INSTITUTIONS ET MŒURS
La royauté.
Avec l'aide du folk-lore et des descriptions de la société malgache que nous ont laissées Flacourt et Drury, on retrouve les traces d'institutions patriarcales dont la disparition remonte à moins de 250 ans.
En 1750, d'après Flacourt, toute la partie de la côte Est qui avait échappé à la conquête Zafy-Ramini était encore au régime du clan , c'est-à-dire les Zafy-Ibrahim, ancêtres des Be-tsi-misaraka actuels.
« Ils se gouvernent par villages, dont les maistres se nomment Philoubei, d'entre lesquels ils eslisent un ancien de la lignée pour être l'arbitre des autres Philoubei, et chacun fait la justice dans son village ; ils s'entr'assistent contre ceux qui ne sont pas de la lignée : mais si entre eux quelques Philoubei ont guerre, ils s'entremettent seulement pour les accorder, sinon ils les laissent combattre. t>
Les Vazimba, c'est-à-dire les anciens habitants de l'Imerina et du Menabe, avant l'arrfvée des conquérants avaient un régime politique analogue; les traditions de l'Imerina nous le laissent entrevoir; les Vazimba, d'après elles, étaient peu nombreux et épars, ils vivaient isolément et sans chef unique. Mais Drury, qui, dans les toutes premières années du dix-huitième siècle, a vécu au milieu des Vazimba du Menabe, est beaucoup plus positif : a Malgré leur ingéniosité, dit-il, ils n'ont jamais pu se
réunir en véritables royaumes, ou en grandes communes et agglomérations urbaines, chaque village était une commune distincte et indépendante, ce qui amenait à chaque instant des querelles et des guerres entre les villages : il n'y avait pas de loi générale et de gouvernement qui pût arranger les différends et servir d'arbitre entre les villages. Il en fut ainsi jusqu'à ce que les Vazimba tombèrent sous la domination des Sakalaves (1). »
Dès le dix-septième siècle, une grande partie de l'île avait dépassé déjà ce stage primitif d'organisation politique, et s'était élevé à la conception de l'Etat. La conquête avait introduit la monarchie. Les Antanosy « reconnaissaient un Prince auquel ils rendoient honneur, non seulement comme à un Roy, mais mesme comme à un Dieu (2) ». Son autorité était absolue : € C'est la coustume des grands de ce païs de tenir leurs subjects sous le joug d'esclavage (3). » Il y avait des rudiments de rouages administratifs, des chefs dont l'autorité n'était qu'une émanation de celle du roi, c'est-à-dire des fonctionnaires. « Les princes, seigneurs, ou grands du païs ont des hommes ou officiers qui sont destinés pour les soulager dans les commandements qu'ils ont à faire à leurs sujets, soit pour leur retirer leurs droits... ou tributs,... pour avertir un chacun de se tenir prêt, pour aller à la guerre... au conseil du Prince. » Comme il est la source de toute autorité, le roi est la source de toute justice, « La loy du Prince est sa volonté qui est de rendre la justice à un chacun, en jugeant les différens lui-mesme, ou bien par quelqu'un de ses plus proches (4). »
Drury donne des détails sur la tyrannie du roi de Menabe; « un jour que j'étais dans la foule en présence du roi, il eut un petit accès de toux... aussitôt tout le monde se jeta la face contre
(1) Drury, p. 383.
(21 Flacourt, p. 40.
(4) Flacourt, p. 103.
terre... on se souvenait que peu auparavant, après un accès de suffocation du même genre, il avait sans mot dire déchargé son fusil dans la foule et fait observer ensuite en guise d'explication que « tout ce monde Tempôchait de respirer (1) ».
Dumaine, qui a séjourné chez la reine du Bouéni Ra-vahiny, insiste sur son absolutisme féroce. « Sur les chemins de Tintérieur du pays séclave se trouvent, de distance en distance, des piquets d'une certaine hauteur pour y placer la tête des noirs... les ordres de la reine sont ponctuellement suivis; quiconque «'en écarte court le plus grand danger de perdre la vie par le fer ou le poison (2). »
Les rois Sakalaya sont encore aujourd'hui entourés d'une telle vénération, que leur personne est effectivement sacrée pour tous leurs sujets : ils ne peuvent être tués que par un de leurs parents : le régicide n'est concevable que sous la forme du fratricide. Après leur mort on recueille les moustaches, les ongles et les dents de devant, et on les conserve dans une boîte plus ou moins richement ouvragée : ces reliquaires, aussi bien que les tombeaux des rois, sont l'objet d'un culte fervent. Les reliques des rois Sakalava du Bouéni ont joué un rôle dans la guerre de 1895. Le général hova battu ce emporta avec lui tous les objets du culte Sakalava et força la reine du Bouéni à partir à sa suite en emmenant ses sujets. Nos troupes n'ont pu retrouver ces reliques qu'à Tananarive; elles ont été ramenées à Majunga par le général Metzinger qui les a fait solennellement réinstaller (3) ». Dans l'insurrection du Menabe, dans celle du Mailaka, le premier soin des bandes a toujours été d'emporter avec elles les reliquaires; ce sont les dieux sans lesquels rien n'est possible, autour desquels évolue toute la vie nationale.
La monarchie d'Imerina est tout à fait du môme type. La véné-
(1) Dniry, p. 399.
(2) Annales de Af aile-Brun, t. II, p. 29 et 30; la citation est empruntée à Guillain.
(3) B(^névent. Élude sur le Bouéni, p. 53, Xoles et Expl., 31 juillet 1897.
ration religieuse pour la personne royale a été fort atténuée par un demi-siècle de christianisme officiel; mais en 1790 lorsque les habitants d'Ambohi-manga mirent à mort Amboa-tsi-marofy, ils n'osèrent pas le frapper eux-mêmes et forcèrent des princes de sang royal à remplir Toffice de bourreau. En 1830, lors des assassinats par lesquels Ranavalona T* préluda à son règne, les membres de la famille royale furent conduits dans les marais au sud de la ville et on les noya, en leur maintenant la tête sous Teau à l'aide de fourches en bois, afin que leur sang sacré ne fût pas répandu par la main d'un sujet. Les rois d'Imerina ont régné par la terreur : Ranavalona r% le souverain le plus populaire de la dynastie, est célèbre par l'abus qu'elle a fait du tanguin.
Les noms de tous ces rois Antanosy, Sakalava, Merina, ont une particularité commune ; ils commencent par le même préfixe Andrian (roi) que Flacourt écrit Dian ; nous avons par exemple « Dian-Ramach » ou Andrian-dra-maka (Antanosy); Andriamandîso-arivo (Sakalava) ; Andria-mpoin-imerina (Tananarive) . Parfois dans des tribus et à des époques très diverses nous trouvons le môme nom royal exactement. Ainsi on connaît trois Andria-manelo : l'un est l'ancêtre de la dynastie Bara, l'autre de la dynastie Merina, un troisième régnait au pays Mahafaly du temps de Flacourt; chez deux tribus au moins (Tanala et Merina) les insignes de la royauté sont les mêmes : le parasol rouge déployé dans les grandes circonstances au-dessus de la tête du roi, les cornes de bœufs fixés sur le pignon du palais.
Cette forme de gouvernement, qui semble bien avoir été importée pour la première fois à Madagascar par les Zafy-Ranini, puisque les Zafy-Ibrabim ne l'ont pas connue, s'est étendue à toute l'île. Aujourd'hui tout vestige de société patriarcale a disparu. Il n'y a pas, je crois, de tribu un peu importante qui ne fût, en 1895, gouvernée par un roi de pouvoir nominalement absolu.
Les castes.
Toute la société malgache est organisée en castes, et cette organisation, comme le principe monarchique et en même temps que lui, semble avoir été introduite par la conquête Zafy-Ramini. Au moins ne semble-t-il pas y avoir eu de castes au dix-septième siècle dans la société patriarcale des Zafy-Ibrahim. a Les esclaves, d'après Flacourt, ne sont point avec eux en qualité d'esclaves, mais les maistres les nomment leurs enfants (1), ils leur donnent librement leurs filles en mariage, quand ils s'en rendent dignes par leurs services. » La prohibition du mariage d'une caste à l'autre est la condition unique et nécessaire de leur existence : il faut donc conclure qu'il n'y avait pas de distinction essentielle entre les différents membres du clan Zafy-Ibrahim. Aussi bien est-il naturel d'admettre que ces Zafy-Ramini, venus de l'Inde, ont apporté avec eux les castes.
Flacourt donne des détails circonstanciés sur leur organisation à Fort-Dauphin. Il raconte « une fable que les grands d'Anosse faisaient accroire aux nègres, afin de les ravaler au-dessous d'eux; qui est que Dieu ayant créé Adam de la terre, il lui envoya un sommeil, pendant lequel il tira une femme de sa cervelle, de laquelle sont descendus les Roandrian (la première caste); une autre femme du col, de laquelle sont descendus les Anacandrian (la seconde caste); une autre de l'épaule gauche », etc. jusqu'à ce qu'il en tire « une autre de la plante du pied de laquelle sont issus les esclaves. Ce qui a fait inventer aux grands cette fable, c'a esté pour contenir chacun dans son rang et sa qualité : car en ce païs un homme ne peut jamais estre plus relevé que ce que porte sa naissance, quelque richesse
(I) Ankizy, le mot est encore usité dans le double sens d'enfant et d'esclave ; mais, dans ce dernier, il ne s'applique plus aujourd'hui à une catégorie particulière d'esclaves.
qu'il ayt pu acquérir par son industrie ou mesnage (1) ». Fiacourt compte sept castes : les trois premières descendent des conquérants ; les trois suivantes « sont de la race des maistres de cette terre, avant que les ZafTeramini y vinssent, et, depuis, leurs ancêtres se sont soumis sous eux ». La dernière est celle des (c ondeves qui sont les esclaves de père et de mère acheptez ou pris en guerre (2) ».
De nos jours, il en est encore ainsi ou à peu près non seulement dans TAnosy, mais chez toutes les tribus malgaches sans exception. Chaque indigène est muré dans sa caste et chaque caste a ses. privilèges particuliers; chez les Antaimoro, les indigènes des dernières castes, les sujets a étaient tenus de témoigner à leurs seigneurs des marques de respect d'une platitude exagérée; lorsqu'un Antaiony (première caste) passait dans un sentier, les sujets qu'il rencontrait devaient étendre à terre leur lamba (afin que le seigneur ne foulât pas la terre nue), et en même temps se prosterner (3) ».
Les castes de l'Imerina sont particulièrement bien connues. Pour les énumérer exactement, il faudrait entrer dans trop de détails minutieux; la seule caste des nobles ne comporte pas moins de sept subdivisions. Lorsque, sous l'influence des missionnaires et pour arrêter la traite, les rois de Tananarive ont mis en liberté ceux des esclaves qui étaient d'origine africaine, ils se sont empressés de créer pour les nouveaux affranchis une caste spéciale, celle des Tsiaron-dahy ; il fallait évidemment que ces échappés de la caste des esclaves rentrent quelque part, qu'ils aient une place déterminée dans la société; une situation hors caste eût été inconcevable.
En laissant de côté les détails, les castes d'Imerina se rédui-
(1) Flacourt. Avant-propos.
(•2) P. 47. Le mot ondeves (lilt. homme perdu) s'est conservé dans toute l'ile sous la forme andevo.
(îî) Berlhier. Rapport cthnog., l. c\, p. 1, 13.
sent à trois (1) : la première est celle des nobles ou andriana; elle serait mieux nommée famille royale ; car ceux-là seuls sont andriana qui peuvent faire remonter leur pedigree à Andria-manelo; tous les nobles d'Imerina ont un arbre généalogique commun; la postérité d'Andria-manelo a foisonné.
La seconde caste est celle des Hovas; Grandidier les considère comme les descendants des chefs vazimba souïnis par les Andriana; et il est bien certain qu'ils ont du sang vazimba; mais il ont aussi en très forte proportion du sang des conquérants, leur seul aspect physique l'indique ; et d'ailleurs, les seuls descendants d'Andria-manelo étant andriana, où y a-t-il place, sinon dans la caste hova, pour les descendants de ses compagnons et môme de ses collatéraux ?
Les Tantara insistent sur la barrière infranchissable qui sépare les castes : a ne peuvent se marier ensemble, chez nous autres Merina, les parents et les enfants, — les frères et les sœurs — les libres et les esclaves ». Ainsi le mariage d'une caste à l'autre, dans un cerveau de vieux Merina, occupe la môme case que l'inceste, apparaît comme un fait du môme ordre. « On a le droit de se marier entre soi, ajoutent les Tantara, quand on a les mêmes ancêtres... les Hovas se marient entre eux, les esclaves se marient entre eux, ils ont chacun leurs ancêtres. »
Il en est de même sur toute la surface de l'île, d'une tribu è l'autre; la seule chose qui varie, c'est le nombre, la hiérarchie, le nom des castes. Encore sont-ils assez souvent identiques. Dans presque toutes les tribus, la. première caste est celle des Andriana, et dans toutes, la dernière, celle des Andevos. Ce n'est pas seulement dans l'Imerina que le nom de hova est attaché à une caste.
Chez les Tanala, où la première caste est celle des ce Ranan-
(1) Ces distinctions appartiennent au passé; en proclamant la suppression de l'esclavage nous avons, en toute innocence, détruit le système des castes, et désagrégé une forme de société à laquelle nous sommes fort embarrassés pour trouver un substitut.
driana(cf. Roandrîan des Antanosy), la seconde est celle des Hovas : celle-ci a se considère comme aborigène, tandis que la caste Andriana des Zafy-Rambo a conscience de son origine étrangère (1) ».
La société Be-tsi-léo semble une simple reproduction de la société Tanala, en tout cas elle a une caste hova (2). Personnellement, je crois que cette caste se retrouve aussi chez les Bara.
Conditions économiques.
Comme les institutions politiques et sociales, les conditions économiques sont aujourd'hui à peu près les mômes dans toute l'étendue de l'île. Pourtant on croit distinguer dans quelques provinces le souvenir d'un époque assez peu éloignée où les conditions de la vie étaient différentes, plus primitives. A la société patriarcale d'avant la conquête semble avoir correspondu un degré beaucoup plus faible de ressources économiques.
Le fer. — Les Malgaches ont une industrie originale du fer ; c'est même le seul métal, l'or mis à part, qu'ils extraient couramment du sol. Ils emploient la forge catalane : le soufflet est représenté par deux troncs de palmiers accolés, creusés et dans lesquels on manœuvre à la main deux pistons rudimentaires ; c'est une pompe à rebours. Ce système, d'après Sibree, a beaucoup plus d'affinités avec celui des Indonésiens qu'avec celui des nègres d'Afrique (3). D'autre part, le mot par lequel les Malgaches désignent le fer est probablement une racine malayo-polynésienne (4). Enfin Flacourt admire déjà l'habileté des forgerons d'Anosy.
(1) Tanala eus fomSf superstitions and beiiefs^ A. A., t. I, p. 21U.
(2) Bcsson. Étude ethnolof/ique sur les Betsiléo. Notes cl Expl., 31 décembre 1897, p. 385.
(3) Use ofthe feather bellows found among the Malays. — Sibree. Greal african hlandy p. 101.
(l) Malgache vy; malais besi; javanais ra«y.
Il y aurait donc des raisons d'admettre que la connaissance et Tusage du fer sont chez les Malgaches d'une antiquité reculée. Pourtant, à en croire les traditions merina et sakalava, son introduction dans certaines parties de Tîle daterait de deux ou trois siècles à peine. Les traditions merina sont les plus positives; voici comment les Tantara racontent la victoire d'Andria-manelo sur les Vazimba : « Les sagaies des Vazimba étaient à pointe de terre cuite fixée au bout d'un bambou ; Andria-manclo trouva le moyen de forger des sagaies en fer qui perçaient la peau et qui tuaient... Sauvons-nous, dirent les Vazimba, Andria-manelo a du fer qui vole. » Le texte semble décisif. D'après le capitaine du Bois de la Villerabel, les Bara conservent le souvenir d'une époque où ils étaient armés d'épieux, faute de connaître le fer.
M. Grandidier croit que les conquérants Sakalava ont importé le fer sur la côte ouest : il signale l'existence d'un clan Antamby (les forgerons) qui se vante d'être venu avec les Maroserang. Les traditions des Bc-hosy autorisent la même conclusion : les Be-hosy étaient une tribu pré-Sakalava au même titre que les Vazimba, mais ils sont restés bien plus longtemps irréductibles ; incapables de résister par la force, ils se sont réfugiés dans lés retraites dillîcilement accessibles du Bemarà, où ils ont mené longtemps une vie misérable et indépendante ; ils furent vraisemblablement les derniers Malgaches d'avant la conquête étrangère qui aient conservé leur individualité. D'après leurs traditions, ils n'avaient pas de fer et c'est d'épieux qu'ils étaient armés (1).
Il ne semble pas possible de rejeter purement et simplement
(I) Les Be-hosy sont bien connus desauleui's anglais {(irmt african isUtwi, p. IIH-II^S) et pi*éscntés par eux d'une toute autre façon. Sibree ne sait d'eux que ce que lui a fourni le folklore de Tananarive où les traditions des He-liosy se déforment en lé^rende fantastique. C'est dans TAmbongo, leur pays, qu'il faut les recueillir, elles se réduisent aloi*s à des proportions réelles, l^ersonnellement je suis bien forcé d'admettre l'exisionce en cliair et en os des Be-liosy, puisque j'en ai eu parmi mes guides et mes porteurs; ce sont aujourd'hui des Sakalava comme les autres, ils se sont assimilés, mais ils se souviennent que leurs pères ne l'étaient pas.
des traditions précises et concordantes. Les Vazimba et les Behosy ont pu connaître le fer et ne pas savoir le travailler ; en tous cas, les armes en fer ont joué un rôle dans la conquête.
Autres métaux. — Les autres métaux sont à Madagascar objet d'importation plus ou moins récente ; il ne pourrait y avoir de doute que pour le plomb, désigné en malgache par un mot qui est une racine malayo-polynésienne, mais détournée de son sens (1). L'exploitation du plomb à Madagascar ne s'est jamais pratiquée en dehors de Tinfluence européenne.
Il en est de même pour le cuivre : Madagascar n'a pas passé par l'âge de bronze. Les deux formes dialectales par lesquelles on désigne le cuivre à Madagascar sont l'une d'étymologie souahéli, et l'autre française (2).
L'argent et l'or portent des noms manifestement inventés par les Malgaches eux-mêmes. Sur l'introduction de l'or les traditions, quoiqu'elles ne donnent pas de renseignement positif, ne sont pas absolument muettes. Les rois Sakalava, les conquérants Maro-serang, portent le surnom de « dynastie de Tor ». L'or est associé aussi d'une façon quelconque à la destinée des Zafy-Ramini d'Anosy : Flacourt nous dit que « tous les grands en possèdent, et l'ont en grande révérence et estime, comme leur dieu » : il ajoute que chez les Zafy-lbrahim For a est caché dans leurs cimetières, et n'en oseraient porter sur eux (3) ». Encore aujourd'hui il a dans certaines provinces un rôle tout particulier; au Menabe une pièce d'or ne peut servir qu'à deux usages : c'est un cadeau de bienvenue à offrir au roi, ou c'est un accessoire indispensable dans certaines cérémonies de sorcellerie. C'est un métal d'apparat, royal, entoure d'une vénération religieuse. 11 semble être un attribut réservé aux descendants des conquérants étrangers qui l'auraient introduit.
(1) Malgache /îra/cÉf, plomb; malais yj^rcrA, argent. (t>) Saba (souahili id.) et varahina (IV. airain). (3) L. c, p. 82.
Sous notre influence d'ailleurs les indigènes arrivent très vite à le considérer sous un autre aspect, depuis que les batteurs d*or savent qu'on peut Téchanger au comptoir d'escompte contre quinze fois son poids d'argent.
Poterie. — La terre cuite a vraisemblablement été connue de tout temps à Madagascar; la poterie indigène est aujourd'hui florissante parlout ; Drury admire l'art des Vazimba « à faire d'excellents vases en terre (1) » ; et, d'après les Tantara, la poterie est d'une antiquité si reculée qu'on a perdu le souvenir de son importation. La terre cuite a dû jouer le rôle des métaux chez les Malgaches primitifs, et s'il est vrai qu'on en ait fabriqué jusqu'à des pointes de sagaie, il faudrait à Madagascar admettre la succession d'un âge de la terre cuite et d'un âge du fer.
Les armes. — L'usage du fusil à pierre qui s'est depuis longtemps répandu chez toutes les tribus de l'île a pu faire tomber en désuétude d'anciennes armes nationales ; il serait étrange pourtant qu'elles aient disparu sans laisser de traces, et il faut probablement conclure à la pauvreté de l'imagination malgache en fait d'armement. Ils ne connaissent pas l'arc et n'ont, la sagaie mise à part, aucune arme de jet qui leur en tienne lieu ; car leurs sarbacanes apparemment n'ont jamais été autre chose qu'un jouet. Le bouclier est petit, de forme ronde, en bois recouvert de cuir. Ils semblent avoir participé du caractère relativement inofi'ensif que la faune malgache doit à l'insularité.
Vêlements, filets. — Le tissage paraît aussi vieux que la poterie, antérieur à toute conquête.
Ce n'est pas que le métier dont on se sert actuellement partout ne puisse devoir beaucoup à des éducateurs étrangers, quoique Flacourt s'extasiait déjà sur les étoffes malgaches et l'habileté des tisserands (2). En tous cas la société primitive s'est vêtue certainement de fibres végétales plus ou moins habilement battues,
(2) L. c, p. 78, et Appendice, p. 24.
et assouplies, ou tissées, à la mode malayo-polynésienne, et jamais de peaux de bétes à la mode africaine. Le nombre des végétaux auxquels les Malgaches ont découvert des propriétés textiles défio toute énumération. L'un d'eux a acquis une autorité européenne, le palmier rafîa qui donne la rabane.
Dans le même ordre d'idées, les Malgaches primitifs semblent avoir de tout temps fabriqué des filets et s'en être beaucoup servi ; les Vazimba au milieu desquels Drury a vécu « faisaient des filets de toute espèce » et c'étaient a des pOcheurs remarquables (1) ». Leurs descendants n'ont pas dégénéré ; d'après un dicton du Menabe, « un Vazimba ne s'éloigne jamais de l'eau ». Le nom même des Be-liosy est significatif; on pourrait le traduire par « les cordiers ».
L'agriculture.
11 y a deux cultures de riz, en montagne et en marais. La culculture du riz de montagne est barbare, destructive et nomade : on incendie un coin de forêt et on sème dans les cendres; l'année suivante, on incendie plus loin. Cela semble un expédient provisoire de tribus mal fixées au sol.
Pour le riz de marais, au contraire, il faut une rizière soigneusement aménagée, parfaitement horizontale, pourvue de ses canaux d'irrigation, et dont l'emplacement soit choisi une fois pour toutes et définitif. C'est une culture de tribu sédentaire.
L'une de ces cultures est-elle antérieure à l'autre? On pourrait le croire, à voir Flacourt faire de chacune d'elles la caractéristique des sociétés Zafy-Ramîni et Zafy-lbrahim ; dans l'Anosy on cultivait le riz de marais ; la société patriarcale de (( Manghabei » ne connaissait que le riz de montagne.
Ou bien — ce qui est plus vraisemblable peut-être — faut-il admettre tout simplement que les deux cultures ont chacune
leur domaine topographique distinct, fixe par la nature; il va sans dire que pour faire du riz de montagne il faut un pays boisé comme celui de Manghabei.
Les Tantara ont sur l'importation de la culture du riz en Imerina des souvenirs gracieux mais bien vagues. Zanak-andria-manitra, la Fille de Dieu, est un jour descendue du ciel sur le sommet de TAnkaratra : elle portait un coq, une poule et un petit sac de riz en paille. Le premier riz poussa à Am-barin-andriananahary « dans la rizière du bon Dieu », au sud d'Ant-sahadinta (1). Andrian-akotrina (litt. : Seigneur Riz-en-paille) essaya vainement d'en obtenir. Fille de Dieu n'était pas prêteuse. Mais Seigneur Riz-en-paille laissa, sans en avoir l'air, traîner sur un tas de riz la frange de son lamba où s'attachèrent quelques grains. « C'est ainsi que le riz s est répandu sous le ciel. »
Une légende aussi incertaine et qui fait intervenir la Fille de Dieu est un témoignage en faveur de l'extrême antiquité du riz. En fait, le Malgache est par excellence cultivateur et mangeur de riz. Dans l'ouest, au voisinage de Mainti-rano en parliculier, les cultures des Sakalava et des Makoa (esclaves africains) se distinguent au premier coup d'œil; quand les Sakalava par extraordinaire plantent quelque chose, c'est du riz; les Makoa au contraire n'ont guère que du sorgho et du maïs, les cultures africaines.
En somme, la culture du riz paraît avoir existé de tout temps, quoique les conquêtes aient dû amener des progrès notables.
Il faut signaler d'ailleurs quelle étonnante faculté ont gardée les Malgaches de vivre, à môme la nature, des produits du sol. Beaucoup de villages, par paresse, ne plantent pas assez de riz pour leur subsistance et se trouvent à court chaque année régulièrement : on ne fait du riz que pour dix mois avec le vague espoir que l'année prochaine n'en aura peut-être pas douze, que la saison des pluies sera particulièrement hâtive, mais sur-
(1) 18 kilomètres sud-ouest de Tananarive.
tout avec la certitude que, quoi qu'il arrive, on se tirera toujours d'affaire; et en effet tout autour du village, dans la brousse, on trouve des racines et des fruits sauvages, à la rigueur comestibles, qui permettent de joindre les deux bouts : Un dicton de TAmbongo dit : « Pourvu que j'aie mon antsoro (le bas de la sagaie termine par une béchette) je puis passer deux mois dans la brousse sans mourir de faim. » Flacourt Ta noté : « ils vivent. . . dans la famine, de certaines racines qui croissent dans les eaux et dans les bois... qui sont assez agréables à manger... les habitants sont si paresseux... pour la plupart, qu'ils ne plantent pas plus qu'il leur faut pour leurs vivres (1) ».
Pâturage.
Toutes les tribus malgaches élèvent aujourd'hui le bœuf, ou plus exactement le zébu. Les zoologues ne considèrent pas le zébu comme appartenant à la faune originale de l'île. Dans tous les dialectes malgaches il porte le même nom, et c'est un nom africain, une racine bantoue (2).
D'autre part, les traditions accusent très nettement le souvenir d'une époque où, chez certaines tribus malgaches, le bœuf était déjà connu, mais jouait dans la vie économique un rôle bien moins important qu'aujourd'hui, puisqu'on ne le mangeait pas.
Les Tantara contiennent à ce sujet une anecdote qui, pour être gaie, n'en est pas moins significative : « Dansée temps-là », c'est-àdire sous le règne de Ra-lambo, fils d'Andria-manelo, il y a deux siècles et demi tout au plus, « quand un bœuf mourait, on ne savait pas le manger, c'étaient des bétes qui restaient à ne rien faire ». Or Ra-lambo, allant d'Alasora à Ambohitra-bibv, deux villages bien connus tout près de Tananarive , rencontra un bœuf à mi-
(2) Omby : Souahili, ngombe. Pourtant il y aurait un bœuf quaternaire fossile?
chemin, exactement au nord du village bien connu d'Am-batofotsy. C'était un bœuf « qui allait mourir de graisse ». Ra-lambo se résout à le faire abattre, mais ses compagnons lui recommandent (( de ne pas se mettre sous le vent de la bête, de peur que son haleine ne fût mortelle ». Les Tantara nous montrent le roi Ra-lambo reniflant la marmite et s'écriant : « Eh! mais, ça sent bon! » Les esclaves domestiques, y ayant goûté, lui dirent : « Sire, c'est excellent! » et de ce jour on mangea du bœuf en Imerina (1).
Les traditions sakalava afiirment que les Be-hosy n'avaient pas de bœufs et même qu'ils élevaient des maques à leur place, un détail où semble se trahir d'une façon inquiétante l'imagination populaire.
Drury qui a connu les Vazimba après la conquête sakalava a vu sous leur garde d'immenses troupeaux et ne nous dit pas qu'ils s'abstinssent d'y toucher. Il parle seulement de bœufs « qui ne pouvaient pas marcher tant ils étaient vieux et d'autres tant ils étaient gras (2) », une expression toute voisine de celle qu'emploient les Tantara et un détail qui n'atteste pas une consommation excessive.
Flacourt mentionne les particularités des Zafy-Ibrahim en matière d'élevage comme d'agriculture et d'organisation sociale. (( Us ne châtrent point les taureaux ny autres animaux... Ils nourrissent des taureaux et vaches seulement pour laictage, et pour sacrifier lorsqu'il y a quelqu'un d'entre eux de malade (3). »
Un autre passage est caractéristique ; Flacourt parle par ouï dire, il est vrai, d'une peuplade du cœur de l'ile, anéantie par ses^voisins depuis une vingtaine d'années, qui a mangeait ses ennemis et des voyageurs qui passaient par son païs... Les
(1) Les Tantara donnent au bœuf un nom tout à fait tombé en désuétude, jamoka, que Dalilc dit d'étymologie arabe.
'^^ \| U»\*r\>« Art,
p#T*^ *f .Ti*-r»- 1 fV« lient p^»iiit 'r.intres^pidi*fan^«|iie Lenr&es&nnr. lU i/»»irr-^Hienr l**^ 'rrinpeaux de vache?*, ne chastraiefit ni ruar«'-i*fiv 1^' neJier^. w nour!». .iv .-otp. et -«e ••ontenr«iiefiftr ^etiie^ ment lu ftief .li>r^ 'tche-». •*? numii '*lle» mooraient îi» If?s^ enter—
I) • rit jpi#T.» pemii- .le «imiter «pie ta r-hair «ie* ^uiiniaiEX. iIie lv*>tif jjn [>»r*i entier, i Ht -t** ^ntrefoj» fabou. Il exiîrt»?^ faî^n im p^v-i r »M tiir^it pu v^'*:iir * VCaila^rTi^^^r «^ette EiOEnsiir dp la vi^fiid*' '* •V'*t i'Iiirte. '^ui manifefrtement Ini ;i liitoiie le :sv^?tèiiie *ie^ .>;f«it»*'^,
i»' -pôM p^.iir^Anr fjïi Une ;»iitre «-xpliration -^eriit pins- natan^ile.
temp** '!•• ?\i%r(t%\r^ . '{i%n- 1 Amlr-y «lu t:enip**tle Dmrr. c l*^s> ^rraniL^
seulement .'r,iip#*nt !;% vf'jr;/'^ îliix bêt**^ 1 > : [e penpl^ q»» p«>fTt
mj*n'/'T •!*• breuf tyw *\\ a ^tr- ta^r par le poî. Les Zii^^Ibi-ahim ^iix-nneme^ ne vr font plu-» -•••mpule «le oiaïujer «le la. viaQiJi» ^ r^înim^U'^té immoler par '^eiixqiîi ^^avent aae certaine prière* 3 ^. C^«^ U /coutume kr^h^ bien 'onnne. Il f^-^t *^viiieQt tpielle r»»îitreLiit beîin*v>»ip l n^ft'X*' »!'• ii* viantle; et taaf «pielle a été en vi^rueur il ,1 4»^ ^e fr-'inv^rr ^e^ tribn-î enti^-p»--» TpH n'. .-aient toucher à leur^ Itff-nf^ f^îif^t d ufi '-■h^-f •-■•1 'f nn pr^tr^- ♦piàlifie p«-nr I»^s •^i^^c^^r nfncWfrruc'U* Touf -•»: pn-»-»- ' ornme -i I»^-^ Ar:tbe^. importa feiir^ .fti (•»^^.uf '^^^'u-ut rril^ leur 'heptel -ou- U pn^^ec^-i-jQ d'un tabou - ^.f [.. p^.jp*./'f /J/t. V(;t!/;^' he^ p'jiir un t^rtb'-a e^t pre^^nje ^^an-i lirni'^*^
Ai»jo"ir''l Kui *urr,f(: \;t 'A^fulr «Ir t^jurheri^- n *^:^t pa.> un obîet ^1 HÏ'iru^'Uf'i^iOu ff>uT^\ïï\t': on en rnanire a de l«»ngs intervalles, aux '/r'^uf\f'^ o^y:^«^ion-. le- jour- de Fi^jmban»»^. en 1 arrosant de cru- /be-» d^' rburn . et ^-^-^ y}UT^AH, ce que la trilm manir^-. e'est un ou p|i*-.ie»jr=^ \f^f:uf^ d nn eoup.
Sans doute cela lient en partie à Tabsence d'institutions qui permettraient de détailler la viande, mais le besoin créerait ces institutions, si le Malgache n'était essentiellement végétarien, sans doute par influences ataviques.
11 existe dans les parties inhabitées des troupeaux de bœufs sauvages, qui diffèrent des bœufs domestiques par l'absence de bosse ? Toutes les traditions sont d'accord pour représenter les bœufs sauvages comme les descendants d'anciens bœufs domestiques ayant appartenu aux Vazimba et aux tribus pré-sakalava. Dans l'Ambongo ce sont les bœufs de Rangoro que Guillain nous donne comme le chef des « Dzeribouhits (1) », au moment où les Sakalava les soumirent. En Imcrina ce sont les bœufs de Rasoalao a la belle abandonnée », une sorcière Vazimba célèbre, la femme du géant Rapeto, qui allait en deux pas du lac Itasy à Tananarive, et qui fut tué d'un coup de pied dans la figure par la lune indignée, un jour qu'abusant de sa taille, il voulait la décrocher du ciel. Rasoalao vivait à l'Itasy et quand elle .fut forcée de s'enfuir dans l'ouest, elle maudit ses bœufs : « A tout jamais n'ayez plus de bosse qui puisse fournir de la graisse aux hommes. A tout jamais n'ayez plus de lait que les hommes puissent boire. » Elle frappa le troupeîiu de son lamba et les bœufs se dispersèrent dans le désert. Le chasseur indigène en quête de bœufs sauvages ne manque pas d'invoquer Rasoalao et Rangoro.
Il serait assez naturel d'admettre que les conquêtes merina et sakalava, comme toutes les guerres malgaches, comme la dernière insurrection, ont rendu beaucoup de bœufs à la vie sauvage. Il est étrange pourtant qu'après deux ou trois siècles écoulés ils restent sous l'invocation des chefs de tribus pré-sakalava; étrange aussi qu'ils n'aient pas de bosse; car enfin si cette différenciation peut être acquise, rien ne prouve qu'elle ne soit originelle. Sont-ils rebelles à la domestication?
(1) S'écrirait, en orthographe actuelle, jeribohilra.
père et mère n'avoieut point d'autres sépulchres que leurs enfants. Ils nourrissaient des troupeaux de vaches, ne chastraient ni taureaux, ny béliers, ny boucs, ny coqs, et se contentoient seulement du laict des vaches, et quand elles mouraient ils les enterroient comme aussi les taureaux, moutons et cabrits (1) ».
Il n'est guère permis de douter que la chair des animaux, du bœuf en particulier, n'ait été autrefois tabou. 11 existe bien un pays d'où aurait pu venir à Madagascar cette horreur de la viande : c'est l'Inde, qui manifestement lui a donné le système des castes.
Je crois pourtant qu'une autre explication serait plus naturelle.
Dans tous les pays d'influence Zafy-Raniini, dans l'Anosy du temps do Flacourt, dans l'Androy du temps de Drury, « les grands seulement coupent la gorge aux bêtes (2) » ; le peuple ne peut manger de bœuf que s'il a été tué par le roi. Les Zafy-Ibrahini eux-mêmes ne se font plus scrupule de manger de la viande si l'animal a été immolé a par ceux qui scavent une certaine prière(3) » . C'est la coutume arabe bien connue. 11 est évident qu'elle restreint beaucoup l'usage de la viande; et tant qu'elle a été en vigueur il a dû se trouver des tribus entières qui n'osaient toucher à leurs bœufs faute d'un chef ou d'un prêtre qualifié pour les égorger rituellement. Tout se passe comme si les Arabes, importateurs du bœuf, avaient mis leur cheptel sous la protection d'un tabou; et le respect des Malgaches pour un tabou est presque sans limites.
Aujourd'hui encore la viande de boucherie n'est pas un objet d'alimentation courante; on en mange à de longs intervalles, aux grandes occasions, les jours de bombance, en Tarrosant de cruches de rhum; et ces jours-là, ce que la tribu mange, c'est un ou plusieurs bœufs d'un coup.
(1) Avant-propos.
(2) Flacourt, p. 112.
Sans doute cela tient en partie à rabscnce d'institutions qui permettraient de détailler la viande, mais le besoin créerait ces institutions, si le Malgache n'était essentiellement végétarien, sans doute par influences ataviques.
Il existe dans les parties inhabitées des troupeaux de bœufs sauvages, qui diffèrent des bœufs domestiques par Tabsence de bosse ? Toutes les traditions sont d'accord pour représenter les bœufs sauvages comme les descendants d'anciens bœufs domestiques ayant appartenu aux Vazimba et aux tribus pré-sakalava. Dans TAmbongo ce sont les bœufs de Rangoro que Guillain nous donne comme le chef des « Dzeribouhits (1) », au moment où les Sakalava les soumirent. En Imerina ce sont les bœufs de Rasoalao a la belle abandonnée », une sorcière Vazimba célèbre, la femme du géant Rapeto, qui allait en deux pas du lac Itasy à Tananarive, et qui fut tué d'un coup de pied dans la figure par la lune indignée, un jour qu'abusant de sa taille, il voulait la décrocher du ciel. Rasoalao vivait à Fltasy et quand elle. fut forcée de s'enfuir dans Touest, elle maudit ses bœufs : « A tout jamais n'ayez plus de bosse qui puisse fournir de la graisse aux hommes. A tout jamais n'ayez plus de lait que les hommes puissent boire. » Elle frappa le troupeau de son lamba et les bœufs se dispersèrent dans le désert. Le chasseur indigène en quête de bœufs sauvages ne manque pas d'invoquer Rasoalao et Rangoro.
Il serait assez naturel d'admettre que les conquêtes merina et sakalava, comme toutes les guerres malgaches, comme la dernière insurrection, ont rendu beaucoup de bœufs à la vie sauvage.
11 est étrange pourtant qu'après deux ou trois siècles écoulés ils restent sous l'invocation des chefs de tribus pré-sakalava ; étrange aussi qu'ils n'aient pas de bosse; car enfin si cette différenciation peut être acquise, rien ne prouve qu'elle ne soit originelle. Sont-ils rebelles à la domestication?
(1) S'écrirait, en orthographe actuelle, jeribohilra.
Y a-t-il ficux races dt- bœufs, l'une aulochlone ot raiilrc, (îolle des zt'lms, rlrati^ère? Il sciiifile bien en tout cns qnc lo hœuf dotnestiqnr. vX les babiliides d'élevage soient d'importation plus ou moiii^; récente.
L'habitation, le travail du bois.
Les matériaux avec lesqueli^ se construisent les Uabitatious varient avec les provinces, pisé dans l'imerina el le Betsiléo, dans le reste de l'île huttes construites avec lest'léments végétaux
les plus divers, suivant que le voisinage immédiat fournit des iatauiers, des ravinala, des bambous, des rafia ou des baobabs.
Mais si les matériaux sont divers, le plan est le même dans toute Tîle. La forme de la maison, son orientation, son aération, le plan même des objets à l'intérieur, tout est immuable dans Tile entière, parce que tout cela est fixe par la religion, à propos de laquelle on aura Toccasion d'entrer dans plus de détails.
Les plus belles maisons malgaches, les maisons de luxe, les palais, sont construites entièrement en planches (les édifices de brique et de pierre exceptés qui sont d'importation européenne). On voit encore dans Tlmerina de très beaux spécimens de ces vieux palais en bois.
Les Malgaches savent faire la planche, par un procédé barbare, il est vrai, en amincissant à coups de hache un tronc d'arbre jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur voulue. Encore aujourd'hui les planches qu'on vend sur le marché de Tananarive ont été préparées par cet antique procédé. Les Malgaches savent réunir ces planches au moyen de clous et de tenons en charpente solide.
Drury, qui a vu au Menabe des maisons en planches, nous dit qu'elles étaient réservées aux chefs (i), et il y a trace d'un usage semblable en Imerina; à tout le moins les Andriana seuls (caste noble) ont droit à un tombeau en planches.
D'après Flacourt, les maisons des Roandrian « sont de charpenterie assez proprement faite pour le païs x) ; il en fait une description détaillée et fait l'éloge des charpentiers qui sont « les Zafe Ramini et Roandrian » eux-mêmes (2). Au travail de la maison a il n'y a que des Roandrian qui y mettent la main (3) ».
11 semble donc probable que le travail du bois et la charpente sont d'importation Zafy-Ramini, en tout cas étrangère.
(3) P. 72. Cf. sur cette question de charpente le travail d'un architecte, M. Jully, dans Soles cl Explorations.
JlVl M\n.\nASrAH.
B'apros irs Tantapa, c'est Andria-manplo ijui introduîsn Imci'ina l'usagp dos pirogues crpuBéea dans tm tronc d'arbre [Inhanà) ; jusqiic-iA (ni sVtait servi do zahilra, radeaux on roseaux qui sont, encore en iisagi^ sur l'Itasy. S'il fallait atlribiior î"» cctto iridiratioii isolée uiio valeur absolue, tl fauiirail coiicluro que les Malgaches piimilirs n'ont niomo pas eu, en fait de tra>nil
du bois, les notions sullisaules à la confection d'nne pirogue. Mais il ne faut pas oublier que la raaliùre première indispensable à ce travail est un tronc d'arbre et qu'on n'en trouve guère en , Imerina.
Au contraire, la pirogue de nior, à balancier, est ft Madagascar d'un 1res joli travail Indigène; elle a do bonnes qualités nautiques, et elle est probablement connue de toute antiquité ; il n'y entre pas un clou, ses parties composantes sont liées et cousues entre elles avec des fibres végétales-
Poids et mesures^ commerce^ vie sociale.
La monnaie malgaclio est la piastre, notre pièce do cinq francs française, subdivisée au couperet en morceaux de toutes tailles qui se pèsent dans une balance (1). Les noms de la balance, de la piastre et de ses principales subdivisions sont d'étymologie arabe ou souahéli. — Il est à noter pourtant que beaucoup de tribus ne connaissent pas cette monnaie; elle n'est usitée que dans les parties arabisées et dans Tlmerina.
Les mots concernant les vêtements, le lit, sont de même étymologie.
Les formules de salutation sont presque toutes arabes : il en est une pourtant, la plus humble, qui est de forme bien malgache : a je lèche vos pieds », on peut joindre le geste à la parole. Encore n'est-elle peut-être pas aussi originale qu'elle le paraît; elle a quelque chose d'homérique : « j'embrasse tes genoux ».
L'influence arabe a manifestement été prépondérante en tout ce qui concerne le commerce, le bien-être, la vie sociale.
La famille.
Madagascar a les mœurs de Tahiti. 11 est curieux de noter que les conquérants étrangers, Arabes en particulier, ont fait des efforts inutiles pour réagir. Les Antaimoro, descendants des conquérants arabes les plus récents, les Talaotra, ont conservé, dans une certaine mesure, une conception plus sévère de la famille : ils se marient entre eux, et les missionnaires constatent chez eux avec satisfaction des mœurs moins relâchés qu'ailleurs.
(I) ParlantdesAxu mites (les Abyssins actuels) qui sont incontestablement parents des Arabes, le Périple de la mer Erythrée dit : - Utuntur orichalcho dissecto pro numismate : le cuivre coupé leur sert de monnaie. »
Le R. Lord se fait Técho des plaintes de la population de Farafangana, qui s'effraie de voir ses femmes entraînées par l'exemple de Be-tsi-misaraka, a tribc notorious for gross immorality .
Or, au dix-septième siècle, les femmes Zafy-Ibrahim, ancêtres des Be-tsi-misaraka actuelles, avaient tout au contraire la réputation d'être inapprochables. Sainte-Marie (alias Nosy-lbrahîni) est le seul point où Flacourt conseille de a passer des familles » ; le contexte établît que cette périphrase désigne a des femmes desbauchées ». Car, dit-il, pour Tîle de Madagascar, il y a assez de femmes de toutes couleurs, blanches et noires, au choix de ceux qui les voudront épouser, a Mais les habitants de Sainte- Marie ne veulent point contracter d'alliance avec les chrétiens (1). » Aujourd'hui les Sainte-Mariennes sont les ménagères les plus réputées de la côte Est.
Les conquérants asiatiques avaient apporté avec eux quelque chose de leurs idées orientales sur la claustration de la femme, et l'infériorité de sa situation sociale. Mais les instincts malayopolynésiens d'égalité entre les sexes ont été incompressibles à la longue.
Morale et lois pénales.
A ce que nous appelons l'idée morale correspond dans le cerveau malgache l'idée polynésienne de tabou, exprimée par le mot fady. Le tabou est une contrainte religieuse, en ce sens qu'on s'expose en l'enfreignant — non pas à une punition humaine — mais î\ un châtiment de source mystérieuse. Celui pour qui la viande de poulet est taboue sera très malade s'il en mange ; tuer ou dépouiller un être humain tabou, c'est s'exposer à bref délai à un accident, à la mort violente, à une vengeance de cette chose imprécise qu'est d'une façon générale le tabou. Chez Tin-
digène qui Ta enfreint, la crainte du malheur qui fond sur lui va souvent jusqu'à sa réalisation par auto-suggestion. Cet affolement est la forme malgache de notre remords ; il s'en distingue pourtant en ce qu'il est une appréhension d'un malheur précis.
Le tabou se distingue encore de notre idée morale par sa particularisation. 11 n'y a pas d'interdiction absolue s'appliquant à toute l'humanité; chaque homme a ses tabous qui ne sont pas ceux de son voisin; pour tel Malgache, dépositaire inconscient d'une loi de l'Islam, la viande de porc est taboue; pour tel autre, c'est la viande de bœufs tachés de blanc. Pour le Sakalava du commun, la personne du roi est taboue; elle ne l'est pas lo moins du monde pour le frère du roi, qui a parfaitement le droit de le tuer s'il en a le pouvoir et la volonté.
Les tabous se transmettent de père en fils; au-dessus des tabous particuliers ilexiste \q^ fadin-drazana, « tabous de famille », les plus nombreux et les plus redoutés; c'est par là que la morale malgache, d'individuelle qu'elle est en principe, s'élève à une morale de clan et de tribu.
Mais, pour aller plus loin, pour arriver à établir des obligations mutuelles entre étrangers, la morale malgache est obligée d'employer un subterfuge, Xe fadi-dra, une expression que nous traduisons couramment par « fraternité de sang », mais dont le sens exact est « tabou de sang ». Les deux hommes qui se lient par ce tabou boivent une goutte du sang l'un de l'autre; c'est cette cérémonie souvent décrite, et c'est elle seule, qui impose à deux Malgaches de tribus différentes l'obligation de respecter et même de défendre leur existence et leur propriété mutuelle. Dans l'ordre moral, c'est un peu l'équivalent de la proxénie grecque dans l'ordre légal.
On a parfois insisté sur Ja puérilité de la plupart des tabous, et on est parti de là pour nier qu'ils soient essentiellement différents de certaines de nos prescriptions religieuses (interdiction de la viande le vendredi). L'analogie est évidente,
mais superficielle. Ce qui fait l'originalité du tabou, c'est sa sanction qui est immédiate; l'enfreindre porte malheur; et c'est sa particularisation originelle d'où les Malgaches ont peine à s'élever en pratique à la notion d'un minimum de morale générale, indispensable à l'existence d'une société. Ni dans notre civilisation européenne, ni dans la civilisation orientale, je ne croîs pas qu'il y ait rien d'analogue. L'idée appartient évidemment au vieux fonds malgache original.
Les lois pénales. — Les tabous [fady) sont renforcés par ce qu'on pourrait appeler des lois pénales, lilyy didy, suivant les dialectes; le mot signifie a commander, commandement ». Le mot témoigne de l'origine de la chose; les lily émanent de l'autorité, du roi ou du chef. Leur sanction est pénale, amende, mutilation, mort.
Comme les tabous, les lois pénales sont très particularisées, mais localement et non plus individuellement. Elles ne sont valables que dans le village ou dans un certain périmètre alentour; le code oral des Sakalava, si on peut employer cette expression disproportionnée à son objet, a un article souvent cité : « Antonio tsy misy lily ; dehors il n'y a plus de loi ». Cette expression vagues dehors, s'applique» en particulier aux grandes étendues désertes, si uombreus(\s à Madagascar; là tout est licite et il n'y a aucun recours contre les crimes qui s'y commettent.
En résumé, tant au point de vue légal que moral, l'assassinat et le vol ne sont pas répréhensibles d'une fa^on absolue; il n'y a que des cas particuliers.
Les morts, les âmes.
Madagascar a le culte des morts ; les funérailles et les tombr^aux tiennent une grande place dans la vie sociah». Chaque indigène tient essentiellement à être enseveli dans le tombeau de
famille et suivant les rites; les corps de ceux qui meurent au loin sont rapportés à leur cimetière à travers toute Tétendue de Tile s'il le faut, quels que soicMit les frais ot les fatigues. A la fin de 1899, le bruit ayant couru, par rintermédiaire des journaux européens, on s'en souvient, qu'une collision astrale allait amener la fin du monde, on s'en émut beaucoup à Tananarive; les indigènes n'eurcMit qu'une terreur, c'est qu'à un cataclysme aussi général les fossoyeurs eux-mêmes ne pourraient échapper; beaucoup réalisèrent leur fortune pour payer les frais de leurs propres funérailles, et, roulés dans les suaires de soie, ils se couchèrent dans leurs tombeaux. Lorsqu'il est tout à fait impossible de retrouver le corps du défunt, il est de règle absolue de lui élever un cénotaphe.
La cérémonie des funérailles dure des semaines et s'accompagne de détails répugnants. On laisse pourrir le corps dans sa maison, on recueille dans des vases les liquides provenant de la décomposition, et les veilleurs du mort y font leurs ablutions. Puis on enterre le tout lorsque le corps, vidé de ses liquides, a atteint un certain degré de momification. Cet usage disparaît de plus en plus ; mais il est intéressant parce qu'il se retrouverait en Océanie.
Beaucoup de tribus se servent de cercueils creusés dans des troncs d'arbre et qui portent parfois le nom de pirogues « lakana ». On a signalé une ressemblance entre ces sarcophages et ceux que M. Marche a découverts aux Philippines.
Le3 cimetières sont au fond des bois, au sommet des montagnes, et protégés par la terreur mystérieuse qu'ils inspifent. Pourtant les Sikanaka, les Taimoro, les Tanibahoaka, les Tanosy, les Merina et les Betsiléo ont une coutume opposée. Ils placent leurs tombeaux au milieu du village, sur le bord de la route, dans la cour de l'habitation. M. Grandidier y voit une déviation de la coutume primitive malgache, et fait observer que ces tribus sont précisément celles où nous trouvons
370 iMADAGASCAR.
les traces les plus positives d'une conquête étrangère (I).
D'ailleurs que les tombeaux soient caches au fond des bois, ou exposes quotidiennement î\ la vue de la famille, le respect qui les entoure est le même; c'est la même préoccupation qui s'exprime tantôt par l'horreur et tantôt par des soins et une surveillance incessante. En Imerina, on ouvre annuellement les tombeaux et on (( retourne les morts ».
On les tient en effet pour capables de souiïrir et de nuire. L'immortalité de l'àme serait un bien gros mot et doublement inexact. Les Malgaches ne sont pas préoccupés d'immortalité ; ils ne voient pas si loin ; ils croient seulement à la survivance de quelque chose : la montagne d'Am-bondro-be au sud-est de Fianarantsoa passe pour le séjour momentané des Ames, une sorte de ciel malgache, ou plus exactement une sorte de Blocksberg, avec une nuit de Walpurgis perpétuelle. Le mot d'âme est inexact; on ne peut le traduire en malgache que dans son sens étymologique (ïaninia, souffle, ou dans celui de fantôme; les Malgaches n'ont pas du tout l'idée d'une chose immatérielle; au contraire, l'àme des morts est pour eux quelque chose de sensible, ils croient que les liquides provenant de la putréfaction donnent naissance à une espèce zoologiquement inconnue de « serpent h sept têtes », et d'une façon générale (pie les morts se transmutent en bibi-olona, hommes-bétes, assez analogues à nos loups-garous. Ils peuplent la nuit de fantômes qui ont avec les cimetières des athnités indiquées par leur nom même loto, un mot qui s'applique à la fois aux tond)eaux et à ceux (jui en sortent. Tout individu surpris dans un cimetière, même s'il y volait les piastres et les objets déposés dans les tombeaux, est condanmé, non pas comme voleur, mais comme sorcier; voleur de tombes et sorcier sont synonymes dans la langue courante; on suppose apparemment
(l) Tons ces détails sont cniprunlrs :i M. Grandidior, lievve (Velhnographiv, 1880,
que, pour commettre un pareil crime, il faut avoir une vieille familiarité avec les esprits.
Les hauts lieux.
Les Malgaches ont en vénération religieuse le sommet des hautes montagnes ; jusqu'à ces dernières années, Tascension du Tsiafa-Javona, la plus haute cime de TAnkaratra et de Tile, a présenté quelques difficultés à cause de la terreur superstitieuse qu'elle inspirait aux porteurs. Le sommet de UAndringitra est aussi très redouté. Il serait facile de multiplier les exemples.
C'est le culte des hauts lieux, dont on trouve encore aujourd'hui des traces, sous les pratiques musulmanes, en Syrie et en Arabie. Y a-t-il là un dernier vestige d'influences préislamiques ?
Points cardinaux.
Parmi les sentiments religieuse d'apparence la plus antique chez les Malgaches, il faut mettre une sorte de vénération pour les points cardinaux. Toutes les maisons malgaches ont la même orientation ; ce sont des rectangles allongés nord-sud ; Tusage çst d'indiquer la position d'un objet ou d'un point, en langage courant, non par rapport à la droite ou ù la gauche, comme nous le faisons, mais par rapport aux points cardinaux ; un Malgache dira : a Donne-moi le couteau qui est sur la table au sud », et même : a Gratte-moi dans le dos à Touest ». Cette coutume qui nous paraît si bizarre, est toute naturelle, si on songe que l'enfant a appris à parler dans une maison orientée où chaque muraille et chaque angle se désigne par le nom de la partie de l'horizon à laquelle il fait face.
Drury dit des Vazimba : a Ils adorent les quatre points cardi-
.m. .* .. . Jt.fi ...
Tn MADAGASCAR.
naux, la nouvelle lune, et certains animaux, comme le lézard et le coq. j> Les Malgaches ont en effet une année lunaire ; le coq est chez eux avec le bœuf un animal souvent employé aux sacrifices ; clans les familles pauvres on célèbre les mariages « par le croupion de coq n^vodinakoho; le coq rouge en particulier est réservé à certains sacrifices.
Ce culte des Vazimba et des tribus pré-sakalava était déjà, du temps de Drury, un cas isolé. Aujourd'hui on ne le retrouve plus quVi Farrière-plan des préoccupations malgaches. Il a été recouvert par des pratiques religieuses d'importation étrangère dont le sikidy est la principale.
Astrologie (sikidyj.
La partie la plus importante peut-être de la religion malg'ache est le sikidy, du mot arabe skiL C'est en somme l'astrologie . Ce sont les Arabes qui ont importé les divisions du temps ; les jours de la semaine et les mois ont des noms arabes.
]^(»s Malgaches ne s'occupent pas du tout des étoiles ; pourtant les noms arabes des douze constellations du zodiaque leur sont parfaitement familiers, car ils les ont appliqués aux mois de rannée. Ils ont complètement oublié le sens astral de ces douze mots, el, comme leur année est lunaire, il uV a aucune correspon- «lance générale (Mitre tel mois et le nom de la constellation qu'il porte. Mais les mots, en perdant leur sens sidéral pour s'appli- ([uer ;\ des divisions du tenips, ont conserve leur valeur astrologique. 11 n'y a pas à Madagascar de bonne et de mauvaise étoile à proprement parler, mais il y a, ce ([ui revient au même, des jours fastes et néfastes. On tire Thoroscope de l'enfant qui naît, et chez certaines tribus encore, on abandonne dans la brousse renfanl né dans un jour néfaste.
L'astrologie a naturellement pour base une croyance plus ou
moins vague à la fatalité; les Malgaches croient au sort ; ils ont, pour le désigner, un mot d'origine peut-être arabe, vintana (l); en présence d'un malheur ou d'une chance extraordinaire, ils disent : « vintana », comme l'Arabe : « c'était écrit ».
On consulte le sort au moyen de graines, très souvent graines
Nord
MçtiarvusJ
AloTioisu / flhscesr /
yisoinboïay
Sud
SCHÉMA U'iNK MAISON MÉitlNA, u'aI»KÈS LES TASTARA ANDKIANA.
de tamarinier, dont les groupements et les combinaisons diverses ont eu originairement chacune leur nom astral, encore reconnaissable dans la liste que nous donne Flacourt. Aujourd'hui ces noms ont disparu de la mémoire des indigènes, ils ont été remplacés par des barbarismes indéchiffrables, mais leurs sens
(1) Dahie le rapproche de evan, pluriel evina(, le temps? On a proposi* aussi, comme étymologie possible, le mot purement maljjrache kinlana, étoile. Cf. aussi Forrand. Les musulmans à Madagascar^ bibliothèque de TÉcole des I.ettres d'Alger.
menaçant ou rassurant ont survécu; la huitième combinaison, par exemple, indique maie encontre, et de là vient évidemment que le mot fahavalo (litt. huitième) signifie ennemi dans la langue courante. Le sorcier, avec Taide des graines de tamarinier, est donc en état de consulter le sort. Cette consultation est proprement le sikidy.
Tout cela est incontestablement Tastrologie orientale, arabe ; les Malgaches ont complètement oublié le lien astrologique qui réunit les jours fastes et néfastes, le sort, les graines de tamarinier ; ils ont négrifié l'astrologie et n'en connaissent que la pratique, mais ils y croient aveuglément. Un protestant malgache appelle le sikidy « la bible de nos ancêtres », et encore aujourd'hui beaucoup de chrétiens malgaches et à fortiori tous les nonconvertis n'entreprennent rien sans l'avoir consulté (l).
L'astrologie et l'architecture.
L'astrologie joue un grand rôle dans l'aménagement intérieur de la maison. Chaque partie de la muraille est sous l'invocation spéciale d'une constellation ou plutôt d'un nom de mois, dans lequel nous reconnaissons aisément le nom arabe d'une constellation. Le schéma ci-joint est emprunté aux Tantara et s'applique plus particulièrement aux anciennes maisons merina. Aussi le type de construction a été invariablement fixé une fois pour toutes : un poteau central, deux ouvertures sur la face ouest, le lit dans l'angle nord-est, le foyer dans l'angle sud-est, etc.
Certaines de ces dispositions semblent trahir des calculs de confort, ainsi la présence des ouvertures sur la face ouest est toute natun^Ue dans un pays où règne l'alizé. Mais elles sont rituellement fixées et s'en écarter serait aux yeux d'un indigène non pas anti-hygiénique, mais sacrilège.
(1) Cl'. .1. .1., t, I. ]). -2^:^ et ;y2A, i<l., t. III, i». "ilS et s.
L'astrologie et l'onomastique.
L'influence de Tastrologie sur Tonomastique est aussi très sensible. L'enfant est nomme d'après son horoscope.
Ceux qui naissent en un jour néfaste, en Imerina du moins où l'infanticide a disparu depuis longtemps, reçoivent, pour conjurer le sort, un nom de mauvais présage; on les appelle Ha-firinga (fumier), R-amboa (chien).
Si le jour est faste, l'enfant eu portera le nom, pour rester toute sa vie sous son invocation astrologique. D'après les Tantara, « quand un enfant naît sous le signe d'Alahamady (aries), on l'appelle Ramady, sous le signe d'Adaoro on l'appelle Radaoro, etc... un mercredi (Alarobia), on l'appelle Ra-be (corruption do Ra-bia), un jeudi (Alakamisy), on l'appelle Ramisy, etc.. »
Ces règles d'onomastique sont appliquées dans l'Imerina. Mais il faut qu'elles aient été en usage dans l'Anosy, à tout le moins est-il impossible de feuilleter Flacourt sans retrouver un grand nombre do noms merina. Le nom de Radama est porté par un orfèvre d'Anosy; celui de Dian Ramach, le grand 'ennemi de Flacourt, est actuellement fréquent à Tananarive (Ramaka), etc.
Dans d'autres tribus au contraire, l'onomastique est toute différente. Flacourt dit brièvement des Zafy-Ibrahim (Be-tsi-misaraka) c( qu'ils n'ont aucun nom semblable à ceux que portent » les Antanosy. On peut en dire autant des Sakalava actuels : leurs noms sont le plus souvent des sobriquets, Bclambosy (larges épaules), Tsikasina (intangible), Andriantsileo (le chef invincible), Ingereza (l'Anglais).
il semble donc y avoir deux onomastiques malgaches : l'une d'elles est à base astrologique et elle est en vigueur chez les Merina et chez les Antanosy, c'est-à-dire chez les peuples qui ont subi les conquêtes Merina et Zafy-Ramini.
Les amulettes (ody).
Les Malgaches ont beaucoup d'amulettes; il y en a de deux sortes, privées et publiques. Les privées sont des tronçons de cornes de bœuf « enjolivés de rassades et de verrots », comme dît Flacourt, et renfermant toutes sortes d'horreurs graisseuses ; on les porte au bras, au cou, dans les cheveux ; elles appartiennent à un individu en particulier et elles ont chacune leur vertu spéciale : il en est qui préservent des crocodiles, les autres des balles, des maladies, etc. Les amulettes publiques sont des morceaux de bois enveloppés d'étoffe rouge et ficelés de chaînettes d'argent; elles protègent la famille, le clan, l'état, le souverain, et elles ont à l'ordinaire leur place déterminée dans la maison du chef ou du sorcier, dans le palais du roi; elles n'en sortent que dans les grandes occasions pour être portées processionnellement.
Toutes les amulettes portent le nom général d'ody, celles de la seconde catégorie pourtant (puhlicjues) sont spécialem(»nt désignées en Imerina sous celui de sampy.
Le nom même d'ody est significatif, il s'applique indistinctemcmt aux amulettes et aux médicaments, la quinine par exemple. Ce sont des préservatifs contre le mauvais sort, ils se rattachent originairement au sikidy.
Aussi sont-ils d'importation récente. Drury a été très frappé de ne pas voir d'ody (il écrit Oivley, c'est-à-dire oly qui est la prononciation sakalava) dans les maisons des Yazimba. Les Tantara, d'une façon générale, gardent le souvenir d'un temps où les amulettes étaient inconnues, et elles indiquent en particulier le sudest comme le pays d'origine des sampy les phis célèbres, Los amulettes publi([ues ont cliacunc leur nom, comme» elles ont leurs propriétés spéciales, leur individualité. Le sampy Tananarivien Keli-malaza (le petit famiMix), vient des bords de la Mati-tanana.
Un autre, Ua-maha-valy (le vengeur), figure dans Ténumération que donne Flacourt des ody Antanosy. D'après Flacourt d'ailleurs, récriture arabe jouait un rôle dans la confection de ces ody, qui provenaient tous « des Matatanes ». C'est donc, semble-t-il, du pays Antaimoro que les amulettes se sont répandues dans toute l'île.
Les Malgaches ont trouvé le moyen d'abstraire de l'islamisme des pratiques religieuses que nous pourrions appeler fétichistes; à condition pourtant de ne pas donner au mot de fétiche le sens d'idole, qui ne saurait s'appliquer aux ody.
Usages et fêtes religieuses.
En dehors des pratiques du sikidy, les Malgaches n'ont pas de culte, à moins qu'on ne veuille ramener à cette rubrique des usages, qui, originairement, ont dû avoir une signification religieuse.
Toutes les tribus malgaches ont la circoncision. Est-ce un usage introduit par les Arabes? Rien ne permet de ralTirmer ou de le nier.
Plusieurs tribus, parmi lesquelles les Merina, célèbrent annuellement une grande fête qu'ils ajipeWQni Fandroana, le bain. A Tananarive, elle se célèbre à la nouvelle lune du premier mois de l'année, elle amène des ablutions et une bombance générale, toutes les familles échangent des présents comestibles. Chez les Taimoro (1), le mois du Fandroana varie avec les castes, mais il se célèbre toujours à la nouvelle lune, et les détails de la fête sont à peu près les mêmes que dans l'Imerina. 11 faut noter pourtant que, tout le mois précédent, on s'est abstenu de boire du rhum; c'est un jeûne partiel.
(1) Fandroana ofthe Taimoro, A. A., l. VI, 18D3, p. 149 et s.
Les Tanala ont une fête annuelle sur laquelle nous sommes assez mal renseignés ; on nous dit pourtant que le mois (jui la précède est néfaste tout entier (1).
Enfin (ju'on ouvre Flacourt, au chapitre xxi, on y trouvera la description de la fête annuelle chez les Antanosy au dix-septième siècle ; les ablutions en scmt une partie essentielle : « ils firent apporter de Teau chaude dont ils se lavèrent » ; on tuait un bœuf et on le partageait; la fête se célébrait à la nouvelle lune, mais le mois variait « suivant la constitution et qualité de Tannée, ce qu'ils observent par le cours de la lune et des étoiles ». Le mois précédent, on faisait jeûne non plus partiel, mais total. Le nom de la fête n'était pas Fandroana, le bain, mais Ramavaha, « ce que les Turcs et les Arabes nomment Ramaddan ».
Je ne sache pas qu'on ait jamais fait ce rapprochement; les missionnaires anglais ([ui se sont surtout occupés de ces questions sont peu familiers avec Flacourt. 11 me semble très plausible d'admettre que la fête du bain est simplement une dégénéressence du « Ramavaha » Antanosv, c'est-à-dire du Ramadan. Il est remanjuable d'ailleurs (|ue les tribus (|ui ont conservé cette coutume sont précisément, avi^c les Hovas, les Tanala et surtout les Taimoro, dont la filiation arabe ne fait pas de doute.
En Imerina, il faut noter ([ue les indigènes allument, les nuits avoisinant le Fandroana, de grands feux de paille dans toute la campagne. Ce sont nos feux de la Saint-Jean. Un missionnaire anglais, Cameron, rapproche cette coutume d'un usage hébreu au moment de la PAque (2)?
Le tanguin aussi a un caractère religieux; ce n'est pas siuiplemeni un poison, on le fait boire non pas au coupable, mais à l'accusé, qui se justifie en survivant : c'est l'ordalie de notre moyen Age; Caïueron retrouve un usage analogue chez les Hébreux?
(1) Tanala Cas(ows,A. A , t. 1, p. l'-ii}.
Les Malgaches ont eu et quelques tribus, les Taimoro à tout le moins, ont encore ce qu'on pourrait appeler Tusage des sacrifices; il serait plus exact de dire Tusage de la viande {kacher), les animaux se tuaient suivant certains rites et par la main de certains individus. Cette importation arabe a disparu presque partout.
Dieu.
Les Malgaches nomment Dieu, ils le désignent par deux appellations synonymes dont Tune signifie le Gvé^iexxv {zanahary) , et l'autre le seigneur odorant [andria-manitra). Les missionnaires norvégiens, établis à la fois à Madagascar et dans l'Afrique du Sud, mentionnent que les Zoulous, au rebours des Malgaches, n'avaient pas même de nom pour Dieu. Chez les Malgaches, ce nom s'est conservé dans une foule de proverbes et de locutions toutes faites, comme « Dieu vous protège » ; mais c'est une pure forme verbale, à laquelle ne correspond aucune notion précise; le témoin d'une ancienne foi morte ou plutôt d'un enseignement incompris.
Avec l'aide de Flacourt, on peut conjecturer avec vraisemblance l'origine de cette notion fossilifiée en simple mot. Les Antanosy du dix-septième siècle ne se souciaient pas de Dieu sensiblement plus que les Malgaches actuels : a pour ce qui regarde la religion, ils n'en ont aucune, ils ne font aucunes prières, n'ont aucun temple ». Mais leur théologie était assez complète; ils connaissaient le diable qu'ils appelaient « seigneur Bilis » et môme, dans les formules rituelles, le nom du diable était associé au nom de Dieu, il était môme prononcé avant; dans les sacrifices, ou plus exactement quand on tuait le bœuf, il était d'usage d'en offrir un petit morceau d'abord au diable, puis un autre à Dieu, Peut-ôtre y a-t-il là une trace d'influence persane ou
parsi, un souvenir lointain d'Ormuzd et d'Ahriman ; aussi bien les Zafy-Haniini semblent-ils ôtre venus de TArabie ou de la Perse en passant par Tlnde.
Pourtant le chapitre xvii de Flacourt « sur la religion » fait songer bien moins au Zendavesta qu'aux livres sacrés sémitiques. En connexion avec le créateur « les Antanosy connaissaient une foule de personnages et de faits aisés à reconnaître. Ra-michaïl, qui est évidemment Michel, Ra-gibouraïl ou Gabriel, « une espèce d'esprit qu'ils nomment dzini », et qui ne peuvent guère être giutre chose que « les djïnns funèbres, fils du trépas » ; Adam et sa femme Rahava ce c'est-à-dire Eve » ; le déluge qui submergea toute la terre, sauf la montagne de Zaballicaf, un djebel qui doit être notre mont Ararat; Ra-mariama, mère de Ra-hissa le grand prophète, qui est Marie, mère de Jésus, et qu'invoquent les femmes en couches. A ces personnages les Antanosy du dix-septième siècle font jouer un rôle dans de petites histoires, qui semblent des extraits de la bible à l'usage de Darktown, la ville nègre des caricatures américaines. « Le diable qui estoit rusé dit à Adam : Pourquoi ne manges-tu pas de tous ces bons fruits-là?... Adam en mangea tout son saoul. Après que la digestion en fut faicte, il luv prist envie de faire ses nécessités naturelles qu'il fut contraint de faire dans le paradis. Le diable aussi-tost alla accuser Adam devant Dieu de son ordure. »
Si ces détails ne portaient dans leur précision la garantie de leur authenticité, on pourrait invoquer le témoignage involontaire des a prières chrétiennes tournées en langue madecasse », jointes au livre de Flacourt, mais qui évidemment sont l'œuvre du P. Nacquart ou de quelque autre missionnaire; Jésus y est appelé Rahissa, et Marie Ramariama.
Evidemment ces noms étaient connus des Antanosy et de toutes les tribus du sud-est, ils faisaient cortège au nom de Dieu. Aujourd'hui ils sont tombés en oubli. Pourtant si nous
connaissions mieux le folk-lore des tribus non christianisées, qui ont chance d'avoir conservé un souvenir plus net de leur religion primitive, nous y retrouverions probablement des détails analogues à ceux que nous connaissons par Flacourt. Le missionnaire norvégien Walen en a recueilli au Fiherenga.
Diaprés lui, les Sakalava croient à un Dieu bon et à un méchant qui se valent et qui sont au fond le môme : c'est le manichéisme des Antanosy. Il constate aussi l'existence d'une sorte de culte du feu qui nous ramène encore aux Parsis. Les indigènes du Fiherenga connaissent aussi l'histoire des deux premiers Sakalava, un homme et une femme, qui vivaient parfaitement heureux et n'avaient absolument rien à faire, lorsqu'ils furent induits en tentation par un boa (1).
Tout cela laisserait à penser que le ce créateur » ou le « seigneur odorant » sont des travestissements malgaches d'Allah, et peut-être d'Ormuzd.
L'écriture.
Les Malgaches connaissent de nom l'écriture, et comme ils rappellent soratra, il n'est pas nécessaire d'ôtre arabisant pour deviner qu'ils ont reçu cette notion des Arabes. Avant de se mettre à Técole des missionnaires européens et d'adopter l'alphabet latin, les Malgaches se sont servis pendant des siècles de Talphabet arabe. Très e(»rtainement il y a eu un effort d'adaptation de cet alphabet à la langue. On ne peut pas en douter en voyant la façon à la fois arbitraire et constante dont certains sons malgaches sont rendus par des caractères arabes qu'aucune; analogie naturelle, rien sauf une convention, n'a pu affecter i\ cet usage.
C'est sur la cote nord-est que les traditions orthographiques
[\) A. A.yi. H. p. lUi-li;.
ont été établies par les Arabes comoriens et zanzibarites.
Ce sont les Talaotra de Mati-tanana, cousins de ceux de Bali, qui ont été les éducateurs de la côte Est. Mais, comme beaucoup d'autres institutions de même origine, Tusage de Técriture arabe ne s'est un peu répandu parmi les populations malgaches qu'en prenant le détour de la côte Est, où l'isolement dos immigrants étrangers les a forcés de se fondre avec la population indigène. Aujourd'hui, les Silam du Bouéni et du Mailaka écrivent couramment le malgache en caractères arabes, mais ils n'ont pas formé d'élèves parmi la population indigène. Les ïaimoro de la cote Est sont la s(»ule tribu malgache qui ait l'écriture arabe; ils ont de véritables écoles de leur institution, et pendant des siècles ils ont fabriqué eux-mêmes leur papier, leurs plumes et leur encre.
L'écriture arabe a eu jadis plus d'extension qu'aujourd'hui. Les premiers missionnaires anglais arrivés à Tananarive y ont trouvé cinq ou six personnes capables de s'en servir; on a des lettres en caractères arabes adressées à Radama. Lorsque l'auteur des Tantara interrogeait les vieillards de Tananarive sur les premiers habitants de leur pays, on lui répondait que : a Avant les Vaziiiiba il y avait des Ombiasy, des gens très intelligents, qui conservaient, écrite sur du papier, l'histoire des premiers habitants de Madagascar, cette histoire était écrite en langue malgaclic av(*c des caractèn^s aral)es. Aujourd'hui personne n'a conservé cette» histoire des Ombiasv. » Ombiasv est
le nom très connu des sorciers (»t des scribes du sud-est (1). Les Tantara contiennent sur le même sujet un autre souvenir plus vague encore, mais plus gracieux : Técriture aurait été introduite en même temps que le sikidy; le dépositaire de cette double science s'appelait Kiboandrano : « mais l'oiseau dévastateur (?) est venu, il a tué Kiboandrano, et l'écriture s'est perdue ».
(l) Flacourt. chap. x.\i.
On dit aussi que les Zafy-Rambo Tanala avaient des « taratasy », (expression vague, grimoire, art d'écriture), et qu'ils les ont perdus (1).
Evidemment récriture arabe n'a jamais été vraiment naturalisée à Madagascar; il est remarquable pourtant que les tribus les plus sauvages sachent toutes conjuguer le verbe écrire, et qu'elles aicmt toutes ce mot de taratasy [souahili karatasi, le latin carta) .
Littérature.
Les Malgaches ont ce qu'on peut appeler, faute d'une expression moins ambitieuse, une littérature orale. Ils ont des contes et des fables, qui présentent avec nos contes de Perrault ou de Grimm et avec notre vieux stock traditionnel de fables des ressemblances trop précises pour être fortuites. Evidemment les Malgaches ont puisé aux mêmes sources orientales que nous. Le mot qui signifie conte, en malgache, est d'étymologie souahéli (2).
La poésie malgache serait assurément plus originale; elle est tout entière composée de chansons, c'est Tair qui mène le rythme; il n'est pas impossible d'y trouver de jolies choses, quoique l'ensemble soit assez pauvre en somme; peut-être un rapprochement avec la poésie polynésienne serait-il intéressant en particulier pour les chansons d'amour?
Musique.
Dans tous les arts (?), on retrouve ce même dualisme; — influence arabe et originalité malayo-polynésienne. En musique,
(1) Tanala customsj 1. c.
(2) Hevue de Paris, fc'vner 1S9J, É.-F. Gautier. L'Ame mahfache.
les instruments à corde ou plus exactement à fibre semblent originaux (i^a/Ma, lokanga); le tambour aussi probablement. En revanche, la conque, faîte avec un gros coquillage, serait d'origine arabe. Les cymbales, la clarinette, la flûte ont des noms arabes ou souahéli; d'ailleurs leur caractère étranger ne fait pas de doute, à rinverse des instruments précédemment énumérés, ceux-ci ne sont jamais de fabrication indigène et d'usage courant.
La sculpture.
II y a deux écoles de sculpture à Madagascar. On fait des statuettes en bois de l'homme et des animaux, et, d'autre part, on fait aussi des arabesques en bas-relief. Ces deux écoles semblent s'exclure l'une l'autre; là où l'une est pratiquée, l'autre est à peu près inconnue. Les Sakalava, par exemple, font très adroitement les statuettes grotesques, tandis que les Betsiléo s'en tiennent aux arabesques.
En Imerina on ne sculpte guère; pourtant on peut rencontrer le dessin géométrique soit en relief, sur bois, soit en coloriage sur muraille.
Monuments mégcdithiques.
Est-ce aux arts ou à la religion qu'il faut rattacher les monuments mégalithiques; il y a beaucoup de pierres debout, en Imerina en particulier, où on leur donne le nom des Vazimba dont ils seraient les tombeaux. Au nord de Fort-Dauphin, il y a des alignements décrits par Flacourt, et dont les traditions indigènes font aussi un cimetière de vaincus. Actuellement les Malgaches dressent encore des pierres debout. On fait éclater dans ce but de grandes plaques de gneiss en allumant du feu sur le roc, et en provoquant avec de Teau
le refroidissement rapide de la surface échauffée. Les menhirs ainsi préparés sont dressés en Thonneur des morts dont le cadavre n'a pu être enterré; ce sont des cénotaphes. Il est bien certain d'ailleurs qu'il ne faut pas attribuer aux monuments mégalithiques un caractère exclusivement funéraire. Ils sont l'objet d'une espèce de culte de la part des femmes stériles; ce qui laisserait à penser qu'ils ont une signification phallique.
Conclusion.
Cette petite étude des institutions malgaches n'a pas la prétention d'être complète ; on s'est attaché surtout à celles qui ont une marque d'origine. Ainsi envisagées, elles portent sur les affinités de la race malgache le même témoignage que sa langue. Beaucoup nous ramènent à l'Indonésie et à l'Océanie : le tabou, les rites funèbres, la situation de la femme, etc.
Mais il faut faire très grande la part des vieux pays civilisés asiatiques, l'Inde, la Perse, l'Orient pré-islamique, et surtout rOrient musulman. De là sont venues toute l'organisation sociale et politique et une grande partie de la religion. La conquête étrangère a fait passer Madagascar de la conception patriarcale à celle de l'état, elle y a inauguré Tâge du fer.