MERINA (VULGO HO VAS
Leur nom, — On ne sait de quel nom désigner exactement ceux que nous avons pris Thabitude d'appeler Ilovas, étendant ainsi à toute la tribu le nom d'une caste. Eux-mêmes se donnent aujourd'hui le nom de Malagasy, c'est-à-dire les Malgaches par excellence, les maîtres de l'île. Ils se servent aussi de l'appellation Ambani-Andro ou Ambani-lanitra, sous le ciel, parce que, disent-ils, l'Imcrina étant déboisée, ils vivent sous la lumière crue du soleil et non pas à l'ombre; cette explication subtile a chance d'avoir été inventée après coup ; il semble plus probable que le mot Ambani-lanitra était, à l'origine, le terme le plus général pour désigner un être humain, un citoyen; d'ailleurs il s'emploie surtout au vocatif, quand Torateur s'adresse à la foule dans les kabary, à peu près comme le mot latin Quirites : ou bien encore dans les textes (?) juridiques comme désignation commune des citoyens, jouissant du droit de cité, les Andriana et les Hovas, par opposition aux esclaves. Les tribus voisines donnent aux habitants de l'Imerina le nom d'Amboa-Lambo , chiens-cochons; il n'est pas certain que ce soit là un simple sobriquet injurieux : M. Jully a le premier attiré l'attention sur ce fait que les anciens rois d'imerina ont souvent porté le nom d'Amboa et de Lambo, qui leur furent vraisemblablement imposés par les hasards de leur horoscope ; le nom des rois a pu passer à leur peuple. Il est évident pour
tant que ce nom a dû paraître médiocrement honorable, et les intéressés ne s'en sont pas servis ou Tout rejeté.
On emploiera pour les désigner le nom de Merina, qui est à proprement parler celui de leur pays (I-merina, dont nous avons fait Emyrne), mais qui, dans l'usage courant, s'applique fréquemment aux habitants.
Institutions.
Les Merina (inilgo Ilovas) sont dans Tîle une tribu tout à fait à part, supérieure et dominatrice. A l'époque où nous avions en eux des adversaires, on a soutenu parfois que leur supériorité était un résultat factice de Tappui et des conseils des Anglais. Il est bien certain qu'ils se sont mis à l'école des Européens, et qu'ils leur ont dû un accroissement de force, avant d'éprouver, comme tant d'autres primitifs, que ce sont de dangereux instituteurs.
Dès 1777, lors du voyage de Mayeur à Tananarive, la supériorité des Merina sautait aux yeux, ce Les Européens, qui fréquentent les côtes de Madagascar, auront de la peine à croire qu'au centre de l'île, à 30 lieues de la mer, dans un pays jusqu'à présent inconnu qu'entourent des peuplades brutes et sauvages, il y a plus de lumières, plus d'industrie, une police plus active que sur les côtes. »
C'est Radama que nous considérons comme le fondateur de la puissance merina ; les Merina eux-mêmes vénèrent davantage son père, Andria-mpoin-imerina, dont le nom seul aurait sufli pour interdire à son porteur une célébrité européenne. C'est le père qui a créé l'outil dont le fils a fait un brillant usage. Or il est douteux qu'Adria-mpoin-imerina ait vu de sa vie un Européen,
Dans les institutions merina, ce qui frappe précisément, c'est leur puissance d'évolution spontanée. Les conquérants merina ne semblent rien avoir apporté de plus que d'autres conquérants, les Zafy-Ramini par exemple, dans le reste de l'île. Madagascar
est foncièrement une au point de vue des institutions comme à celui de la langue. Mais ces mêmes institutions, qui dans le reste de Tîle sont restées stationnaires ou même ont rétrogradé vers un état politique et social inférieur, ont évolué en sens inverse dans rimerina.
• Consolidation du pouvoir royal, — Les autres états malgaches se sont tous heurtés au môme écueil, la multiplicité des rois et TafTaiblissement de leur pouvoir. Chez les Antanosy émigrés il y avait, en 1894, une trentaine de rois pour cinquante mille sujets peut-être. L'un d'eux, celui de Fanjairana, prétendait à la suprématie sur les autres, mais cette prétention ne faisait qu'augmenter le désordre en amenant des guerres incessantes. Originairement nous savons qu'il y avait deux royaumes maro-seranga seulement chez les Sakalava, celui du Menabe, celui du Bouéni; aujourd'hui il est impossible d'en indiquer le nombre exact, tant ils ont pullulé. Le Menabe entre le Manambolo et le Mangoky est divisé entre quatre souverains indigènes seulement. Mais au nord du Mamamb-olo, dans les provinces du Milanja et de l'Ambongo, on les compte par dizaines. Dans le seul Mailaka et dans le Milanja il y en avait dix-sept, sauf erreur, en i898. Les Sakalava ont trouvé dans la multiplicité des rois le meilleur contrepoids à leur autorité ; au moindre sujet de mécontentement ils passent la frontière et le roi qui voudrait gouverner serait abandonné de ses sujets.
En 1893, le plus puissant roi du Menabe, Toera, s'étant résolu par extraordinaire à punir le meurtre d'un commerçant hindou, ne put y arriver qu'on faisant assassiner le meurtrier au détour d'un sentier.
Chez les Bara, la désorganisation semble un peu plus avancée; il s'y est créé des communautés anarchiques d'olom-bohitra (on pourrait traduire par bourgeois), qui refusent, même en théorie, l'obéissance au roi. Elles étaient très redoutées, leur seule raison d'être étant le banditisme. En 1893, trois des rois bara de
rimamono, aidés par les Hovas d'Ihosy, ont longtemps assiégé et finalement anéanti la communauté rebelle d'Am-boloîia (auprès des sources du Fihcrenga).
La royauté merina était menacée des mêmes dangers, car il lui manquait, de môme qu'aux royautés sakalava, bara, antanosy, une règle fixe de succession. Radama a eu pour successeur sa femme Ranavalona. En cas de vacance, la seule règle immuable semble qu'un membre de la famille royale seul peut s'asseoir sur le trône; mais lequel? c'est ce que décide le droit du plus fort ou du plus habile. Mais les Merina ont eu un sentiment très vif de l'indivisibilité du pouvoir royal; dans la bouche du vieux roi Ra-lambo, les Tantara placent le proverbe : a Ombalahy tsi roa ampahitra : Il ne faut pas mettre deux taureaux dans une étable ». Radama, fondant un village militaire, lui donne le nom de Tsi-roa-no-mandidy (littér. à deux on ne règne pas). De ces sages maximes les Merina se sont écartés une fois, et ils ont eu à s'en repentir amèrement. Vers 1750, le roi Andria-masina-valona eut la faiblesse de partager l'Imerina entre ses quatre enfants. Le résultat fut un demi-siècle du guerres civiles; les Merina gardent encore le souvenir le plus pénible de cette période qu'ils appellent Ady andrano, « la guerre de maison à maison ». Elle a d'ailleurs laissé des traces évidentes : les fossés profonds qui entourent les villages, et qui ne servent plus aujourd'hui qu'à abriter des caféiers. Au rebours des autres peuplades, les Merina surent mettre fin aux guerres civiles; un des quatre royaumes, celui d'Ambohi-manga, triompha des trois autres et, vers 1790, toute rinierina proprement dite était réunie entre les mains d'Andriampoin-imerina (1). C'est cette révolution qui a fait d'Ambohimanga la ville sainte de l'Imerina; dans les énumérations ofïicielles elle a le pas sur Tananarive; jusqu'en 1896 l'entrée en restait interdite aux blancs. D'autre part, Andria-mpoin-imerina
(l) K.-F. Gautier. Anibohinianga, la ville saiiilo..Vo/t\<î et K-rphralions, fasc. 3.
a pris dans Fhistoire malgache les proportions d'un Charlemagne épique ; tous les autres rois pâlissent auprès de lui, il remplit à lui seul les deux tiers des Tantara (1). A la piété des Malgaches pour son souvenir on sent combien fut apprécié le bienfait de Tunité et quelle part la complicité de tout le peuple dut avoir dans son triomphe.
Affaiblissement de V esprit de caste. — L'affermissement de la royauté eut pour conséquence Taffaiblissement de l'esprit de caste ; les Andriana, tous de sang royal à un degré plus ou moins éloigné, ne pouvaient inspirer que de la méfiance. Les rois, à partir d'Andria-mpoin-imerina, s'appuyèrent sur la seconde caste, celle des Hovas, et plus particulièrement sur ceux d'Ambohimanga. Il fut même question d'élever ces derniers à la première caste, on n'en fit rien pourtant et le principe fut intégralement maintenu. Mais Andria-mpoin-imerina ne laissa aux Andriana qu'un rôle social : il leur donna ou leur garantit ce que nous pourrions appeler des droits féodaux; à chaque Andriana furent assignés un certain nombre de Menakely — nous dirions de serfs — sur lesquels il vivait. Mais les nobles furent dépouillés de toute espèce de privilège politique; théoriquement ils eurent exactement les mêmes titres que les Hovas à exercer les fonctions publiques; et pratiquement ces derniers leur furent généralement préférés. Pendant tout le dix-neuvième siècle, les rois merina ont choisi la plus grande partie de leurs fonctionnaires parmi les Tsi-mahafotsy (Hovas d'Ambohi-manga). Aussi advint-il qu'un Tsi-mahafotsy, le célèbre Raini-laia-rivony, mit la royauté en tutelle et régna, de fait, pendant trente ans, sous le titre de premier ministre.
Un déclassement correspondant s'opéra à l'autre bout de l'échelle sociale. Dès Radama, et sous l'influence des Anglais, la question de l'esclavage se posa ; une évolution lente amena dans la situation de l'esclave des modifications importantes; la traite disparut
(1) Son nom signifie : le roi désiré de Tlmerina.
d'abord, des lois furent édictées pour protéger la vie de Tesclave, pour lui assurer une part dans les produits de son travail et la « mesure de riz » sur ses vieux jours, des restrictions furent apportées au droit de vente. Le développement du commerce et la présence d'Européens à Tananarive amena la formation d'un corps de porteurs et de domestiques, recrutés dans la classe servile et jouissant pratiquement d'une grande indépendance. Il n'est pas douteux que ce progrès ne soit dû en grande partie à l'influence européenne ; il n'en témoigne pas moins chez les Ilovas d'une grande puissance d'évolution, à laquelle nous aurions peut-être bien fait de nous fier. La suppression de l'esclavage, accomplie avec ostentation du jour au lendemain et qui a jeté par terre, sans que personne l'eût prémédité, le système des castes, a été la suppression brutale d'une question qui se serait résolue d'elle-même.
Agents de la royauté.
Tous les rois malgaches ont des agents; ceux des rois Antanosy sont signalés par Flacourt; les rois sakalava ont des a masondrano », qui sont de véritables fonctionnaires, des gouverneurs de province, à vrai dire médiocrement dociles. La notion que le pouvoir royal se délègue est parfaitement malgache. Seulement les Merina sont les seuls qui en aient tiré un système d'administration. Andria-mpoin-imerina divisa l'imerina en six provinces, « six œufs qui ne doivent pas changer de couveuse »; et dans chacune il eut une hiérarchie de fonctionnaires qu'il appela zolii-aman-drairu/, « frères aînés et pères ». Au-dessus des fonctionnaires régionaux il y eut ceux du royaume, les vadin-lany, a époux delà terre ». Nous connaissons mal ces institutions complètement transformées par Radama; mais leurs noms naïfs témoignent de leur originalité.
Celles que Radama leur substitua sont au contraire manifes-
tement imitées de l'Europe. Le principe de cette réforme fut la création d'une armée permanente, rendue nécessaire par les expéditions lointaines : il y eut désormais des militaires et des civils (ces derniers s'appelèrent borizani, du mot français bourgeois); et par conséquent des fonctionnaires civils (be-nitany, les chefs du pays), et des fonctionnaires militaires. Ce sont ces derniers qui ont des a honneurs » numérotés du premier au seizième honneur; il serait plus exact de dire des a galons » ; dans la pensée des Merina, un premier honneur était un caporal et un seizième un maréchal ; au reste le mot de i^onin-ahitra que nous traduisons par « honneur » a le curieux sens littéral de a fleur des champs ». Les mots fonctionnaires civils et militaires sont l'étiquette européenne; en réalité, les be-ni-tany sont les chefs naturels du peuple, les notables; les honneurs sont les représentants de la royauté, les dépositaires du pouvoir réel, successeurs en somme des vadin-tany d'Andria-mpoin-imerina.
Organisation municipale.
L'organisation municipale est curieuse. La base en est le fokon-olonay qui est tout simplement le clan ; c'est la totalité des habitants d'un village, hommes, femmes et enfants, conirplètement laissés à leur organisation naturelle qui est celle de la famille; dans le courant du dix-neuvième siècle, le pouvoir royal finit par avoir des représentants dans le village, les mpiadidy (donneurs d'ordres), et les governor madinika (petits gouverneurs). Autrement dit, le clan a évolué vers la municipalité.