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CHAPITRE PREMIER

LEMURIA

On sait que Madagascar est un peu plus étendu que la France ; que c'est, après la Nouvelle-Guinée et Bornéo, la plus grande île du monde. Son caractère d'insularité est très marqué; mais quoiqu'on l'appelle couramment la Grande Ile Africaine, elle ne peut pas être considérée comme une simple dépendance du continent voisin. Elle est elle-même une réduction de continent à part, au moins dans le sens figuré de l'expression, sinon peut-être dans son sens propre, comme on l'a prétendu quelquefois.

Canal de Mozambique. — Le canal de Mozambique, qui sépare Madagascar de l'Afrique, mesure 300 kilomètres de largeur minimum, entre le cap Saint-André et Mozambique. Au point de vue du commerce et des anciennes relations humaines, ce chiffre, comme on l'a remarqué (i), est trop faible de moitié; car la violence du courant empêche les embarcations à voile de traverser en ligne droite. D'ailleurs la voie historique à travers le canal n'est pas à son point le plus étroit, elle est un peu plus au nord et les Comores en sont les étapes.

(1) GraiidicHor. Ilevue de Maihtijasvar, 1" numéro.

MADAtiASCAU. l

Les Comores jalonnent un seuil sous-marin très marqué, joignant le cap d'Ambre et Tile de Xosy-Bé au cap Delgado. A cette hauteur un exhaussement de 1.000 mètres réduirait le canal de Mozambique à un chenal de quelques kilomètres. Mais, partout ailleurs que sur le seuil des Comores , le canal a des fonds supérieurs à 2.000, parfois même à 3.000 mètres.

Sur son extrême antiquité la géologie de la côte ouest malgache nous renseigne clairement. II faut remonter jusqu'à l'époque primaire pour trouver un âge où la non-existence du canal soit admissible; c'est la seule époque dont on n'ait retrouvé nulle part de dépôts marins sur la côte ouest. Mais à partir du Lias et probablement du Trias le canal de Mozambique a laissé partout, du cap d'Ambre au cap Sainte-Marie, les traces les plus manifestes de son existence sous forme de roches sédimentaires. Cela ne signifie pas que, depuis ces âges reculés, Madagascar soit resté entièrement et constamment séparé de l'Afrique. Le jeu des régressions et des transgressions marines a pu alternativement et partiellement rétablir et supprimer la communication. Mais on peut affirmer que Madagascar a eu, par rapport à l'Afrique, une existence géographique distincte dès le Trias.

Vaï somme, quand on considère la largeur du canal de Mozambique, sa profondeur et son antiquité, on arrive à cette conclusion que Madagascar est plus différenciée de l'Afrique qu'elle n'en a l'air. Elle est, au contraire, plus rapprochée qu'elle ne paraît du continent asiatique, c'est-à-dire de l'Inde.

Océan Indien. — Entre le cap d'Ambre et le cap Conforin il y a 4.000 kilomètres; c'est un océan qui sépare les deux points; ils sont réunis pourtant à travers cette immensité par un chapelet d'îles, d'îlots et de récifs, les Amirautés, lesSeychelles, les Mascareignes, l'îlot Gallega, les Chagos, les Maldives, les Laquedives. La carte bathymétrique nous montre que le soubassement de ces îlots est un seuil sous-marin, extrêmement accusé, rompu largement en son milieu ; il coupe en deux l'océan Indien

et par ses points d'attache à la terre ferme, il mériterait de s'appeler indo-malgache. Un simple exhaussement de 200 mètres ferait apparaître des îles à peine moindres que celle de Ceylan. Un exhaussement de 1.000 mètres en ferait surgir de presque comparables à Madagascar.

Si on cherche à préciser les relations de Madagascar avec le modelé général du globe, elle doit être envisagée comme la plus considérable de beaucoup parmi les parties émergées du seuil indo-malgache ou indo-africain.

Originalité de la faune. — Sur Thistoire géologique de Madagascar, ses anciennes relations avec les continents voisins, les sciences naturelles donnent des indications précieuses.

C'est un des pays qui a la faune la plus curieuse. Presque tous ses animaux ont une caractéristique commune ; ils ne rentrent pas exactement dans la classification adoptée pour le reste du monde.

Les lémuriens, vulgo maques, ou makis, dont il existe à peine ailleurs, particulièrement en Indonésie, quelques rares spécimens, sont représentés à Madagascar par un nombre considérable d'espèces. Il y en a de toutes les couleurs depuis le blanc éclatant jusqu'au noir de cirage, et de toutes les tailles depuis les cheirogalles qui ont les dimensions d'une souris et qui nichent entre les nœuds de bambous, jusqu'aux indris qui ont un mètre de haut, pas de queue et une allure presque humaine. On les range ordinairement parmi les quadrumanes; mais, d'après Milne- Edwards, « c'est se laisser guider par un caractère dont la valeur zoologique est faible... : leur mode de développement, la disposition de leur tube digestif, etc.. indiquent pour eux une tout autre filiation; ce seraient àes pachydermes grimpeurs ».

L'aye-aye est tout à fait spécial à Madagascar, c'est un animal nocturne, aux dents très solides; son troisième doigt est muni d'un ongle démesuré; il vit de vers qu'il extirpe des troncs d'arbres à l'aide de sa griffe. Parmi les naturalistes, a les uns

le considèrent comme un écureuil et les autres le rattachent aux maques j».

Les fauves sont représentés par quelques civettes, et par un animal, particulier à File, que les Malgaches appellent /b^a^ et la

science cryptoprocta ferox. Etant donné ses dimensions, celles d'un renard à peine, il n'est pas redoutable pour Thonime. Les zoologistes ne savent quelle place lui assigner. Milne-Edwards le qualifie de « chat plantigrade, ce qui est une antithèse ».

Parmi les insectivores, les tandraka, tendrecs des Bourbonnais, sont des animaux couverts de piquants, d'aspect assez analogue à celui des hérissons; ils n'en sont pas pourtant et la science a dû créer pour eux une famille spéciale , celle des ccntetes.

Parmi les rongeurs, le D*^ Forsyth Major a découvert un rat aux pieds palmés.

Sur les oiseaux Wallace écrit : « une moitié environ appartient à des genres particuliers, dont beaucoup sont extrêmement isolés. Aussi est-il souvent difficile de les classer dans une famille déterminée, ou de leur trouver des affinités avec d'autres oiseaux vivants ».

Milne-Edwards parle d'oiseaux intermédiaires entre les roUiers et les guêpiers, d'ibis qui n'en sont pas (l'akbho-lahi-an-ala des Malgaches), d'oiseaux qui ressemblent à des passereaux et qui sont pourtant des rAles.

En résumé , ces animaux malgaches ne rentrent pas dans les cadres établis sur l'expérioncc d'autres faunes. C'est exactement ce que veut dire le cri si souvent cité de Gommerson : « C'est à Madagascar qu'est la véritable terre de promission pour les naturalistes; c'est là que la nature semble s'être retirée comme dans un sanctuaire particulier pour y travailler sur d'autres modèles (pie ceux auxquels elle s'est asservie ailleurs (i). »

(1) Toutes ces citations sont empruntées à la Re^ue gén&ale des Sciences, J 5 août 1895.

Il faut noter aussi les lacunes de la faune malgache : non seulement il n y a pas de singes, pas de fauves, sauf un ou deux petits spécimens, mais encore pas de grands ruminants, sauf le zébu qui est probablement d'importation récente, et pas de pachyderme, sauf un sanglier. En revanche, il est vrai, beaucoup d'insectivores, dé rongeurs et de reptiles.

Tout cela est naturel sans doute puisque, nous le savons, Madagascar est depuis longtemps une île qui a eu son développement propre. Pourtant l'explication n'est pas suffisante; elle rend compte de l'originalité de la faune malgache et non pas de sa richesse. On admet en effet qu'une île, ayant même les dimensions respectables de Madagascar, n'a pas pu tirer de son propre fond une faune aussi variée. Une simple comparaison avec la Nouvelle-Zélande fait ressortir la valeur de cet argument. Madagascar a soixante-six mammifères. La Nouvelle-Zélande en a deux, un rat et une loutre : encore conteste-t-on au rat l'indigénat et à la loutre l'existence.

De quel continent Madagascar a-t-il donc jadis fait partie?

Lcmuria. — D'après une première hypothèse, Madagascar serait le débris le plus considérable d'un grand continent disparu, l'Atlantide de l'océan Indien, qui, à l'époque secondaire, se serait étendu en écharpe jusqu'à l'Inde, et dont quelques sommets émergeraient encore aux Mascareignes, aux Seychelles, aux Chagos. A ce continent on donne, à cause de ses maques, le nom de Lemuria.

A l'appui de cette hypothèse, on invoque les faits suivants :

On a trouvé à Madagascar une grande quantité d'ossements à l'état sub-fossiles, ayant appartenu à de grands animaux récemment disparus.

Les plus célèbres sont les épiornis. On sait que leurs œufs ont une capacité de huit litres et demi; que l'animal lui-même, dont on a longtemps ignoré si c'était un vautour énorme, l'oi-

seau Rokh de Marco Polo, ou simplement un brévipenne, est aujourd'hui définitivement identifié. C'était un parent gigantesque des casoars, des dinornis néo-zélandais. Les plus grands avaient trois mètres de haut, leurs pattes étaient aussi massives que celles de l'éléphant.

On a retrouvé encore à l'état sub-fossile un hippopotame, plus petit, il est vrai, que son congénère d'Afrique : Un crocodile énorme atteignant 8 mètres de long; Un lémurien beaucoup plus grand que les maques actuelles ; Une tortue gigantesque, dont la carapace atteint un mètre et demi de longueur ; quelques individus vivent encore aux îles d'Aldabra et peuvent porter un poids de deux tonnes; une monture de contes de fées.

Ce sont donc les plus gros animaux qui précisément ont disparu; comme si ces produits d'un continent n'avaient plus trouvé, lorsqu'il fut réduit aux proportions d'une île, les conditions nécessaires à leur existence, ce Car il y a, dit Milne-Edwards, une proportion indéniable entre la taille des êtres vivants et celle des terres qu'ils habitent. t>

Autre argument : la faune malgache, lorsqu'elle n'est pas originale, présente parfois les aflînités les plus curieuses avec celle de l'Inde. Cela est frappant surtout en ornithologie. Six genres d'oiseaux malgaches sont décidément hindous (l). Madagascar a même un mammifère commun avec l'Inde, la roussette, la grande chauve-souris. Comment expliquer de semblables aflînités entre pays que sépare aujourd'hui toute l'étendue de l'océan Indien.

Les paléontologistes viennent à la rescousse; les bélemnites et les fossiles crétacés de Madagascar présentent les affinités les plus proches avec les formes de l'Inde méridionale; Neumayer, Blanford, en 1890, Haug tout récemment concluent à

(i) Wallacc. UlaniU life,éô. 1802, p. 423. Voir aussi llartlaub, Die Vôgel Madagascar II. d. henachbarUn Inse!g)'upj)en, Halle. H. W. Sclimidt, 1877

la continuité d'une côte et par conséquent d'un continent ayant relié à la période crétacée Madagascar et Tlnde (l).

Hypothèse de Wallace, — L'hypothèse de la Lemuria est aujourd'hui battue en brèche. La découverte de fossiles sénoniens sur la côte Est de Madagascar, semble indiquer que les limites de Madagascar n'ont pas tellement varié et que, à l'époque crétacée même, qui aurait été celle de Lemuria, Madagascar était déjà bornée par la mer à l'est comme à Touest.

Wallace, qui a combattu Thypothèse, en propose une autre. Il insiste sur les analogies incontestables de la faune malgache, actuelle et fossile, avec celle de l'Amérique. Les gigantesques tortues des îles Aldabra se retrouvent aux Galapagos : beaucoup de serpents malgaches appartiennent à des familles sud-américaines. Les tendrecs et leurs congénères, de leur nom scientifique centetes, n'ont de proches parents nulle part au monde, sauf dans les îles de Cuba et de Haïti. Faut-il admettre que Lemuria s'étendait jusqu'aux Antilles? Ces îlots de faunes particulières, dispersés à travers le monde, sont des témoins d'une époque où la répartition de la vie animale sur le globe était toutes différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Des animaux autrefois répandus dans tous les continents ne subsistent plus que sur quelques points privilégiés. Partout ailleurs ils ont disparu devant des êtres mieux organisés pour la lutte.

Il n'y a rien d'invraisemblable, on le sait, à supposer que Madagascar a fait autrefois partie de l'Afrique. Les lémuriens, les insectivores, les petits carnassiers, qui n'existent plus guère aujourd'hui qu'à Madagascar, se retrouvent à l'état fossile dans toute l'Europe et probablement en Afrique. C'est de là qu'ils sont venus à Madagascar, à l'époque où ce pays ne se piquait

(l) Noumayor. IJeber neuere Verateinenmgsftmde auf Madaf/ascar : Noues . J ah rb. 189<», V. I, p. 1-0.

\V. T. HUinford. QuarL Journ. GcoLSoc, vol. XLVl, ISilO; proc. p. 98. llaug. Le CVvjomf'.nien de JJief/o-Suarez. Compt. rond. somm. dos s«''ancos Soc. p'ol., 10 juin 1801».

encore d'aucune originalité en matière de faune, où il prenait simplement sa part de la vie générale à la surface des continents .

Plus tard, vers Tépoque myocène, les grands animaux, fauves et herbivores, sont apparus sur le vieux continent; lors- ([u'ils sont arrivés en Afrique, la faune antérieure a disparu devant eux. Mais elle s'est préservée dans l'île déjà isolée de Madagascar.

Kn effet, la faune malgache est remarquablement inoffensive. I^e crocodile est le seul animal dangereux pour Thomme. Les petits carnassiers ne le sont que pour des bétes exiguës. Les Iliaques sont très inférieures aux singes en vitalité et en intelligence. « Elles leur sont, dit Milne-Edwards, supérieures au point de vue moral. Les singes, par leur caractère irascible, fantasque et incohérent, semblent des détraqués vicieux; les makis au contraire, vivant à Técart dans les forêts, montrent une douceur et, si je puis dire, une égalité d'humeur parfaite. »

Les serpents, si nombreux, n'ont pas le moindre venin, et les insectes eux-mêmes semblent mettre toute leur confiance dans des armes défensives; les cas de mimiry abondent, lézards qui imitent, à s'y méprendre, une branche morte semée de lichen, sauterelles paradoxales qui ressemblent à des feuilles.

C'est la faune d'un temps, où la lutte pour la vie était moins vive. Ainsi s'expliquerait la présence à Madagascar d'une faune à la fois très riche et très particulière : sa richesse viendrait de l'Afrique et son originalité serait de l'archaïsme.

Pourtant Wallace ne conteste pas que l'analogie des faunes entre Madagascar et l'Inde exige entre les deux pays l'ancienne existence de communications beaucoup plus faciles. 11 faut observer que les seuls animaux supérieurs qui leur sont communs sont des oiseaux ou du moins des animaux ailés (chauve-souris).

Les îlots de Tocéan Indien sont séparés par des abîmes océaniques trop profonds pour que nous les supposions réunis en une

seule masse continentale. Mais il n y a pas hardiesse excessive à les supposer plus étendus qu'ils ne sont aujourd'hui. Les grandes îles qu'amènerait à émersion un exhaussement de « mille brasses » seraient trop éloignées les unes des autres pour un exode des mammifères, mais sufTisamment rapprochées pour que des oiseaux emportés par la mousson puissent aller de l'une à l'autre. Les tempêtes amènent parfois jusqu'aux Açores des oiseaux européens.

Quelle que soit l'hypothèse à laquelle on s'arrête, à la plus vraisemblable ou à la plus grandiose, on restera d'accord sur deux points : Madagascar est une île extrêmement ancienne et, malgré sa proximité de l'Afrique, elle a d'anciennes communications avec l'Inde et le monde oriental. En somme, si Lemuria n'était pas un continent, ce devait être un archipel.

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