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ESPÉRANCES ET DÉSILLUSIONS

Le roi Radama II.

(Photographie du P. Roblet).

Le nouveau roi devait évidemment réagir contre la politique de sa mère.

Mais toute réaction, sous peine de devenir meurtrière, doit être conduite avec ménagement. Il y faut les soins qu'on donne à une convalescence.

Du jour au lendemain Radama, engoué de civilisation européenne, voulut faire prévaloir à Madagas-

car ces étrangers qu'on en

avait bannis. Afin de faciliter leur entrée, il abolit les

droits de douane, il leur donne les postes influents, ét

tient à distance ces sujets Hova, même ses ministres (r).

(1) Avant Radama II, le ministre portait simplement le titre de commandant en

chef de l'armée. Radama II institua plusieurs ministères, et mit à leur tête, un

premier ministre. De 1863 à nos jours, le premier Ministre sera ministre unique et

tout puissant. En 1881, Rainilaiarivony s'est bien donné quelques collègues,

nommés chances d'affaires, mais ils restent ses serviteurs etses créatures, Il

s'intitule actuellement remuer ministre et commandant en chef de l'armee,

32 MADAGASCAR Radama I avait organisé une armée hyperboliquement appelée foloalindahy, les cent mille hommes. Preren comptait alors près de vingt mille. Radama Il renvoie tous les soldats dans leurs foyers.

Ses amis exilés furent naturellement les premiers rappelés. Le 12 Octobre 1861, MM. Laborde et Lambert, les Pères Jouen et Weber reparaissaient à Tananarive. Au Préfet Apostolique, qui lui demandait l'autorisation de prêcher ouvertement l'Evangile: « Mon autorisation, répondait Radama, vous n'en avez pas besoin. Enseignez à mes sujets la religion catholique. C'est le plus ardent de mes vœux. Non seulement je vous le permets, mais je vous l'ordonne, autant que je le puis. Allez, instruisez, prêchez, enseignez, non seulement à Tananarive, mais dans tout le royaume. Je n'ai qu’un désir, c'est que le flambeau de la vérité et de la civilisation brille aux yeux de tout mon peuple. »

Radama exprimait les mêmes dispositions dans une lettre touchante adressée à Pie IX. « Je n'ai quun désir, Très Saint Père, assurait le roi; c'est de voi mon peuple heureux et civilisé. Pensant que le meil-

leur moyen d'atteindre ce but était de le faire instruire

dans la religion chrétienne, j'ai appelé des mis-

sionnaires. »

De telles déclarations donnaient à la mission catholique une liberté dont il était prudent de profiter sans retard. La protection de Radama facilita l’acquisition de vastes terrains, sur lesquels s’élevèrent bientôt trois chapelles catholiques et deux écoles de sœurs. La mission catholique était dès lors fondée à

Tananarive. Mais les Méthodistes de Tamatave et de

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Maurice avaient appris avec terreur le succès du catholicisme et de la cause Française. Pour l'arrêter, Ellis arrive à Madagascar, avec un nombreux cortèce d'agents, une imprimerie, des livres et une allocation annuelle de trois cent mille francs, fournie par la société des missionnaires de Londres. À ces secours ordinaires, le gouvernement anglais ajoutait un appoint extraordinaire de un million trois cent mille francs. Ellis d’ailleurs retrouvait à Madagascar un parti ami, le parti protestant si puissamment organisé jadis sous le règne de Radama I. Même en ne luttant qu'à armes loyales, il était donc humainement le plus fort.

Le roi, seul appui de la mission catholique, était un appui chancelant. Personne n’avait eu sur lui plus d'influence que M. Eaborde. C'est aux leçons de ce Français que Radama devait la loyauté généreuse de son caractère, si opposée à la défiance de ses compatriotes. M. Laborde ve-

nait malheureusement de La Neverend Willie Ellis. passer cinq ans en exil.

Livré à lui-même et à de tristes influences, Radama avait senti le Hova se réveiller en lui. Il s'était abandonné à des habitudes de débauche que rien ne devait plus corriger. A l'insouciance sceptique, causée en lui

34 MADAGASCAR par la volupté, ce pauvre prince joignait un optimisme entêté et naïf. Il ouvrait les bras à tous, indistinctement, à Ellis comme aux catholiques. Ainsi sa bonté même le perdait, et l'abime où il descendait, sans le voir, se creusait chaque jour plus profond.

Tout cependant était encore à l'espérance, lorsque, le 23 septembre 1862, Radama II fut solennellement couronné à Tananarive. L'Angleterre et la France

s'étaient fait représenter à cette fête; deux cent mille

Hova y acclamèrent leur jeune roi de leurs Lobys

enthousiastes. Pie IX lui adressait un bref paternel. Avant l'intronisation officielle accomplie au Mahamasina, Radama avait voulu être couronné par un prêtre catholique. Le matin, en grand secret, la Reine et lui assistaient à la Messe célébrée par le Préfet apostolique : la couronne royale reposait sur l'autel, La messe achevée, le Père Jouen bénit la couronne, et, la plaçant sur la tête de Radama: « Sire, lui dit-il, très ému, c'est au nom de Dieu que je vous couronne. Régnez longtemps pour la gloire de votre nom et pour le bonheur de votre peuple. » (1)

Peu de jours auparavant, le roi et la reine s'étaient rendus en grande pompe à la Messe célébrée dans l'église catholique, alors simple case, ornée, pour tout autel, d’une planche montée sur deux tréteaux. Cette

démarche, fort remarquée, avait contrarié les Métho-

(1) M. Laborde, d'accord avec le Roi, avait même inscrit au programme des fêtes du couronnement, une messe catholique célébrée solennellement sur l’estrade du Mahamasina, en présence de tout le peuple. Ellis, l'ayant appris, s'en plaignit si vivement au Roi, qu'on dût supprimer cette partie de la fête. « J'ai eu, disait Radama à M. Laborde, après cette démarche, j'ai eu une preuve de plus du méchant cœur de ce protestant ; c'est un mauvais homme. »

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distes, en même temps que les traités passés avec la France avaient irrité les Hova. Ceux-ci, toujours défiants envers l'étranger, ne devaient jamais pardonner à Radama la signature d'une charte accordée à M Lambert dès 1855, ratifiéeen 1862. Cette charte cédait au Français, moyennant un dixième du revenu, les terrains vagues qu'il choisirait, deux ports et toutes les mines de l'île : c'était presque tout le pays.

Ellis sut grouper tous les mécontents, et les faire servir à ses desseins. Une guerre sourde, guerre de calomnies, fut déclarée par lui, aux catholiques d’abord, puis au rot, Sur. un, mot d'ordre, bientôt répandu, les Méthodistes sont partout reçus en triomphe dès qu'ils arrivent. On se tait sur le passage des Pères, À tout propos Ellis ameute ses gens contre la mission. Par exemple, un enfant de famille princière adopté par Radama, avait été confié autrefois au Père Jouen. Raphaël Ratahiry, placé provisoirement à l’école protestante, en fut naturellement retiré dès qu'on ouvrit à Tananarive une école catholique. À cette nouvelle, Ellis cria au vol et à l'enlèvement. Il se plaignit amèrement au général anglais et au commandant français, venus à Madagascar à l'occasion du couronnement. Ces officiers eurent le bon sens de renvoyer l'intolérant ministre à la Reine, laquelle déclara fermement qu'elle élèverait ses enfants comme bon lui semblerait.

Londres avait accordé aux Indépendants 250,000 fr. d'appoint supplémentaire pour construction d’églises. Des temples avaient, par suite, été bâtis. Ellis y prè-

chait d’invraisemblables discours. « La meilleure reli-

36 MADAGASCAR gion, dit-il un jour, (1) est celle de l'Angleterre. En voici la raison : Jésus-Christ est né en Angleterre.

C'est là qu'il a vécu, qu'il a prêché et fondé son

Une maison à Tananarive.

Église. Bien des fois les Français ont cherché à l’attirer :

en France. Mais il n’a jamais voulu y aller. Voilà

pourquoi notre religion est la meilleure. »

Le roi ne voyait pas quels pièges lui tendait le

(1) D’après le témoignage du consul anglais Packenham.

RADAMA Il 27 méthodisme, uni à l'ancien parti de sa mère Ranavalona. Il affectait de plus en plus un libéralisme déconcertant ; de plus en plus aussi il perdait toute pudeur. Le P. Jouen, Préfet apostolique, ne manquait aucune occasion de l'avertir librement. Radama écoutait, mais ne s’amendait point. Aussi quand il entendait vanter les brillantes réformes ui roi lecP. louen hochait-il tristement la tête en répétant: « Mist Dominus œdificet domum, in vanum laborant qui ædificant eam. »

Un seul homme aurait pu sauver Radama Il, en lui accordant une escorte de ‘soldats français, et en dirigeant, par de sages conseils, sa politique inexpéri-. mentée, c'était Napoléon II. Mais l'Empereur, nous l'avons dit, dédaignait Madagascar.

L'ancien ministre de Ranavalona, Rainijohary, était à la tête des mécontents malgaches. Les deux fils de Rainiharo, Rainivoninahitriniony et Raïnilaiarivony partageaient sa colère. Ils en voulaient spécialement aux ÂMenamasso, mignons de Radama, tout puissants sur son esprit, mais très justement détestés du peuple. Ellis, dans l'ombre, attisait ces haines : au commencement de mai 1863, elles éclatèrent. Des bruits circulent, annonçant que Ranavalona est revenue du pays des morts, qu’on l’a vue, que les ancêtres déclarent Radama indigné et déchu. Six mille soldats entrent à Tananarive, prêts à agir. On demande au roi de sacrifier les Menamasso à la colère publique. Radama refuse. Le premier ministre fait massacrer ceux qu'il découvre. On cerne le palais royal, les derniers favoris sont pris et tués par la foule. Enfin, le 12 mai,

Rainiy ninahitriniony pénètre chez le roi. Douze hommes

38 MADAGASCAR arrachent cet infortuné prince d’auprès de la reine affolée. [ls le foulent aux pieds et l’étouffent avec un lamba de soie rouge ; puis ils annoncentau peuple que le roi s’est suicidé.

Ellis triomphait ! (1) Pendant l'odieuse tragédie, il était resté, de sa maison voisine du palais, en communication constante avec Îles révoltés. Radama était accusé d'avoir vendu son pays à (a France: dès lors son meurtre devenait juste. Dans la nuit du 12 au 13, un cortège de deux mille guerriers portaient son cadavre à Hafy. à deux. lieues de .Tananarive, en déhors du tombeau des rois. On interdisait à tous de prendre son deuil et même de le nommer. Depuis lors, le nom de Radama ne figure plus sur la liste des rois, le chant de son air est proscrit; son souvenir reste pour le Malgache l'objet d’un effroi superstitieux. A ses yeux, c'est le prince qui a livré aux étrangers la terre des ancêtres. Son vrai crime, ce qui l’a fait mourir, c'est d’avoir trop aimé la France.

« Son règne, a écrit un auteur protestant, le R. Sibree, laissait tellement à désirer, que, Sil eut

duré plus longtemps, il aurait porté aux espérances

de la vraie religion (méthodiste) un tort plus grand

LS que la persécution violente des années précédentes. » De cœur, Radama était catholique. Espérons qu'aux

yeux de Dieu sa mort à expié les fautes de sa vie |

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