L'ÉGLISE D'ÉTAT MALGACHE
Aucune loi salique ne règle à Madagascar la succession au trône. La coutume des ancêtres était seulement que le roi mourant désignât un membre de sa famille pour régner après lui.
Depuis la mort de Radama Il,
cette loi nà plus été obsèrvéee:
Rainilaiarivony a toujours choisi, Sadjoa, poterie malgache. à sa seule fantaisie, son royal jouet.
Rasoherina laissait deux enfants adoptifs, Raphaël Ratahiry et Raverosoamanana. Tous deux catéchumènes, maintenus tous deux par leur mère dans les écoles catholiques, en dépit des obsessions protestantes, ils ne pouvaient aspirer à régner. Rasoherina n'avait déjà que trop ralenti la marche en avant vers le protestantisme. Il fallait à Raïnilaiarivony un docile instrument qui lui servit à exécuter le traité de 1865. Il choisit pour reine la princesse Ramona, cousine de Rasoherina. Le 2 avril 1868, Ramona était proclamée
sous le nom de Ranavalona Il.
5 s : $ « L'avènement de Ranavalona, a écrit un auteur
protestant, le Rév. Sibree, a été pour le christianisme (méthodiste), le signal d'un grand progrès. Les conseillers de la reine avaient compris que le christianisme était devenu dans le pays une force imposante. Ne voulant pas laisser cette force indépendente d’eux, ils résolurent de la diriger. A dater du couronnement de la reine, une ère nouvelle était inaugurée. >.
Êre nouvelle, en effet, durant laquelle, c’est-àdire pendant quinze ans, tout allait favoriser l'union, nous ne disons pas du peuple malgache, mais d’une oligarchie puissante et tyrannique avec les Protestants ; tout, l'ambition du premier ministre, la cupidité des grands, nos défaites européennes. À Madagascar plus. qu'ailleurs, où va le maître, le troupeau suit, parce qu'à Madagascar le peuple appartient au maître qui peut gratuitement exiger de tous et tant qu'il voudra, tout ce qui lui plaira. Ce terrible maître allant aux Méthodistes, par intérêt, le peuple y aurait couru, par crainte, sans la grâce de Dieu et l’'énergique effort de la mission catholique.
Au comte de Louvières avait succédé un diplomate moins ferme et muni d'ailleurs d'instructions pacifiques, M. Garnier. Le 8 août 1868, il parvenait à signer enfin un traité franco-hova. Copie à peu près exacte du traité anglais signé trois ans plus tôt, ce traité était moins avantageux, car ses concessions n'étaient point compensées par des promesses secrètes. Le droit de propriété y était insuffisamment reconnu, et l'empereur commettait l'imprudence assez grande
d'appeler la reine de l’Imerina, reine de Madagascar.
RANAVALONA II SE
Plus tard, la diplomatie hova s'appuiera sur ce titre pour nier à la France toute possession dans l’île.
Tel qu'il était, ce traité assurait formellement la liberté religieuse, et sa loyale observation aurait été, pour les Catholiques, une sauvegarde. Mais les Hova ont toujours montré qu'ils ignoraient ce que voulait dire l'observation loyale d'un traité. Ils voyaient alors la France impuissante ou distraite, et sans pudeur aucune, ils manquèrent à leur parole.
À l'exemple de Raïnilaiarivony, les grands avaient passé aux protestants; les catholiques voyaient venir à eux les simples, les pauvres, la part de Dieu, la plus pure et la plus droite. Au mois de Novembre, trois Frères des écoles chrétiennes étaient arrivés à Tananarive ; six mois après, leur école réunissait quatre-vingt dix élèves. Les méthodes excellentes des Frères leur valurent aussitôt des succès auxquels un incident mit le comble. Un de leurs élèves, Rabiby,« chargé d'écrire les deux copies du traité franco-hova, avait exécuté, paraît-il, un vrai chefd'œuvre de calligraphie. La reine émerveillée ajouta au.nom: de l'enfant Tépithéte 502 (exeellent), ‘lui compta quatre-vingt piastres, et lui promit, à perpétuité, un don mensuel de douze mesures de riz. Le premier ministre ajouta à ce don, celui de deux esclaves. L'école des Frères était célèbre.
Le 3 septembre 1868, au couronnement solennel de Ranavalona, trente membres de la mission catholique prenaient place sur l’estrade royale, et prouvaient ainsi au peuple la vitalité de leur œuvre. Mais, au
mois d'octobre, les Méthodistes, démasquant leur jeu,
12 MADAGASEAR établissaient au palais un service régulier, puis, coup
sur coup, une série d'actes officiels montrait à la
France combien son nom était dédaigné et sa puis-
sance peu redoutée. En novembre 1868, la reine et le
premier ministre assistaient à la dédicace d’un nouveau
Rainilaiarivony
Premier ministre et commandant en chef.
temple méthodiste. Rainilaiarivony devenu prêcheur, ordonnait, en pleine assemblée, aux Malgaches de chercher dans le royaume même leurs chefs religieux. C'était se désigner assez comme le pape auquel il fallait se rallier.
Le mois suivant, un édit royal ordonnait de
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construire, dans chaque localité, une école officielle, qu'un autre édit devait plus tard déclarer protestante, En 1860, à la fête du Fandroana qui ouvre l’année malgache, le représentant de la France n'avait pas été convié; les Anglais seuls étaient reçus. Enfin le 21 février, les Catholiques apprenaient avec stupeur, que, divorçant avec sa première femme (1) dont il avait eut seize enfants (2), Rainilaiarivony épousait la reine. Tous deux recevaient ensuite le baptême méthodiste, et léslise d'État était définitivement constituée à Madagascar. « Les Anglais vont devenir les maîtres, » disait alors le P. Jouen, au consul français. « C’est déjà fait! » répondait avec raison M. Garnier.
Un homme s’acharnait surtout à persécuter les Catholiques. C'était le ministre des affaires étrangères, Raïnimaharavo. Lui, n'agissait pas seulement par entraînement comme Rainilaiarivony ; sa haine le portait à des impiétés qui surprenaient de la part d’un Malgache. Aïnsi, pour ridiculiser le culte de la Sainte
Vierge, il'z2ttachait un ;scapulaire au coût de Son
(:) Elle vit encore à Tananarive oubliée de tous ; ses enfants seuls l’empêchent de mourir de misère.
(2) De ses seize enfants, il ne reste au premier ministre que deux filles et quatre fils. Ces fils sont : Aw/oine Radolifera, bon catholique, vivant en dehors des intrigues. Æayoel, ami des Anglais, a conspiré contre son père en 1893. Condamné à mort, puis, par grâce, exilé, il vit à Ambositra. Il s’est fait baptiser. Panoely, est un chef de voleurs. Aabanome sert d'entremetteur aux Européens qui veulent obtenir des faveurs.
L’aîné des fils de Raïinilaiarivony, Radyiaka, mari de la pieuse catholique Victoire, est mort en 1888, baptisé par sa femme ; Laëntzanamanga est mort en 1890: On a soupçonné son frère Rajoel de l'avoir empoisonné ; il est simplement mort de la fièvre. Lafozehana, se sentant gravement malade, s’est fait baptiser en 1883, sur les conseils de son frère Radriaka. Ratsimandresy est mort empoisonné ; Raïniharivony, le fils chéri du premier ministre, est mort en 1891; victime des liqueurs fortes.
chien, et lançait l'animal dans les rues de Tananarive. Sa fille, Victoire Rasoamanarivo, catholique baptisée en 1863, était déjà à cette époque ce qu'elle fut toujours depuis, le modèle et l’ange de l’église malgache. Rainimaharavo essaya par tous les moyens de la faire apostasier.
Il mettait, on le comprend, encore moins de réserve à pourchasser les autres Catholiques. Ses gens les assaillaient brutalement, et dispersaient leurs réunions. En 1862, le roi Radama avait cédé de vastes terrains à la Mission catholique. La cession, enregistrée devant deux cents témoins, avait toutes les formalités légales. Rasoherina l'avait confirmée. Malgré les représentations du consul français, Rainimaharavo reprit plus de la moitié de ces terrains.
En mème temps, à la suite de meetings tenus chez le premier mimstre, (1) cent-vingt six évangélistes étaient répandus dans les campagnes des provinces. Chaque envoyé recevait un diplôme royal lui conférant
sa mission et des pleins pouvoirs. On l’installait solen-
nellement à son poste, et il ne se faisait point faute
de se donner comme seul représentant autorisé de la Reine.
Ces mesures désorientaient le peuple. On lui disait, qu'en vertu d'un traité, il était libre de suivre la prière qu'il voudrait. Mais ce traité, il ne l'avait jamais vu de ses yeux, tandis que l’action officielle
du gouvernement était sensible. Or, en ce pays docile,
(x) À partir de 1868, un meeting est tenu chaque six mois, en vue de régler la
diffusion du pro:estantisme. Le premier ministre » assiste.
RANAVALONA II 55 corvéable par excellence, les proclamations de la reine équivalaient à une défense d'embrasser le catholicisme. Le peuple du moins le comprit inst, ét; EN Masse, l’Imerina se déclara protestante. Le souvenir de Ranavalona I vivait encore dans les mémoires : trop de Malgaches avaient péri pour n'avoir pas prié avec
cette reine. Leurs fils tremblaient à la pensée de
Palais de Raïnilaiarivony.
mourir comme eux. La corvée de la prière méthodiste fut subie comme toute autre corvée. (1)
Chaque groupe de cases malgaches eut donc bientôt son prêcheur et son temple, bâti par corvée royale. On était prêcheur comme on était gouverneur, et cela rapportait davantage. Aussi, en 1660, l’église officielle comptait à Madagascar 468 assemblées,