LUTTES ET CONQUÊTES
gnage d'un Anglais protestant: € Si l’on considère l'opposition que les Jésuites rencontrent dans le pays, on sera vraiment surpris et étonné qu'ils ne désertent point. En restant, ls donnent une preuve de leur indomptable énergie et de leur infatigable persévérance. »
La nouvelle de nos désastres européens avait cependant trop enhardi les Hova. Des gouverneurs allaient jusqu'à maltraiter nos commerçants. Il se trouva heureusement, en 1872, à la tête de la division navale de la mer des Indes, un officier énergique qui résolut de faire cesser tant d’insolence. Le commandant Lagougine parla ferme au premier ministre, et, pour payer ses déplacements, il exigea vingt mille francs d’indemnité. L'indemnité lui était à peine remise, qu'il la renvoyait dédaigneusement en disant : « La Étance est assez riche. Elle peut vous donner cette somme. » Ce procédé humilia profondément Rainilaïarivony ; il comprit que les Français, même vaincus, restaient redoutables, et pendant quelques années, Île souvenir du commandant Lagougine le rendit plus fidèle au traité de 1868.
La Mission catholique, elle, avançait toujours. En 1872, la France supprimait l'allocation accordée aux écoles de la Mission; le gouvernement de la République, assez occupé du reste à refaire le pays, semblait renoncer à toute action sur Madagascar. Sur les missionnaires seuls reposait donc l'espoir de la cause française. Elle était en bonnes mains. Durant cette année, trois œuvres nouvelles sont fondées: une revue mensuelle, les ÆAesaka (causeries), destinée à
répondre aux 7exy Soa (bonnes paroles) protestantes,
une léproserie, et l’œuvre des prisonniers. Partout le nombre des chrétiens augmente, les postes se multiplient. Le 6 février 1873, le premier ministre venait, lui-même, voir le R. P. Cazet. «.Je suis envoyé par la reine, lui disait-il, pour vous remercier de tout le bien que vous faites à mon peuple; moi aussi je m'unis à ce sentiment de ma souveraine. » Trois mois après, on posait à Tananarive la première pierre de la future cathédrale.
L'année suivante, le P. Cazet demandait et obtenait la permission de faire la procession du Saint-Sacrement, en plein champ de Mars de la capitale. Tout Tananarive assistait à ce triomphe de l'Eucharistie; la présence officielle de notre consul en faisait aussi un triompe pour la “Frances ‘Au mois daoht 1676, de vénérable évêque de Saint-Denis, (Monseigneur Delannoy, aujourd'hui évêque d’'Aire), visitait la mission de Madagascar. Les autorités hova l'accueillaient partout avec des honneurs inusités. A son entrée solennelle à Tananarive, l’évêque se voyait entouré d’un cortège de quinze mille catholiques.
L'église malgache n'avait pas quinze ans d’existence; elle avait grandi en dehors des intrigues et de la faveur, dans la prière, la vertu, la souffrance; à cette heure elle.se manifestait pourtant si puissante, qu'en elle, tous admiraient l’œuvre de Dieu.
Les progrès obtenus dans les écoles attiraient surtout l'attention &e l’évêque visiteur ; il ne savait assez exprimer son ravissement, en écoutant ces enfants
hova s'exprimer en français comme en une autre
langue maternelle. La France orientale autrefois rêvée
LUTTES ET CONQUÈTES 65
par Colbert, Mgr Delannoy l'avait sous les yeux, et il ne se trompait pas, quand il attribuait à la mission catholique le mérite de sa formation.
L'évêque de la Réunion était monté à Tananarive avec Antoine Radolifera, un des fils du premier ministre. Excellent catholique, Radolifera venait d'achever son éducation chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, à Passy. Honorablement reçu, avant son départ, par le Maréchal de Mac-Mahon et par le Pape, il rapportait à Madagascar la connaissance et l'estime de la France. Rainilaiarivony était trop perspicace pour ne pas apprécier ce que la pratique du catholeisme avait donné de bon à son fils. (1) Il en fut vraiment touché, et accueillit cordialement Mgr Delannoy. Il lui
fit même de belles promesses de justice et de liberté.
. Mais sa raison et sa conscience avaient beau lui montrer le
bien désintéressé produit par le catholicisme, ilétait vendu
à un autre parti, et allait bientôt recommencer à le servir.
(x) Malgré ses bonnes qualités, Antoine Radolifera fut mis assez of ‘ensiblement de côté. Les Méthodistes attendaient, pour l’opposer à Radolifera, un autre fils du premier ministre, élevé celui-là en Angleterre, dans le pur méthodisme. Lorsque Panoëly revint d'Angleterre, en 1881, il était, ou semblait à peu près idiot. Ce fut une grande déception.
ganise presque tous les
services de son gouverne-
CÉAPITRE, EX
Persécution scolaire (1875-1880)
A'partir de 1975,. Rat nilaiarivony, docile aux
conseils des Anglais, a réor-
ment. Nous n'avons pas à nous occuper 101 de, ses réformes militaires ou judi-
claires (1) ; une seule nous
Gouverneur général hova.
le]
intéresse, la réforme scolaire, parce que, jusqu’à la guerre de 1883, elle servit de prétexte à la persécution la plus déloyale. Persécuter, c'est violer une liberté due ; or, la liberté d'enseignement était doublement due aux Malgaches : en vertu du droit naturel, et en vertu du droit des gens, puisque le traité de 1868 la garantissait formellement. Les Méthodistes se servirent, pour
confisquer cette liberté, de deux procédés, les restric-
(x) Signalons, parmi les mesures bienfaisantes prises alors, un décret affranchissant les esclaves Mozambiques importés par la traite, depuis le règne de Radama I. Les Arabes importaient chaque année, huit mille de ces malheureux à Madagascar.
68 MADAGASCAR tions apportées au droit de propriété, et le système des inscriptions forcées.
Avant de bâtir une école, il faut évidemment acquérir un terrain. Rien n'était plus aisé aux Méthodistes. Ils désignaient un emplacement à leur choix ; la corvée se chargeait du reste. Dès qu'un missionnaire français, au contraire, parlait d'acheter, les grands convoquaient les propriétaires, et leur défendaient de vendre. Si quelqu'un s’y décidait quand même, Rainimaharavo trouvait toujours quelque expédient pour lui en dénier le droit, et il cassait l'acte. Ou bien on laissait commencer les travaux, puis une escouade protestante venait les interrompre.
La tactique du gouvernement consistait à rendre la cession légale de plus en plus difficile. Le traité de 1868 donnait toute liberté d'acheter et de bâtir. Le 9 novembre 1871, le gouvernement hova impose une formalité préalable : avant de bâtir il faudra l'avertir. Le 4 juillet 1878, il promulgue une loi, dit des Sakatzambohkitra, du nom des soldats chargés de la faire observer. Une des articles de cette loi, l’article 49, portait que tout Vazaha (étranger) avant de batir, devait présenter un contrat de loyer, légalisé à Tananarive ; et que tout Malgache, pour céder un terrain, devait en avoir obtenu la permission écrite du premier ministre.
En conséquence, un Betsiléo par exemple, désireux de vendre un lopin de terre à un Français, devait aller à Tananarive ; y passer de dix à quinze jours,
souvent davantage ; donner des cadeaux pour obtenir
une audience ; braver toutes les menaces, et s'exposer
PERSÉCUTION SCOLAIRE 69 enfin à passer pour un ennemi de l'État! Qui pouvait désirer vendre à ce prix ?
Le 17 décembre 1878, M. Laborde mourait. Grand patriote, chrétien exemplaire, cet homme avait conquis, par sa loyauté, le respect des Méthodistes eux-mêmes. Les services qu'il avait rendus aux Hova, semblaient devoir lui assurer, de leur part, un retour de justice, sinon de reconnaissance. Il n’en fut rien. Il avait cédé aux Missionnaires des terrains lui appartenant. Après sa mort, des Anglais persuadèrent aux Hova de chasser les Pères de ces terrains et de s’en emparer. Par cet acte, ils déchiraient le traité de 1868. À Tananarive, l’école des Frères de la doctrine chrétienne était un établissement sans rival, mais son exiguité le rendait très insalubre. Le Préfet apostolique, ne pouvant acheter pour eux d'autre local, voulut du moins leur bâtir une maison sur un terrain acquis à la Mission depuis plus de quinze ans. On le lui défendit. Des vexations analogues paralysaient l'action des Sœurs.
L'insolence était arrivée à ce degré, que, sur l’emplacement d’une future chapelle catholique, un Andriana fit un jour charrier des matériaux, dans l'intention de sy bâtir une maison. Les avertissements des Pères n'ayant rien obtenu, le Consul de France, M. Meyer, écrivit au premier ministre, le rendant responsable de ce qui allait advenir. Puis il se rendit sur le terrain, le revolver au poing et le sabre au clair. Ce langage fut compris, et le terrain déblayé.
La mission catholique n'avait pas seulement besoin
de maisons, il lui fallait des élèves. Ceux-ci, malgré
toutes les persécutions, affluaient dans ses écoles. Chaque année, Raïnilaiarivony présidait aux concours des diverses écoles catholiques : il était contraint de reconnaître leur supériorité. « C’est alors, comme l'a très bien dit M. de Lamarzelle dans un remarquable discours au Sénat, le 6 décembre 1894, c'est alors que les rivaux des Jésuites parvinrent, grâce à leurs manœuvres, grâce à l'argent anglais dont ils sont toujours admirablement pourvus, à substituer au régime de la liberté, sous lequel ils ne pouvaient plus lutter, le régime de la tyrannie. »
« Nous étions à la veille, écrivait un missionnaire, de voir tout le peuple venir à nous; si beaucoup n’osaient encore le faire, presque partout on refusait de payer les instituteurs protestants ; partout, il n'y avait plus de classe. En face de ce péril, le gouver-
nement a pris une mesure tyranniqne pour le peuple,
vexatoire pour nous, mais favorable aux Anglais.
Tous les enfants doivent être, dès l’âge de huit ans, inscrits dans les classes ; aucun ne peut quitter l’école où il a été une fois inscrit. De plus, toutes nos écoles sont soumises au programme et à l'examen du gouvernement. Nous sommes réduits au simple rôle d’auxiliaires dépendants. »
Ces lois portées, une manœuvre fort simple restait à exécuter. Il suffisait de confectionner des listes, où la jeunesse malgache serait inscrite en masse aux écoles protestantes. M. de Lamarzelle a très exactement décrit le procédé mis en vigueur.
« Quand arrive le moment des inscriptions, tout
ce qui a une autorité quelconque dans le royaume,
PERSÉCUTION SCOLAIRE Ta
gouverneurs, fonctionnaires de tous ordres et de tous rangs, se mettent en campagne, pour obtenir, par des menaces, par des promesses, par des distributions d'argent, des inscriptions à l’école officielle. Une fois ces inscriptions ainsi opérées à l'école anglaise, on applique, avec la plus grande rigueur, la loi 296: tout individu qui quitte l’école anglaise, pour aller chez les Jésuites, est immédiatement ramené par la violence chez les Méthodistes ; mais, bien entendu, si, au contraire, un enfant quitte les Jésuites pour les Méthodistes, on laisse dormir la loi 296 ; on ne punit pas les parents qui la violent, on les récompense même au besoin. »
Il serait fastidieux de raconter quelles indignités l’on commit, sous prétexte d'appliquer cette loi scolaire. Des enfants arrachés à l’école catholique étaient portés au temple protestant, et, là, roués dé coups. « Laisse-leur la vie, disait un Méthodiste, pendant une de ces lâches exécutions, mais frappe-les de manière à ce quil ne puissent plus marcher qu'à quatre pattes. »
Au pays des Betsiléo surtout, l'intolérance méthodiste fut sans pitié On donnait à la loi un effet rétroactif ; et l’on arrachait des écoles catholiques, tout enfant accusé d'avoir figuré autrefois dans une école protestante, On les traquait sur les chemins ; des gens armés de gourdins étaient apostés pour rabattre, vers les écoles méthodistes, les groupes d’écoliers se rendant à l'église. Cet état de choses douloureux dura cinq ans ; et des parents catholiques étaient réduits, le
dimanche, à venir seuls à la messe ; tandis que leurs
enfants, catholiques comme eux, mais ravis par les Protestants, allaient appendre, d’un prêcheur méthodiste, .que le Pape est le pire des monstres.
Les missionnaires luttaient sans répit, en faveur de
la liberté violée. A leurs réclamations indignées,
Rainilaiarivony répondait en jouant l’étonnement. Quant
Cathédrale de l’Immaculée-Conception.
à son cousin et collècue, Raïinimaharavo, il ne dissimulait même pas son hostilité. (1) Aussi le mal s'agoravait, les collisions sanglantes se multipliaient, et plus d’un
missionnaire, pour s'être bravement lancé dans la
(1) Grâce aux aumônes venus de France, le R.P. Cazet pouvait, en 1876, bâtir un asile aux lèpreux d'Ambolotara. D'après la loi, il n'avait besoin, avant d'agir, que d’avertir le gouvernement. Rainimaharavo, informé de son dessein, le loue beaucoup, mais prétexte je ne sais quelle difficulté. La saison des pluies arrive et s'écoule ; le temps des travaux revient. Le Préfet apostolique écrit lettres sur lettres au ministre. Celui-ci ne répond rien, et les lépreux pâtissent dans leurs tanières pendant plus d’un an, sans qu'on puisse les soulager,