LE NOUVEAU CODE HOVA
Ces excès furent un bonheur : Ils réveillèrent la France (1). M. de Freycinet, dans une dépêche du 28 Mars 1882, signifiait à M. Baudais, notre consul, que le gouvernement de la République était résolu à
« ne point laisser porter directement ou indirectement
Nossr-B£é.
atteinte à la situation qui nous appartient à Madagascar. » Le 16 juin, le capitaine Le Timbre, commandant de la station navale, arrachait le drapeau hova de la baie de Pasandava et du village de Behamaranga, et le remplaçait par le drapeau tricolore.
La situation des Fran:;ais à Tananarive devenait inquiétante. Le gouvernement hova distribuait aux soldats des fusils Remington, et faisait fabriquer chaque
jour quinze cents lances. « On ne saurait se faire une
(1) « Ils font une folie, disait avec raison le consul anglais Packenham ; par leur impatience ils détruisent mon œuvre de vingt ans. »
idée, écrivait un missionnaire, de l'état de crainte pour eux-mêmes, et d'animosité contre la France, dans lequel nos rivaux vivent en ce moment à Tananarive, les Anglais et les Norvéviens principalement. Ont-ils conscience de mériter quelques effets du ressentiment
populaire, pour avoir, par: leurs conseils, amené la
guerre dans ce pays ? Je ne le sais. Toujours est-il
qu'ils manœuvrent à qui mieux mieux, pour détourner les coups de leurs têtes, et les faire retomber sur la tête des Francais, »
Le journal des Quakers, « {An des Enfants », et le Aadapascar Times, publiaient -des articles d'une extrême violence, auxquels certains ministres méthodistes faisaient écho dans leurs prêches. Enfin le chancelier du consulat français, M. Campan, dut amener son pavillon et partir pour la côte.
Rainilaiarivony, afin de gagner encore du temps, dépêcha en Europe une ambassade présidée par son neveu Ravoninahitriniarivo, (1) ministre des affaires étrangères. Commencées à Paris le 23 octobre, les : négociations furent bientôt rompues par les Hova, qui partirent pour Londres, Berlin et l'Amérique, sans
réussir, par leurs doléances, à exciter personne contre
nous:
En attendant, le contre-amiral Pierre arrivait à
Madagascar, à la tête d’une division navale. Du 7 au
(1) En 1887, Ravoninahitriniarivo a été disgracié et exilé à Ambositra, sous l'imputation d'avoir abusé des sceaux du gouvernement. On ne lui a laissé que quatre esclaves; personne ne peut le voir. Pour garder ce grand coupable, le premier ministre avait besoin, à Ambositra, d’un homme sûr. Aussi a-t-il donné à cette ville un gouverneur ca/holique, le seul gouverneur catholique que possède Madagascar.
LA GUERRE 8I 17 Mai, l'amiral bombardait les petits postes hova situés en face de Nossi-bé; le 17, il s'emparait de
Majunga.
Disco-Suarez. — Camp des volontaires sakalaves.
Un comité de sept ministres indépendants s'était formé à Tananarive, en vue d’aviser aux moyens de profiter de la situation. À l'instigation de Parrett (1), ce comité arrache à Rainilaiarivony des ordres d'expulsion immédiate contre tous les Français résidant à Madagascar.
Le 23 mai 1883, l'arrêt de proscription est signifé à la Mission catholique. Celle-ci se composait alors de soixante-trois Jésuites, dont quarante-quatre prê-
tres; de huit frères des Ecoles Chrétiennes, et de
(1) « Après les premières opérations militaires accomplies sur la côte Ouest, c'est M. Parrett qui conseilla à Tananarive les mesures de rigueur qui furent prises contre nos nationaux... C'est lui qui en a la responsabilité ; c'est lui qui a arraché au ministre hova ces ordres d'expulsion immédiate, prononcés contre des femmes, des vieillards, des enfants, ordres qu'il a fait exécuter avec des raffinements de cruauté qui ont soulevé la réprobation même de quelques-uns des Anglais qui habitaient Tananarive. »
(M. Dureau de Valcombe, cilé au Senat par M. de Lamarselle.)
vingt Sœurs de Saint-Joseph de Cluny; 346 instituteurs malgaches, 181 institutrices les aidaient à élever leurs 20,000 élèves. — Le nombre des Malgaches catholiques s'élevait à 80,000. La mission possédait 152 églises et 120 chapelles, dont 43 en construction.
Le décret d'expulsion donnait aux Français cinq jours pour partir. Ce délai expiré, leurs biens devaient être pillés, (r) et leurs personnes livrées au peuple. Durant ces derniers jours, les fidèles navrés se pressaient dans les églises. Tous auraient voulu se confesser et communier. Le 27 mai, trente catéchumènes étaient baptisés, et le premier convoi de proscrits quittait Tananarive. Presque à la même heure, à Ambahivoraka, des lâches, pour se venger des Français, brûlaient l'asile: des :lépreux.
Le 30 mai, les derniers missionnaires s'ouvraient avec
peine un sentier dans la foule émue, réunie pour saluer leur départ. En dehors de la ville, ils devaient tra-
verser un camp. Là seulement le respect fit place aux
insultes. Des huées accueillaient les Pères ; au passage,
(1) Le pillage commença avant le départ. « La maison, écrivait un missionnaire de Tananarive, a été envahie et débordée par nos Malgaches qui nous pillaient à qui mieux mieux, depuis les princes jusqu'aux esclaves. Je vois encore le premier des Andyiana, petit-fils du fondateur de la monarchie hova, parent de la Reine, entrant dans ma chambre, sous prétexte de me demander un petit /s2apovana (souvenir), et portant majestueusement sous le bras. Devinez quoi? Je vous le donne en mille : une immense seringue de vétérinaire qu'il avait dénichée et prise, à titre sans doute de souvenir. Quelques instants après, la serrure de ma porte était forcée, et tous mes meubles disparaissaient. Quelques lambeaux de toile pendaient encore à ma fenêtre. Survient notre fidèle intendant. Il fond en larmes ; ce qui ne l'empêche pas de parcourir ma chambre du regard. II aperçoit le reste de mon rideau. Il le déchire en poussant des sanglots, et tout en disant : « Père, cela fera bien pour habiller mon enfant. » Une dame de haut rang trouve dans notre petit réfectoire une casserole à demi-pleine de lait. Sous nos yeux, elle absorbe le
contenu et s'empare du contenant. »
LASGUERRE | 83 ; On tirait leur barbe, on les menaçait. La moindre marque d’impatience aurait pu causer un massacre.
Mais il fallait gagner la côte; et le trajet était d'autant plus périlleux que l'amiral Pierre n'avait point attendu l'arrivée des, proscrits, pour commencer ses opérations. Le 2 juin, l'amiral avait envoyé son ultimatum à Tananarive. Il exigeait la reconnaissance de nos droits sur la côte Nord-Ouest, une indemnité pour les dommages subis depuis vingt ans par nos nationaux, des garanties pour l'avenir. Le 9 juin au soir, une réponse négative parvenait à l'amiral. Le 10, Tamatave était bombardé ; nos troupes y débarquaient le jour suivant.
Le 20, les caravanes de missionnaires n'avaient point encore paru. Le 21, la dernière arrivait, épuisée, sur les ruines d’Ivondro. Une compagnie de deux cents soldats français vint, par bonheur, à son secours. Le 23 juin, tous les missionnaires et les colons français expulsés de Tananarive étaient réunis à Tamatave.
Les missionnaires partis de Fianarantsoa, avaient été moins heureux. Brutalement expulsés le 8 juin, prêtres et Sœurs s'étaient vu refuser jusqu’à des vivres. Un jeune hova de caste noble s'étant offert par pitié, à porter le sac d’un missionnaire, fut, sur-lechamp, roué de coups. La caravane atteignit enfin Mananjary, d'où elle s'embarqua pour Tamatave.
Le sort le plus dur était réservé à une troisième caravane, partie le 5 juin d'Ambositra. Sur son passage, les Malgaches avaient reçu l’ordre de ne rien vendre, ni un grain de riz, ni un verre d'eau. Les
Pères ‘qui la composaient purent seulement acheter, à
la dérobée, quelques bananes. Arrivés sur la côte, ils
furent gardés à vue dans une case où personne ne pouvait venir leur parler. Ces souffrances étaient trop forves. Le 27 juillet, le Frère Martin Brutail mourait de faim et de fièvre ; vingt-quatre heures après, le Père Gaston de Batz expirait à son tour, victime
des mêmes cruautés.