‹ Madagascar et la mission catholiqueChapitre 44 sur 82 · DADA JEAN-MARIE RAINIVAO · texte numérisé non relu

DADA JEAN-MARIE RAINIVAO

La léproserie Saint-Camille restaurée (1891).

Rainivao, né de parents esclaves, fut tout jeune encore attaqué de la lèpre. Son maître, Rainimanga, l'aimait beaucoup ; mais les rapides progrès de la maladie et la sévérité de la loi malgachene lui laissaient aucun espoir de garder l'enfant à son service. Il se résigna donc à le vendre. L'acquéreur, seigneur de la caste des Andrtandranando, eut le petit lépreux à bon compte; il espérait le guérir et le revendre ensuite avec profit. Sa honteuse spéculation ne lui réussit guère : recettes de sorciers malgaches, remèdes de docteurs européens, tout fut inutile. Alors, brutalement, l’avare renvoya son esclave. Rainivao

alla se joindre aux lépreux d'Ambolotara.

La lèpre à Madagascar, est un mal redouté. (1) Comme il est contagieux et héréditaire, on exile loin des villages ceux qui en sont atteints. Ils vont vivre ou mourir où ils peuvent, et le tombeau de famille ne reçoit pas leurs restes. Le plus souvent ces abandonnés ne meurent pas de maladie, mais de faim.

Un jour, en 1872, le Père Camille de la Vayssière se rendant à son poste d'Ilafy, aperçut un groupe de pauvres

gens, que les porteurs se montraient avec horreur. Ils étaient tapis dans une sorte d’enclos. € Qui sont ces malheureux ? demanda le Père. — « Des lépreux, répondent les porteurs. » — « Menez-moi donc vers eux. »

Les porteurs surpris déposent le missionnaire à quelque distance de l’enclos d'Ambolotara, et l'y laissent entrer seul. Une trentaine d’infortunés, chassés de leurs familles par les chefs de villages, avaient mis en commun leur misère. Des trous en pente, vraies tanières, leur servaient d'habitation; l’orifice était garanti par un toit de joncs.

À la vue de la robe noire, les lèpreux intimidés s'étaient enfoncés dans leurs gîtes. Le Père les rappelle : «Ne craignez rien, leur dit-il, je suis votre ami, votre père. » Alors ils sortent un à un, les plus hardis s’approchent. Ils sont bientôt une vingtaine autour du missionnaire.

« La rosée du ciel tombe moins douce sur une terre

desséchée que mes paroles sur cet auditoire, » écrivait plus

Se

(x) La lèpre sévit surtout sur le massir central et sur le versant oriental, Dans l'ouest, l’éléphantiasisremplace la lèpre,

JEAN-MARIE RAINIVAO 143 tard le P. de la Vayssière. Cette première entrevue, en effet, suffit à fonder une chrétienté nouvelle.

Le missionnaire fut, depuis, fidèle à la visiter chaque semaine, et il ne tarda point, parmi ses auditeurs, à remarquer Rainivao. Le pauvre esclave apprenait si bien le catéchisme qu'il fut baptisé des premiers. On l’appela Jean-Marie. Pour lui, comme pour tous les lépreux, une vie nouvelle avait commencé du jour où il s'était senti aimé.

La charité des missionnaires fut, d’abord, bien peu comprise des Malgaches.

« En 1875, racontait un Père, un jour de marché je me rendais dans un village. Plusieurs lépreux, les moins malades, assis sur le bord du chemin, essayaient d’'exciter la pitié des passants. Le plus rapproché de moi était un vieillard acccompagné de sa femme. Je l'aborde. Pendant que je cause avec lui, et qu'il m'expose ses misères, les passants s'arrêtent, et nôus regardent avec curiosité. d

J'en profite pour tendre la main en faveur du pauvre lépreux. Un marchand de riz en prend une petite poignée, et la jette dans la poussière en s'en allant. Le vieillard recueille riz ét poussière avec sa main sans phalanges, et me regardant:

— « Père, dit-il tristement, vois ce qu'ils me donnent, et comme ils le donnent. Sans toi, les chiens nous auraient déjà tous dévorés. »

Je m'éloignai, le cœur gros, continuait le mission-

naire. Le jour même je rencontre deux autres lépreux,

qui, n'ayant pu mendier, n'avaient pas mangé depuis

vingt-quatre heures. »

Rien n'a, depuis, changé le cœur des païens, mais celui des catholiques s’est adouci, sous l'influence de l'exemple et de la grâce.

Bientôt, on vit ceux qui fuyaient jadis l'enclos

maudit, visiter et consoler leurs frères. Un jour une

Léproserie Saint-Camille. (Avant la guerre de 1883.)

procession de chrétiens arrivait à Ambolotara. « Chantez vos plus beaux cantiques pour réjouir ces frères affligés, » dit l'officier qui la présidait. Les cantiques achevés, il fit apporter aux lépreux une corbeille de pêches, et la leur offrit en disant: « Soyez pleins de confiance en Dieu, il ne vous abandonnera pas. Si vous écoutez la parole du Père, vous obtiendrez le royaume du Ciel. Nous vous offrons des fruits: C'est la marque de notre amour pour Jésus-Christ et pour

Vous. »

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Un joyeux l’eloma, (vivez longtemps!) accueillit ces paroles, et les protestants qui les avaient entendues, avouaient, en partant, que la vraie religion inspire seule tant de bonté.

En 1876, les lépreux se transportaient d’Ambolotara à Ambahivoraka. Ils échangeaient leurs misérables *uttes contre une habitation plus saine. La léproserie Saint-Camille comptait alors soixante malades. Mais la guerre de 1883 devait la soumettre à une bien rude épreuve.

Avec les Pères, nos lépreux perdaient en effet leur unique soutien. Les ministres protestants s’offraient bien à leur venir en aide; mais ce secours était un danger.

Un jour, le ministre Richardson paraît à Ambahivoraka; les lépreux, intrigués et défiants, se groupent autour. de ‘lui. € Ne craisnez: pas, ‘leur:dit:1l;. je ne Vous: précherat. pas ‘Une religion nouvelle.}fe. viens seulement vous visiter et vous apporter une aumône. Continuez à prier comme les Pères vous ont appris à le faire. Adieu, je reviendrai vous voir. » Les lépreux remercièrent le visiteur avec effusion et promirent de priet Dieu pour lui.

L'offrande du ministre protestant fut bientôt épuisée, et les visites des chrétiens, absorbés par d’autres Soins, devenant plus rares, les Ilépreux ‘se virent réduits à-:une. complète misère. Hs étaient environ quatre-vingts. Leur chapelle avait été brûlée par malveillance, le jour même du départ des missionnaires pour l'exil; ils priaient en plein air, au pied d'un arbre, La prière apportait sans doute quelque conso-

146 de MADAGASCAR lation à leur peine; mais bientôt, dans certains cœurs, la misère cria plus fort que la foi.

Un dimanche que toute la communauté était groupée autour de Tlarbre pour prier, une \femme, 4 qui son rôle de coryphée donnait quelque autorité, prend la parole : « Chers parents, dit-elle, ceux qui étaient notre père et notre mère sont allés au delà de l'Océan; nous sommes orphelins; nous n'avons même plus de chapelle. Le ministre Richardson est venu nous voir; demandons-lui un temple, nous suivrons sa prière, et il deviendra notre père et notre mère!» La proposi-

tion est goûtée d'une douzaine d’auditeurs, qui y

adhèrent à haute voix.

Aussitôt un vieil aveugle, Jean-Baptiste, se lève; il ‘impose. à tous.stlences: cétait, le sase et le conseil de la communauté. « Mes enfants, dit-il, qu’entends-je ?.… N’avons-nous pas juré de mourir plutôt que de renoncér à notre foi... Le temps de l'abondance nous a vus catholiques :'ferventss "celui de l'épreuve nous trouverait-il lâches et parjures ?... Nous nous sommes engagés envers Dieu, envers les Pères : ne l’oublions jamais, et le ciel nous-viendra en aide: »-Ces fères paroles furent accueillies par un long murmure parti d’un groupe de malades.

Jean-Baptiste s'était assis ; mais Jean-Marie Raiïinivao, sut. Jéquel il sétait appuyé, restait. encore debout :- « Puisqu'il en est parmi nous, dit-il d’un ton énergidus, ‘qui: méeptisent. les: conseils dé, la siseste ét auxquels le malheur a fait perdre la raison, laissonsles à leur folie ! Mais que les sages, ceux qui sont

restés fermes dans leur foi, se lèvent et suivent fean-

ann sente ER DE Se onto

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Baptiste, notre père à tous !... » Cinquante braves quittent aussitôt l'assemblée et vont, à la suite de l'aveugle, s'asseoir à quelque distance.

Quoique forts de leur nombre et de leur foi, ces courageux chrétiens sentaient le besoin de se donner un chef qui prît en main leurs intérêts. Jean-Baptiste fut acclamé à l'unanimité, mais, trop âgé pour accepter cet honneur, il conseilla de l’offrir à Jean-Marie. Ainsi

fut fait; le vendredi suivant le frère Raphaël, visitant

Ambahivoraka, confirmait cette élection.

Dieu bénit ces chrétiens fidèles. L'Union Catholique reçut bientôt, des missionnaires exilés, des secours pécuniaires considérables. Par ses soins, le riz de tous les jours fut assuré aux lépreux.

Rainivao, de son côté, gérait si bien les intérêts communs, qu’on prit insensiblement l'habitude d'oublier son nom malgache, pour ne l'appeler plus que « Dada Jean-Marie » « Père Jean-Marie ».

Dada Jean-Marie était un homme de taille moyenne, bien membré et vigoureux. La lèpre, alors, ne l'avait pas trop défiguré; il avait cependant perdu plusieurs phalanges aux pieds et aux mains.

Administrateur de la léproserie Saint-Camille, il en était aussi le catéchiste. Il savait lire, chanter convenablement, et possédait parfaitement son catéchisme. Il était beau à voir à l'église, assis sur un tabouret et appuyé sur son harmonium à manivelle. Son catéchisme à la main il interrogeait avec assurance et expliquait brièvement les réponses. Son commentaire ne variait guère, mais enfin il mettait à la portée de tous, le

sens trop abstrait du texte. Quand l'attention de ses

auditeurs laissait à désirer, sa voix s'élevait rapidement. Gare aux distraits!... Le jour de la distribution du riz, leur ration était diminuée, ou bien ils recevaient

un supplément de corvée.

Jean-Marie n'était guère instruit; mais il avait un rare bon sens, un tact exquis pour juger des choses dé la (ot

Pour l'aider dans ses fonctions de catéchiste, ou dans celles d'administrateur en chef, Jean-Marie avait pris deux aides plus lettrés que lui, mais moins expérimentés. Il s'était même adjoint un sénat d'une dizaine de membres qu'il réunissait assez souvent; c'était la Cour d'appel de l'endroit. Un jour on amenait devant ce suprême conseil une pauvre Mozambique accusée du vol et du meurtre d'un poulet. Les témoins sont entendus; le larcin est prouvé; et la coupable, condamnée à payer la volaille aux dépens de sa ration de riz hebdomadaire. Pour pénitence, on attache à ses cheveux les pattes et la tête de la victime; et, ainsi coiffée, elle est conduite de porte en porte dans toute la léproserie. Ce jugement Salomonien ne suffit pas à corriger Ramanga, la Mozambique : on la convainquit plus tard d’avoir enlevé seize pièces de la bassecour commune. Le tribunal, la jugeant incorrigible,

prononça son expulsion.

Jean-Marie comptait, en 1891, dix-neuf ans de séjour

à la léproserie; depuis six ans, il en était le chef. Il

avait baptisé 2% extremmis plus de vingt malades, il en

avait préparé une centaine à la mort, il en avait soi-

gné plus de deux cent cinquante. Grâce à lui, la piété,

CS ER" DRE EST Cd GS SR CC

JEAN-MARIE RANIVAO 149 le bon ordre, l'esprit ‘de. famillé, dla gaite même, régnaient à Saint-Camille.

Une de ses grandes et dernières joies fut d'assister. à une mission de dix jours, prêchée à Saint-Camille par Mor Cazet.

L'évêque navait voulu céder à personne cette tâche apostolique : Dada Jean-Marie lui signalait Îles malades empêchés de venir aux réunions; et le Dada bé, (Père grand),-allait confésser sur leur grabat les

pauvres moribonds.

Le 30 mars 1891, Rainivao mourait.

Déjà, le 19 février, il avait dit au missionnaire : « Dada mon père, je suis malade. Je crains de ne pou- Voir tésister au mal; mais que la volonté de Dieu soit faite! » Il avait pu cependant se traîner à l'église, ÿ occuper sa place accoutumée, diriger prières et chants, et faire la sainte communion.

Mais, le 20 mars, il appelait le missionnaire.

Il était dans $a case, étendu sur une natte.. — « Il m'eût été si pénible de mourir sans vous voir! dit-il avec joie; mais puisque vous voilà, je suis content, Dieu soit béni. » — « Vous ne me paraissez pas en danger de mort, répondit le Père ; voici des remèdes ; et, si vous le désirez, après-demain, je ferai appeler le docteur. » — « Oh! bien sûr, monpère, je ne vivrai pas jusque là; je suis consumé par la fièvre. Mais peu importe, vous êtes venu au secours de votre enfant; il mourra content. »

La journée fut douce et calme ; elle s’écoula dans

la prière et dans la joie de posséder le missionnaire et de converser avec lui. Mais, le soir, la fièvre augmenta.

À neuf heures et demie, un groupe de lépreux appelle à grands cris : « Père, Jean-Marie veut vous parler. >» — Le Père accourt : — « Le moment est venu, dit le malade, donnez-moi les derniers sacrements : Je vais mourir. »

Tandis que le prêtre va prendre les saintes huiles,

les lépreux ornent la case de Jean-Marie.

En sa qualité de chef, il avait une des plus grandes

cases. Elle mesurait environ 3 m. 50 de long et 3 m. de large. Sur les murs, noircis par la fumée, les lépreux disposent de beaux épis de maïs, encadrant un chapelet et une grande croix. Dans un coin, le foyer ; à côté, ‘une poule et ses poussins; puis un petit panier de jonc renfermant quelques écuelles et une jarre d’eau; enfin, sur un escabeau, une chandelle allumée : c’est tout l’ameublement de la case. Le chef revêtu d'un lamba blanc, était assis sur sa natte, soutenu par l'homme le plus valide de la léproserie, et par une femme, la seule à qui la maladie ait laissé aux mains toutes leurs phalanges. Autour d’eux bon nombre de lépreux, hommes, femmes et enfants veillent et prient.

Ee prêtre pénètre dans la case. En le voyant, toute l'assistance fait le wzsetra, petit bruit des lèvres qui, dans la circonstance, disait avec grande expression la douleur des lépreux assistant à l’agonie d’un père, et leur respect à la vuè du ministre de Dieu.

Jean-Marie demande encore une fois pardon à Dieu

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et aux hommes: le prêtre prononce une dernière absolution, et commence les saintes onctions. En ce moment, une grande frayeur s'empare du malade : il semble repousser un objet invisible. « Tu fais comme si tu n'étais pas chrétien, » lui dit quelqu'un. Jean- Marie se calme aussitôt.

Les cérémonies terminées, on récite le chapelet. Le malade y répond avec toute l'assistance. Il avait commencé tout seul la prière : « O ma Souveraine, Ô ma Mère ! »y Comme on ne le suivait pas : « Récitez donc cette prière avec moi », s’écria-t-il; et il reprit: « O ma Souveraine, Ô ma Mère... puisque je vous appartiens, gardez-moi, défendez-moi, comme votre bien et votre propriété | »

Puis il entre dans une agonie très douce. « Regardez, Père, dit enfin quelqu'un, Jean-Marie ne respire plus. » Alors tous les lépreux éclatèrent en sanglots.

Au point du jour suivant, la cloche de Saint-

Camille réunissait les lépreux à l'église.

Après la messe ils se rendirent à la case du chef.

On avait débarrassé la case de son pauvre mobilier. Seulement, selon l'usage malgache, un lamba blanc étendu voilait un coin de la chambre. Derrière, caché aux assistants, reposait le corps de Jean-Marie. Devant, se

pressaient des lépreux, autant qu’il en pouvait entrer.

Ils ne voulaient pas que leur chef fût confondu dans le tombeau commun. Les plus valides lui creusèrent une tombe nouvelle ; d’autres transportèrent à grand’peine de larges dalles pour couvrir et orner cette tombe. Ils étaient

contents, parce que Jean-Marie avait eu l'honneur, si envié

des Malgaches, d’être enveloppé, après sa mort, dans un

grand lamba de soie rouge.

C'est ainsi que, de la pauvre vie misérable de l’esclave Rainivao, la charité chrétienne avait fait une existence

heureuse et respectée.

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