CHAPITRE V
Les Portcurs
LE FILANJANA
Le flan ana d'autrefois consistait en un simple hamac de toile, assujetti à une longue perche de trois mètres. Les malades et les pauvres usent éntore de ce véhicule’: il n'exige que deux porteurs:
Comme tout en ce monde,
le filanjana tendait à se per- RES ET = er ST NN
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fectionner. ©n imagina donc de relier, par des traverses or en fer, deux brancards de bois dur et léger, et de tendre une toile sur cet appareil rudimentaire : ce fut la seconde étape de l'évolution. Le /#/aconana était assez commode pour les porteurs; il était abominablement incommode pour les portés.
Un Mauricien, M. Laborde, — nullement. parent de son homonyme, le consul, — apporta au filanjana
un troisième perfectionnement. Au lieu de laisser le
siège sur le même niveau que les brancards, il établit, vingt-cinq centimètres au-dessous, deux montants en fer qui remontaient par derrière, en forme de dossier de fauteuil. Une toile ou pièce de cuir est tendue sur lè cadre en fer. Une planchette, retenue par deux
courroies, sert d’étrier.
Quelques Européens ont adapté à l'appareil une capote en rabane que l’on peut abaisser à volonté, pour se défendre du soleil et de la pluie, Les porteurs n'aiment guère les perfectionnements qui aupgmentent leur charge; ils trouvent toujours moyen de les inutiliser. A leurs yeux le maximum de progrès possible est désormais atteint, et il faut s’en tenir là.
Le palanquin des femmes est un panier rectangulaite en rotin, soutenue par deux perches de rofia. La oyageuse est assise, les jambes étendues horizontalement. Si elle n'a pas eu la précaution de se munir de coussins, ses côtes seront moulues et ses reins brisés. De plus, dans les descentes, tout le poids du corps porte sur la cloison de rotin ou d’osier, et peut la rompre; dans les montées, si la voyageuse ne tourne pas le dos aux premiers porteurs, sa position sera plus pénible encore.
Aussi le filanjana-fauteuil devient d'usage universel;
seulement, quand il est destiné aux femmes, on pro-
longe, jusqu’à la planchette-tabouret, la toile du siège
et du dossier.
LES BORIZANO
Les porteurs sont plus intéressants à connaître que
le véhicule. Du mot français bourgeois, prononcé à la
malsache, on les appelle 6o77:a#2. Généralement ils
sont pourtant esclaves de grandes maisons. Seulement leurs maîtres ne s'en servant guère, 1is se mettent à la disposition des voyageurs européens. Ceux-ci, de Tamatave à Tananarive leur donnent actuellement de 15 4 10 francs, (TC).
Quatre porteurs suffisent pour une Course d'une heure ou deux ; un plus long voyage exige six, huit ou même douze porteurs, suivant la richesse, — et le volume, — du voyageur. On juge de la dignité d'un fonctionnaire au nombre de ses borizano. Les- riches commerçants de l’intérieur usent, paraît-il, d'une innocente supercherie lorsqu'ils se rendent sur la côte : s'ils ont peu de porteurs, c'est qu'ils ont, sur eux, beaucoup d'argent. Leur bourse est-elle vide, ils s’entourent d'un nombreux cortège.
Chaque étape, quand on va de la côte à l’intérieur, est environ de cinquante kilomètres par Jour ; les porteurs en feront même soixante, si on leur promet un pourboire.
Groupés en une sorte de corporation, les bori-
(1) Les Borizano abusent parfois de la situation. Ainsi quand les Missionnaires et autres Français ont dû évacuer Tananarive, en octobre 1894, chaque porteur a exigé 40 francs. Pendant ses longues excursions scientifiques, le P. Colis
donnait à chacun de ses porteurs 60 centimes par jour.
zano se connaissent très bien les uns les autres. Ils éliminent ceux qui leur déplaisent, en en faisant leur souffre-douleur, en l'accouplant par exemple à un porteur plus petit. Le porteur ainsi brimé ne résiste pas longtemps ; à une étape il disparaîtra sans même réclamer son salaire. Ses compagnons auront bientôt
trouvé un remplaçant plus sympathique.
De race mozambique ou nègre pour la plupart, les borizano sont fortement bâtis ; leurs épaules portent souvent une excroissance charnue. Sur leur corps ül n'est point rare de voir des taches d’un noir foncé,
dues à des maladies.
Leur costume est des plus simples. Une chemise courte, faite de rabane ou de grosse toile, et qu'on nomme akanjo ; par-dessous, le pagne traditionnel autour des reins ; par-dessus, leur lamba roulé en manière de ceinture. Une poche est ménagée dans le dos de l’akanjo ; le porteur y place sa cuiller de corne et les quelques bibelots, (assiettes, plats émaillés, etc.), achetés à Tamatave et qu'il révendra trois fois plus cher à Tananarive.
C’est une des rares distractions accordées au voyageur d'entendre tout ce cliquetis sur le dos de ses porteurs.
Un grand chapeau de paille de riz couronne le
chef des borizano. Il sert à bien des usages : à les
couvrir d'abord, puis à contenir du riz, du ‘manioc,
des patates. Chacun reçoit sa portion dans son cha-
peau, et pique dans ce plat improvisé. En passant
près d’une mare, le chapeau fait fonction de filtre. On
conçoit qu'un chapeau de borizano soit, à la suite de ces divers services, étrangement conformé.
S'ils prévoient que le village où ils feront halte n'aura point de riz, les porteurs emportent leur provision de riz et de viande bouilli dans un pli de leur lamba. Le peu d'argent qu'ils conservent sur eux est soigneusement caché dans quelque coin du pagne intime (sa/aka) qui leur couvre les reins.
Un pli du lamba recèle aussi leur tabatière. Car tout borizano, tout Maloache a sa tabatière, et, depuis Sa Majesté Ranavalona IIT jusqu'aux esclaves, tout Malgache chique. La tabatière ordinaire est un simple bout de roseau de 12 à 15 centimètres, fermé par .un bouchon ; le cylindre de roseau est plus ou moins historié ; les grands le remplacent par des tabatières de même forme en argent.
Quand donc notre borizano veut s’accorder un petit réconfort, il débouche sa tabatière, verse à coups comptés dans sa main gauche la précieuse poudre, en verse aussi sur la paume du voisin qui se tend ; puis, d’un trait, glisse la dose entre sa lèvre inférieure et sa gencive. Pour parler, il devra, par suite, serrer sa lèvre inférieure contre ses dents, et avancer la lèvre supérieure ; cette disgracieuse grimace nest pas la
pire conséquence de l'usage que nous signalons. En
pleine audience, au palais d'argent, Son Excellence
Rainilaiarivony se donne, sans plus de façon, le même plaisir.
Les borizano sont de gais compagnons, heureux de vivre, contents d’une vie nomade qui plait à leur
inconstance ; ils sont parfois un peu buveurs de rhum.
Départ en filanjana. - (Pot. du P. Colin.)
Is se font un point d'honneur d'être fidèles à celui qui les loue ; ils le soignent avec attention, et, SL est condescendant, ils lui prodiguent leurs bons offices.
Au départ, les quatre porteurs enlèvent doucement le filanjana, et posent le brancard sur leur épaule gauche, Les porteurs de gauche tiennent, de leur main droite, le poignet de leur voisin de droite. Cette précaution les maintient à distance uniforme. Un écart briserait net les brancards.
Îls partent au trot, marchant toujours à contre temps; s'ils allaient au pas d'ensemble, les secousses seraient intolérables au voyageur. S'ils sont quatre, deux porteurs s'emparent du filanjana; au bout de quelques minutes ils sifflent ou tapent sur le brancard ; à ce signe connu, leurs deux camarades viennent les remplacer. S'ils sont six, deux porteurs courent devant le filanjana; après quelques minutes ils remplacent les porteurs de derrière; ceux-ci trottent en liberté, et remplacent à leur tour les porteurs de devant. S'ils sont huit, ils se divisent en deux équipes, qui se remplacent successivement au bout de quelques minutes. On perdrait un temps infini, s’il fallait suspendre ou modérer sa course, pour opérer les substitutions. Elles se font à grande allure. Ils mettent une certaine coquetterie à multiplier les tours de force, et à se glisser sous le brancard qu'abandonne le voisin. Malgré leur adresse, ils jettent parfois leur voyageur à terre, ou glissent; dans ce cas, si le voyageur n’a pas de mal, les borizano éclatent de tire.
Eux ne se font presque jamais mal.
Les routes à Madagascar n'existent pas. Une piste
188 MADAGASCAR mène de Tamatave à Tananarive (350 kilomètres); une autre de Tananarive à Majunga (500 kilomètres); une
troisième de Tananarive à Fianarantsoa chez les Bet-
siléo (391 kilomètres.) En dehors de ces trois pistes
il faut se frayer un chemin à travers la brousse ou les bois. Ces pistes elles-mêmes, coupées par mille obstacles, sont inaccessibles à des mulets, et tout autre qu’un borizano auraient même bien du mal à les suivre (1).
Un tronc mal équarri sert de pont, là-bas. Pour le passer, les porteurs se mettent à la file; deux soutiennent le palanquin, et s'avancent prudemment. Il est clair que, si l’un glisse, voyageur et palanquin sont précipités dans la rivière. Pour traverser une lagune boueuse ou une rivière guéable, il faut encore plus de précautions. Un borizano marche en éclaireur, indiquant les trous et les obstacles. Les autres suivent, enfonçant parfois jusqu’au menton. Ils soulèvent alors à bras tendus le filanjana; afin d’exhausser le voyageur, ils retournent le palanquin, et font asseoir leur maître sur l'appareil renversé. On s'y tient comme on peut. Les porteurs avancent, palpant les branches cachées sous l'eau. Un d’eux s'enfonce-t-il! Les trois autres soutiennent quand même le palanquin; on en est quitte pour une secousse. Si, par malheur, les deux premiers ou les deux derniers tombent à la fois,
un plongeon devient inévitable; heureux si l'on peut
(r) De Tananarive à la ville sainte d'Ambohimanga on pourrait aller en voiture; il y aurait cependant, durant ce trajet de cinq lieues, des rizières à traverser. Aucune autre route n’est carrossable,
s’accrocher à une épaule ou à une tête qni émerge à côté.
En certains endroits, la pente seule du chemin est
tellement raide et glissante, qu'un Européen chaussé
la gravirait à grandpeine, et courrait risque de
rester en route. Les borizano s’accrochent avec leurs
pieds à cette boue gluante, et finissent par atteindre
le sommet avec leur charge.
Un premier voyage en filanjana est très impressionnant pour les gens nerveux; ils passent leurs premières journées à prévoir les éventualités de chutes qui leur semblent imminentes. L'habitude rend le filanjana très supportable.
La plupart des borizano n'ont d'autre religion que les superstitions paiennes. On les voit, tout d'un coup, cracher avec affectation. « Eh bien! qu'est-ce donéé » = < Tu ne vois. pas, répondent-ils, cette herbe enlacée. C’est un maléfice. Il faut cracher pour le déjouer. » — Plus loin ils se taisent tout-à-Coup : pas un mot, pas un rire; c'est par respect pour une roche, la déesse du lieu; ailleurs ils éclatent en malédictions, sans savoir pourquoi; ou bien ils s’écartent avec horreur : ils ont vu par terre une sauterelle morte entourée d'un vilain chiffon. Quiconque passe rait sur cet ody (maléfice) mourrait comme cette sauterelle.
Perdus au milieu des bois, hors de la piste, alors même que le ciel est couvert de nuages cachant le soleil, ils indiquent d'instinct les points cardinaux; les vérifications avec la boussole leur donnent toujours
raison.
Le borizano est le fourrier et s'offre à être le cuisinier du convoi. L'ordre du jour en voyage est toujours celui-ci: Au chant du coq, les porteurs se hêlent mutuellement; leur toilette est vite achevée: ils ont dormi par terre, couverts de leur lamba et d'une natte. Les porteurs de paquets roulent la literie du voyageur et prennent les devants. Les quatre
premiers borizano! arrivés enlèvent le palanquin ; en
traversant le village ils appellent leurs autres compa-
gnons.
Après deux heures de course, les hommes déjeünent. Dix minutes, un quart d'heure leur suffit. Ils repartent ensuite jusqu’à onze heures. Madagascar n’a point d'auberge, mais toute maison malgache en sert. Un porteur avise la moins sale et s'y installe. Le propriétaire s’esquive aussitôt, après avoir étendu une natte propre, pour faire honneur à ses hôtes. On entre et on déjeûne. Chaque porteur se procure un festin pour cinq centimes. Vers midi et demi, on se rèémet en route Jusqu'à six heures du soir. Le voyageur s'empare d’une case, comme le matin, et y passe la nuit. Le lendemain il donnera un franc au propriétaire ravi.
Tandis qu'à la fin de l'étape, l'Européen courbaturé songe à se reposer, les porteurs vont prendre un bain dans le ruisseau voisin, puis se promènent dans le village, en hommes qui ne veulent pas du tout s'avouer fatigués.
Enfin le terme approche. Nos borizano précipitent leur course comme des chevaux qui sentent l'écurie.
Is tiennent surtout à faire, à Tananarive ou à Tama-
PORTEURS DE PAQUETS 191 tave, une entrée dont on parle. Aussi, dès que le
terrain s'aplanit ils s’élancent follement, multipliant
ies tours d'adresse. Les passants s'arrêtent, les regar-
dent, et les félicitent s'ils font bien. Quant au vazaha, cramponné aux brancards, il se demande avec anxiété s'il ne va pas se rompre le cou, et il maudit sincère-
ment une vanité qui peut lui coûter cher.