PORTEURS DE PAQUETS
Ils portent quelquefois un supplément pour leur compte. Quand le poids est trop lourd, (1) les borizano ne peuvent le soulever eux-mêmes. Ils se mettent à genoux; deux compagnons les chargent; ils se relèvent, en s'appuyant sur la lance ou le bâton que tout porteur a toujours en main.
La hampe d’une lance malgache est garnie à son pied d’un fer, en forme de ciseau évasé. Piquée en terre, elle fournit, dans les montées, un point d'appui solide; quand le terrain est trop glissant, le porteur fouille la terre sèche du talus avec sa lance, et la répand sur la boue.
En descendant de Tananarive à Tamatave, les borizano portent des peaux de bœufs qu’il vendent aux Américains. Ils remontent avec des toiles américaines, anglaises ou françaises, (2) des dames-jeannes de vin, de rhum; des paquets de toute nature pour les Européens de la capitale.
Les paquets volumineux risquent fort d'être ouverts et divisés, lors même qu'ils sont enfermés dans une caisse en zinc soudée. La caisse habilement dessoudée, est remplie et ressoudée à l’arrivée. Les dames-jeannes de vin ou de rhum subissent parfois quelques avaries, provenant d’un accident réel ou supposé. Ainsi, nos gens casseront une dame-jeanne, en ayant soin de recueillir dans une marmite le précieux liquide. Très innocemment ils présentent ensuite les débris de verre, preuve irréfutable de l'accident; ils racontent comment la chose s’est faite,
un choc, une chute; c'est à n’en pas douter. On se con-
(1) Il atteint 80 kilogs et le dépasse même.
(2) Ils préservent les toiles en les enveloppant des feuilles de v4c0a.
194 MADAGASCAR tente alors de retenir aux bons apôtres quelque chose de leur salaire.
A la fin de l’année 1880 arrivait à Tamatave un orgue à destination de Tananarive. Grosse affaire, tout le monde fuyait la caisse oblongue qui contenait le jeu du prestant; on était convaincu qu'elle renfermait un mort. Quant au clavier, à la boîte d'expression et au soufflet, personne ne voulut s'en charger. Il fallut démonter pièce
par pièce le clavier et la boîte, et les expédier par petits
paquets. Trente hommes s'offrent enfin à porter le souf-
flet; mais après deux mois de voyage ils l’abandonnent dans la forêt sous un toit improvisé. Une nouvelle caravane, après trois mois d'efforts, parvint à amener la caisse monumentale à la capitale. On comprend dans quel état devait être un instrument aussi maltraité. Le P. Colin ne put, qu'après neuf mois de travail, inaugurer le nouvel
orgue devant S. M. Ranavalona III.
On ne presse pas les porteurs de paquets, on leur donne un mois de voyage; ils avancent par petites étapes, de dix à douze kilomètres. Ils vont d'ordinaire en troupe, sous les ordres d’un commandeur, qui répond du convoi. Dans les villages, ils logent par groupe, et à leurs frais. Ils ne peuvent pas faire grande liesse, car ils n’ont parfois pour toute fortune que cinq francs à dépenser en un
mois.
Ils voyagent souvent nu-tête, vêtus d’un simple lamba roulé autour des reins. Quand ils aperçoivent un ruisseau, ils déposent vite leur paquet, et toute la caravane court se
rafraîchir.
Un des premiers soucis d’un gouvernement protecteur
PORTEURS DE PAQUETS 195 de Madagascar, sera assurément d'y établir des routes, et de remplacer les borizano par des mulets ou des chevaux. Tout en restant très reconnaissants à ces pauvres gens
dont ils ont été les meilleures pratiques, les missionnaires
loueront Dieu le jour où les voyages en filanjana n'existe
sont plus qu'à l’état de souvenir.
Fn route
CHAPEIRE VI
Les esclaves
À Madagascar, la coutume et la loi autorisent l'esclavage; malgré la loi, la coutume y maintient la traite. Les esclaves abondent, surtout dans l’Imerina; à elles seules les guerres de Radama I‘ et les condamnations de Ranavalona °°, auraient suffi pour en pourvoir le pays. Ils se divisent en deux classes bien distinctes, les esclaves publics et les esclaves privés.
Les esclaves, ou serfs de la couronne, ne peuvent jamais être libérés, Porteuse d’eau. mais leur sort est heureux et même honoré. Certains d'entre eux descendent des esclaves malais, compagnons des premiers émigrants hova; ils sont fermiers et cour-
riers royaux. D’autres descendent d'anciens soldats affran-
chis, célèbres par leurs exploits militaires. Les courriers,
où /stnandoa (qui ne paient pas), doivent leur nom à leur droit d’être hébergés gratuitement dans tous leurs
voyages. Leur insigne est une écharpe bleue passée en
sautoir, et sur laquelle sont gravées en blanc les initiales
R. M. (Ranavalona-Manjaka) surmontées d’une couronne.
Les serfs royaux forment la caste noire; ils peuvent aspirer à toutes les charges de l'État. Un d'eux, Rainingory a commandé en second l’armée malgache, de 1864 à 1876. Il était un 16° honneur. Attachés au service intérieur du palais, ou bien affidés des gouverneurs de provinces, les serfs royaux ont une influence souvent recher-
chée et parfois redoutable.
Les esclaves des particuliers, ou esclaves proprement dits, sont les victimes des guerres et de la traite, ou les descendants d'anciens esclaves. La loi permet l'importation d'esclaves dans l’Imerina; elle interdit leur exporta-
tion qui nuirait à l’agriculture.
L'’esclave malgache n’est point tyrannisé par ses maïitres. ILleur doit une somme de travail inférieure à celle qu’on exige, en Europe, d’un domestique. Cette somme fournie, — c'est environ un douzième de son temps, — l'esclave est maître de son travail ; il peut se louer à son gré, pourvu qu'il donne à son maître une redevance sur son gain et qu'il se soumette aux corvées accidentelles que le maître imposera.
L'aide de camp du maître est souvent moins accommodant que le maître lui-même. C'est de lui que des
exactions seraient plus à redouter.
Chaque famille a ses esclaves domestiques et ses esclaves cultivateurs ; si elle est opulente, elle a même quelques porteurs, de ces borizano à la joyeuse humeur, heureux de courir et de vivre en plein air. Ceux-là sont bien sûrs
que le maître ne prendra rien ou peu de chose sur leur
LES ESCLAVES 199 salaire, car ils le dépensent souvent en plaisirs, au cours du voyage.
La facilité qu'ont les hommes de s'évader déprécie leur valeur; les femmes, plus faciles à retenir que les hommes, coûtent plus cher : une femme dans la force de l’âge vaut environ 400 francs; un jeune homme de vingt ans vaut le quart.
L'esclave peut se racheter. Il suffit qu'il le demande etque son maître y consente. La liberté serait un malheur pour l’esclave sans famille. Il devrait travailler, se nour- Fire service militaire; certains refusent l’affranchissement.
il tomberait sous le coup des corvées d'état et du
Lorsqu'ils ont des enfants, les esclaves tiennent davantage à la liberté, car ils sentent combien l'esclavage ruine un foyer. Du jour au lendemain, en effet, une famille d'esclaves peut être dispersée aux quatre coins du pays.
Un jour, en 1891, — c'était le Vendredi-Saint, — Mor Cazet avait envoyé son aide de camp Rarivo racheter un esclave au marché. Les esclaves à vendre y sont exposés, mais pas d’une façon trop apparente. Un Européen les prendrait pour des badauds quelconques ; les indigènes ne s’y trompent pas. Un enfant de neuf ans était mis en vente par un maître à court d'argent. Sa mère, assise à quelque distance, regardait anxieuse les acheteurs qui s'approchaient. Rarivo voit l'enfant, l'interroge, et, apprenant qu'il est catholique, s'entend avec le maître et prend l’esclave pour 250 francs. La mère eût un moment d'angoisse en voyant son fils
emmené par un inconnu : maissa peine se changea en
joie, dès qu’elle apprit que Rarivo était l'agent de
l'Evêque. Elle était catholique, et savait son fils en.
sûreté.
Le petit esclave racheté est, depuis, au service de l'Observatoire d'Ambohidempona; seulement, afir de l'affranchir des corvées légales qui oppriment les hommes libres, il reste officiellement esclave de Rarivo.
Un missionnaire parcourait un district belsiléo, porté par son équipe ordinaire de borizano. C'était une bande de porteurs honnêtes, tous mariés, et, par exception, ne buvant pas de rhum. Depuis quinze ans ils portaient des missionnaires ; à force d'entendre des catéchismes, ils avaient acquis une science peu commune, et, quand le missionnaire s'évertuait à faire entrer ses explications dans la tête des Betsiléo, les six porteurs, en hommes experts, les aidaient de leurs lumières.
— « Pourquoi donc, leur dit un jour le Père, pourquoi ne faites-vous pas baptiser vos enfants ? » — « Oh! Père, répondirent-ils en gémissant, nous le voudrions bien, mais, nous sommes esclaves, nos enfants aussi. Si nous les faisions baptiser, nous exposerions la grâce du baptême ! » — « Comment cela? » — « Parce que nos maîtres sont /o/xporrenakely (seigneurs féodaux) chez les Betsiléo. Les Hova les criblent de dettes, en leur prétant de l'argent à des taux exorbitants. Pour s'acquitter, nos maîtres vendent leurs esclaves, surtout les enfants. Moi qui vous parle, Razanaka, j'ai eu cinq enfants; tous ont été vendus après leur sevrage. Le sixième est encore à la mamelle ; il me semble chaque jour entendre les acheteurs venant l'arracher à sa mère. » Razanaka pleurait en racontant son infortune.
— « Moi, dit à son tour Ramonja, j'étudiais l’an der
{ no ‘4 np ‘oud) “PMIUIPEWEIOAUV P 1910] PJ SUP SIN910d S9ABIISH
nier pour le baptême, lorsque j'appris que mon maître
allait me vendre à des étrangers usuriers et impies. Aus-
sitôt je courus chez un chrétien, le suppliant de m'acheter.
Mais mon maître ne voulut pas me vendre à cet homme : il espérait qu’en me livrant aux étrangers, je m'échapperais et lui reviendrais. Alors j'ai pris la fuite et j'ai vécu six mois dans la forêt. Comment voulez-vous, concluait Ramonja, que, dans ces conditions, nous songions au baptême ? »
Lorsque la servitude paraît intolérable au Malgache, il a, pour y mettre fin, un moyen fort commode : il se jette dans la forêt et devient /akavalo où bandit. La police est si mal faite, que personne ne l’arrête en chemin. L’administration est si défectueuse, les corvées écrasent à tel point la population libre, que l’esclave marron est sûr de se trouver en nombreuse compagnie parmi les fahavalos.
Le règne de Rainilaïarivony a multiplié cette honorable institution, dont les excès, durant ces dernières années, ne connaissaient plus de mesure. Razzias de bœufs ou de femmes, attaques de commerçants français, meurtres commis aux portes mêmes de Tananarive, les fahavalos se sont tout permis, forts qu'ils étaient de la connivence de certains gouverneurs, et de l'impunité de la part du premier ministre.
Les Betsiléo, déjà victimes des Bares, ont beaucoup souflert des agressions de ces bandits : qui ont établi un de leurs quartiers généraux à Ambohinamboarina, en plein pays betsiléo. A six journées de Tananarive, dans la direction du nord-est, se trouve une autre place fortifiée occupée par les fahavalos. Beaucoup d'anciens
esclaves de Rainilaiarivony forment sa garnison. Malheur