CHAPITRE VIN
Bible et Fétiches.
Les Malgaches, nous l'avons affirmé précédemment, ont de Dieu, de Zahanary, une idée juste, bien que confuse. Une des preuves et une des suites de ‘cette confusion, est qu'ils appellent Zakanary, non-seulement le Dieu créateur, mais encore les créatures dans lesquelles ils retrouvent quelque reflet d’un attribut divin, par exemple l'ouragan, une tortue monstrueuse, en un mot, ce qui leur semble prodigieux. La corruption du culte suivant celle du dogme, les Malgaches devaient aboutir au fétichisme.
Le fétichisme, en effet, n’est pas une étape de l'esprit humain en voie d'arriver au monothéisme, c'est une des dernières stations des âmes en train d'oublier Dieu. Tout Madagascar, jusqu'en 1869, était ouvertement fétichiste. Les cases avaient leurs Sawpys, et les sampys avaient leurs gardiens. Quatre sampys, figurés par des idoles de bois grossièrement taillées, étaient particulièrement vénérés. On les nommait Aawahavaly, Rafontaka, Kelymalaza et Manjaka-Tsyroa.
Ranavalona J° vénérait surtout Majaka-Tsyroa (n'y a pas deux reines). Son fétiche la suivait dans tous ses
voyages, il était son oracle.
Souvent un rocher sacré, un tumulus, tenait lieu de
sampy. On le couronnait d'ex-vo{o, on l’inondait de sang
et d'huile. On en rencontre, à chaque pas, dans le pays.
Mais le méthodisme est survenu. Une église d'État a été constituée, la Bible a remplacé Manjaka-Tsyroa, et une loi royale, en 1869, a ordonné la crémation de tous les fétiches. Les Mahafaly, les Sakalaves, toutes les tribus indépendantes, ont, bien entendu, conservé leurs. oëys (gris-gris) et leurs sawpys. Les sujets de la Reine, seuls, ont obéi à la loi. Sur cinq millions au moins d'habitants, Madagascar compte, par suite, un demi-million de chrétiens.
De ce nombre beaucoup n’adhèrent au christianisme que par forme. L’édit royal ordonnant aux Malgaches de brûler leurs sampys, a eu, à peu près, le même succès que l'édit, non moins royal, leur interdisant de boire du rhum.
Sur la côte, où ils peuvent acheter, pour cinquante francs, une barrique de rhum de cent cinquante litres, les Malgaches font du rhum leur Sampy préféré. On les. rencontre, de Tamatave à Andevorante, roulant sur la plage ces précieuses barriques, ou les transportant sur leurs pirogues. Là où les frais de transport rendent le rhum de la côte inaccessible, les Hova fabriquent euxmêmes un abominable arack. Toujours est-il qu'ils boivent du rhum, absolument comme ils vénèrent les. fétiches.
I n’en pouvait être autrement.
Un peuple païen ne saurait être sincèrement converti en bloc au christianisme par un décret du DOUFORS si absolu qu’on le suppose. Le bien que pouvait ‘produire l’édit de 1869, c'était de faire cesser le culte public des
idoles, et d’obliger le peuple à entendre, dans les réunions du dimanche et dans les écoles, l’enseignement du christianisme.
Ce bien, il ne l’a produit qu’en partie : car si le culte officiel des idoles a cessé, le culte privé, et même le culte public, mais non officiel, n'a pas cessé. On constate même, depuis plusieurs années, une recrudescence marquée dans ses manifestations.
À Tananarive, personne ne l’ignore, les anciennes superstitions n’ont jamais disparu. À la mort de Ranavalona II (1883), la cour en a donné une preuve éclatante. Tous les anciens sacrifices pour la santé de la Reine, ont été offerts au palais. On a immolé des bœufs et des coqs. On a respectueusement interrogé leurs entrailles.
Dans les provinces, l’ancien culte s’est encore mieux maintenu. Chaque missionnaire en pourrait fournir d'abondantes preuves. Nous en présentons quelques-unes recueillies par le R. P. Campenon.
« En 1883, écrit ce missionnaire, j'avais la charge d’un district à l’est de la capitale. Un jour, on me montra de loin une montagne nommée Andrarankaïina, autrefois station d’un sapy royal, le célèbre Ra/wahavaly. Un beau bois la couronnait, chose bien rare au cœur de l’Imerina. J'avais quelque loisir : je me décidai à aller voir de près cette montagne sacrée.
« Le bois était magnifique, composé en grande partie d'arbres séculaires, que la crainte de Ramahavaly protégeait contre la hache des indigènes. Autour de leurs longs stipes nus, colonnes gigantesques, d'énormes lianes s’enroulent et s’entrelacent, et, parvenues en haut, s’épa-
nouissent en un fouillis de branches et de feuillage. Des
oiseaux de proie y nichent et voltigent tout autour en poussant des cris stridents.
€ Mais voici qu’à un détour du sentier, je me trouve en face d’un homme qui porte un coq rouge. A la vue d'un vasaha (étranger), il demeure un instant comme pétrifié ; puis il fait prestement volte-face et s'enfuit à toutes jambes. Étonné je demande à mes compagnons ce que cela signifie. Ils m'expliquent que ce pauvre homme
venait immoler son coq sur une pierre sacrée ; il a pris la
fuite, car il sait bien qu'il est défendu d'offrir, comme
iadis, des sacrifices aux idoles.
€ Je me fais aussitôt conduire à cette pierre sacrée, et j'y trouve un jeune hova, bien mis, en train de l’arroser du sang d’un coq auquel il venait de couper la gorge. Il ne s’effraie nullement celui-là; et, me regardant de travers, 1] me demande, d’un ton insolent, ce que je viens faire. — « Assister à ton sacrifice à Ramahavaly, lui » dis-je ! Comment! N'as-tu pas honte, toi: qui as dû » étudier, car tu parais jeune, de pratiquer encore ces » sottises? Et si l’on te dénonçait au gouvernement? » — € Ah! ah! ah!... Me dénoncer au gouvernement! Eh » bien, tenez! Je m'appelle un tel; je suis le fils du > Mprlandrina (pasteur protestant) d'Ambohijanaka, gros » village voisin; vous pouvez me dénoncer au gouver- » nement, si vous le voulez. » Et sur ce, ayant terminé son opération, et laissé les pattes de la victime attachées à un pieu, près de la pierre, bloc informe dégoûtant de sang, 1] me tourna tranquillement le dos et s’en alla par le sentier.
« Je rassemblai tous les pieux qui entouraient la
pierre, — ïil y en avait bien une cinquantaine,
RE el 6 up DD SE
tous chargés de têtes et de pattes de coqs ou de mou-
tons; j'en fis un feu de joie que je regardai brûler de
loin, car, n'ayant pas l’odorat de Ramahavaly, je n’en
Gouverneur hova et sa femme. (Phot. du P. Con.)
trouvais pas du tout la fumée délectable. Quelques mois après, j'appris, par mon maître d'école, quil y avait déjà, à Andrarankasina, plus de pieux chargés de
pattes que je n’en avais brûlé.
« Quant à notre jeune homme, qu’effrayait si peu la loi de 1869, j'aurais pu l’adresser à l'évanelistra (1) de l'endroit. Mais à quoi bon? Je savais, dès ce temps- 12, quil men résultérait tien jen ai, depuis, Gt souvent l'expérience.
« H y a quelques mois, un gros village, Moriarivo, demandait la frère catholique. Les habitants s'étaient bâti une école ; ils étaient nombreux et paraissaient déterminés; je les pris à l'essai et chargeai un maître d'école du voisinage de leur formation.
« J'apprenais aussi, sur ces entrefaites, qu'il y avait, près de ce village, une caverne fort ancienne. Les cavernes sont rares dans toute cette région. Poussé par l'espoir d'y trouver peut-être des ossements fossiles, je me décidai à y passer, un matin, sous la conduite du maître d'école.
«,Au fond d'une gorge étroite, nous voyons un amas de rochers bizarrement entassés ; des buissons et des plantes grimpantes remplissent les interstices. Nous cherchons l'entrée; quelques pierres dressées la dissi-mulent. Nous les écartons, et,.. quelle déception ! Ce n'est pas une grotte, mais un affreux trou irrégulier, humide et sombre, qui serpente entre les rochers amoncelés. Il faut ramper, pour y entrer ; et c'est à peine si, par endroits on peut s'y tenir debout. L'intérieur doit être balayé, à chaque saison des pluies, par les eaux qui s'amassent dans la gorge.
« Après quelques pas, je me trouve devant une
(x) C'est un employé du gouvernement, chargé des affaires de l'instruction publique et du cyl/e d'état dans un rayon déterminé. Est-il besoin d'ajouter que
ces fonctionnaires n’ont trop souvent d’évangélique que le nom ?
BIBIE ET FÊTICHES Bot grosse pierre, dont le dos poli et luisant offre une forte proéminence en forme de bosse. Je remarque que la bosse et la partie déclive de la pierre portent la trace d’un sang abondant, récemment répandu. Dans un coin, des fourmis achèvent de dévorer un morceau de bosse de bœuf, et des branches de hasina, Y'arbre sacré, gisent Çà et là. Enfin mon clerc, gamin d’une douzaine d'années, qui m'a suivi, en grattant un trou de la pierre, en tire deux ou trois petits morceaux d'argent valant ensemble trente centimes environ... Je me trouvais dans le temple de ÆXabe/faravola, sampy royal, s’il vous plaît ; et j'avais devant moi les offrandes de ses fidèles.
« Quel temple! Quelles offrandes ! Quels parfums! L'odeur fade du sang, combinée avec celle de la graisse et de la vase croupissante ! Quel autre que lé diable pouvait recevoir un pareil culte et se plaire en pareil lieu?... Je men allai, désespérant de rien trouver là d'intéressant, et rentrai désappointe.
« Le lendemain, mon guide, le maitre d'école, va faire la classe, à son ordinaire, à Moriarivo. Il trouve la population ameutée. On l'entoure, on l'appelle traître, car il a enseigné au vazaha la retraite du dieu des ancêtres ; il a fallu immoler deux bœufs gras pour éaimer la colère de ce dieu irrité, on proière même des menaces de mort. Lui, solide gaillard, peu habitué à avoir peur, leur reproche de persévérer dans un culte absurde, prohibé par une loi de la reine, et les quitte en leur disant qu'il n’a rien à faire chez eux.
« Chemin faisant, il est accosté par un jeune chef de
l'endroit, son ami, qui l’avertit très sérieusement de se
ténir sur ses gardes : « Il sait de bonne source que les > gens de Moriarivo ont juré sa mort ; qu'il évite désor- > mais de passer seul, surtout le soir, dans les sentiers » qui avoisinent ce village assez isolé; qu'il avertisse > aussi le vazaha que deux hommes sont toujours de » garde à la grotte, et que, s’il y retournait, il pourrait > lui arriver malheur. ».
€ Je ne songeais nullement à disputer la grotte à Rabefaravola. Je sentais bien que je ne pouvais plus songer à faire de Moriarivo une paroisse catholique, encore MOINS à y renvoyer le maître d'école dont On avait juré la mort. Mais cela me fournissait une bonne occasion de lâler la moralité des évanjelistras du gouvernement hova. Moriarivo est, en effet, du ressort d’un évanjelistra de première classe, fameux par Sa brutalité, sa rapacité et Sa haine des catholiques. Son nom, *Aarmrwilson, est un bizarre accouplement de mots anglais et malgaches et
devrait signifier Guillaume, s’il signifiait quelque chose,
J'écris donc à ce pérSonnage, avec tout le respect qu’on
doit à une autorité constituée, et lui expose les motifs pour lesquels je me vois forcé de retirer le maître d'école que j avais placé à Moriarivo et de renoncer à desservir ce village ; comme il se trouve dans son ressort, je tiens à l'en avertir.
€ J'attendais une réponse ; je l’attends encore.
€ J'appris tout à la fois, il y a quelques semaines, que Raïiniwilson avait érigé Moriarivo en paroisse protestante avec un maître d'école de son choix, et que les sacrifices à Rabefaravola continuaient de plus belle. Le matin, on chante dévotement des psSaumes, on lit dévotement la
bible, on écoute dévotement le prêche de Rainiwilson,