‹ Madagascar et la mission catholiqueChapitre 70 sur 82 · LUNETTE ÉQUATORIALE, ÉPISODE · texte numérisé non relu

LUNETTE ÉQUATORIALE, ÉPISODE

Puisque nous visitons lintérieur de l'Observatoire, montons ensemble à la grande coupole. L’énorme pilier qui traverse le vestibule du rez-de-chaussée et le premier étage, supporte la lunette équatoriale, dont nous sommes encore redevables à la libéralité de l'amiral Mouchez. Voici en quelles circonstances ce don a été fait.

Dans une lettre qu'il m'adressait à Madagascar, l'amiral s'exprimait ainsi : « Au dix-huitième siècle, votre Société avait fondé à Pékin un Observatoire; j'ai la photographie des instruments qui y furent employés. Pourquoi donc vos Supérieurs ne vous achèteraientils pas une belle lunette équatoriale pour l’Observatoire de Tananarive? » — «Ilest vrai, lui répondis-je, sous la direction des Pères Verbiest, Ricci, Gaubil, et sous le patronage des empereurs du Céleste Empire, notre Compagnie avait fait fabriquer par des ouvriers chinois des instruments qu’on garde aujourd’hui à seul titre de curiosité. D'ailleurs, je soup;onne fort qu’elle n'a pas acheté de ses propres deniers tous ces quadrants,

cercles azimutaux ou sphères armillaires. Si l’on fouil- P

L'OBSERVATOIRE D'AMBOHIDEMPONA 247

lait dans les archives, on trouverait le nom de quelque bon amiral, bienfaiteur de l'Observatoire de Pékin, comme il s’en est trouvé un, au dix-neuvième siècle; bienfaiteur de l'Observatoire de Tananarive. »

Le coup avait porté juste. Je reçus bientôt cette réponse: « Il me reste encore quelques instruments qui ont servi au dernier passage de Vénus; faites une demande à mon ministère, et vous êtes sûr de

l'obtenir, j'appuierai votre requête. Mais, pouvez-vous

disposer d’une certaine somme pour supporter quel-

ques frais de réparations et de transport? »

Le cas devenait plus embarrassant. Par retour du coutrier, je réponds qu'avec mes 20 francs d’appointements par mois, n'étant rétribué ni par le gouvernement français ni par le gouvernement malgache, :il m'est même impossible de reconstruire la misérable hutte de planches qui me sert de cuisine et de salle à manger, à plus forte raison suis-je incapable de lui fournir le moindre secours? Et je conclus que, par amour pour la science, je consens à manger une soupe enfumée, le reste de mes jours, et à tenir mon parapluie ouvert durant mes repas, qui sont de temps en temps agrémentés par la pluie.

La demande de la lunette était gracieusement appuyée par le Résident général, M. Bompard; elle nous fut accordée, au ministère de l’Instruction publique. En m'annonçant cette bonne nouvelle, l'amiral ajoutat: « Avec M. Le Myre de Vilèrs nous avons demandé un subside en votre faveur, aux Affaires étrangères ; J'ajouterai quelque chose, et vous aurez votre

lunette. »

En effet, grâce à tant de bienveillance, l'instrument construit par Eichens fut réparé, monté équatorialement et muni d'un mouvement d’horlogerie. Avant de l’expédier sur Madagascar, on eut soin d'en tirer

une photographie qui me servit à le monter. Cette

Dans la Forèt.

précaution allait en même temps nous tirer d’un mau-

vais pas.

Les diverses parties de la lunette équatoriale arrivèrent à Tamatave, et, suivant l'usage, furent portées à dos d'homme jusqu’à Tananarive. Les colis les moins volumineux et les plus légers parvinrent à destination les premiers. Mais, deux caisses à forme bizarre excitèrent en route l'attention des porteurs malgaches.

Afin de voir si la charge était divisible, ils ouvrent

L'OBSERVATOIRE D'AMBOHIDEMPONA 249

l'une des deux. Horreur! qu’aperçoivent-ils? Un tube long de quatre mètres environ, autour duquel sont adaptés des leviers, des engrenages !... Plus de doute, un canon nouveau système, que nous font porter les Français, s’écrient-ils! Et c'est pour l'Observatoire, pour ce fort construit en face du palais de notre reine, accentuent les fortes têtes! — [Laà-dessus, réunion des autorités du village voisin. A l’unanimité, il est décidé que l'engin sera jeté dans la forêt, en attendant les ordres du gouvernement malgache. Sitôt dit, sitôt fait.

À son tour, la deuxième caisse paraît suspecte; elle est ouverte. Un grand pied en fonte avec sommet incliné ; qu'est-ce que cela pourrait être? — L'affüt, patbleu, dit quelque ancien soldat; et à l'instant le pied parallactique va rejoindre le tube de la lunette dans le fourré.

La nouvelle de l'événement se propage et parvient bientôt jusqu'à Tananarive, où elle circule et grossit. Après avoir été sorcier, bon! me voici devenu artilleur! Le Résident général, M. Bompard, apprend l'aventure par la rumeur, publique et vient me demander la photographie de l'instrument, afin de dissiper les craintes qui s’accroissent sans césse au palais de lareine. Dés sa première audience avec: le premier ministre, il expose les faits, plaisante sur cette frayeur ridicule, et montre la photographie de la lunette destinée à observer les pacifiques étoiles. À cette vue le front du monarque inquiet se rassérène: « Les imbéciles ! s’écrie-t-il, en faisant allusion à la panique générale ; mais, soyez tranquille, je vais donner des

ordres afin que l’on rapporte l'instrument. » En effet,

il envoie un courrier de la reine {ZS#andoa), avec recommandation de recueillir lunette, pied parallactique, plancher, voire même clous des caisses. Quinze Jours plus tard, le messager m'arrivait à la tête des porteurs et des colis, et exigeait de ma part un reçu en bonne et due forme; car il répondait sur sa tête de l'exécution de l’ordre transmis. Cét acte lui fut accordé, signé et revêtu du sceau de l'Observatoire. Sauf quelques pièces faussées par la culbute, et qu'il me fut facile de redresser, ma lunette était saine et sauve. Je la montai; et quelque temps après, plusieurs visiteurs, peut-être espions envoyés de haut lieu, venaient contempler le canon légendaire, et s’extasiaient d'admiration à la vue des montagnes de la Lune, des satellites de Jupiter, de l'anneau de Saturne, et

autres merveilles de la sphère céleste.

Page 1