GÉODÉSIE, BASE, THÉODOLITE
Durant les deux années 1890 et 1891, nous avions établi la longitude et la latitude de l'Observatoire de Tananarive; restait à exécuter la troisième et non moins essentielle partie des coordonnées géographiques : l'altitude géodésique au-dessus du niveau de la mer (1). Dans cette œuvre de longue haleine, entre-
prise avec le P. Roblet, missionnaire géographe, je fus
puissamment secondé, soit avant mon départ pour
Madagascar, soit à mon retour, dès lors de la rédac-
(1) Cf. Comples rendus de l'Academie des sciences, séance du 5 mars 1804
L'OBSERVATOIRE D’AMBOHIDEMPONA À tion du canevas, par les conseils et les instructions de M. Antoine d'Abbadie, membre de l'Institut, dont les travaux géodésiques en Abyssinie sont universel-
lement connus et appréciés.
IL fallut d’abord chercher un terrain favorable à la base. Sans doute, les plaines couvertes de rizières qui s'étendent à l'ouest de la capitale, présentaient un emplacement facile à mesurer; mais l’insalubrité du sol unie à la méfiance innée des indigènes contre l'Européen, nous défendaient d'y accomplir pareille
opération.
À quarante kilomètres ouest-sud-ouest de Tananarive, se trouve le plateau de Maharemana, uni, public, inculte, peu fréquenté, conditions à tous égards avantageuses. Au sud, le sommet d'Ambohimahavony, se dresse fièrement sur ses assises de coulée volcanique ; au nord, le village d’Ialamalaza, couronné d'arbres plusieurs fois séculaires, offre une mire naturelle et bien définie du haut des montagnes voisines. Il y a une vingtaine d'années, le P. Roblet avait déjà choisi ces deux points comme base de sa carte de l'Imerina et du pays Betsiléo; il en avait mesuré la distance au moyen d’une corde longue de 20 mètres, procédé d'une
exactitude douteuse.
Perpendiculairement à cette distance d'Ambohimahavony à lalamalaza, et au centre de ce même plateau nous mesurions, en mars 1892, une base de 1800 mètres, au moyen de règles de sapin de 4 mètres
de longueur, dans les conditions de rigoureuse préci-
252 MADAGASCAK
sion. Cette nouvelle distance vérifiait en même temps cèlle du .P.-Roblet (1. |
Tout n’était pas rose dans ce métier de géodésien! Un jour, les voyants étaient broutés par un troupeau de moutons et de pourceaux; le lendemain, un berger arrachait nos jalons; une autre fois, l'orage nous surprenait dans ces lieux inhabités; la dernière journée de nos opérations, un porcher découvrait le piquet de notre bissectrice, soigneuseusement dissimulé sous des toufles de gazon, et il creusait le sol dans l'espoir de découvrir quelque trésor sous cet emblème idolâtrique. Au village d'Talamalaza, il fallut payer le droit d'élaguer une branche d’arbre qui interceptait la vue de la mire plantée sur Ambohimahavony, ainsi que l'autorisation d’enfoncer dans le sol un pieu surmonté d'un carré de papier blanc. Dès le lendemain, sous prétexte de sorcellerie, pieu et papier étaient solennellement brûlés, malgré tous les'contrats passés la veille. Par bonheur, l'angle de la maison voisine située sur le même alignement que la mire, échappait aux représailles de ses superstitieux habitants. A son tour, le mât d'Ambohimahavony était arraché, et subissait le sort de celui d’'Ialamalaza. On nous laissait le tas de pierres qui lui servait de support.
Au milieu de ces déboires, une pensée nous conso-
lait pourtant. En plein pays civilisé, Delambre et
Méchain avaient mesuré leur arc de méridien, exposés
à bien des tracasseries de la part de leurs compatriotes. À quoi ne devions-nous pas nous attendre, en
(x) Elle lui trouvait une légère erreur de neuf mètres.
L'OBSERVATOIRE D'AMBOHIDEMPONA 253 pays barbare, de la part de ces indigènes, par instinct si soupçonneux |
Enfin, après 18 journées de labeurs et 450 portées de nos règles, la base était acquise. Nous mesurions les angles des triangles et des polygones au moyen d'un théodolite cercle répéniteur dé Ganibey. n° 22, appartenant au Dépôt du ministère de la guerre. Le vertiéer: du Cercle naturel donne © ,5, Gng millièmes de grade, qui correspond à 16’ sexagésimales. Si cet instrument a l'avantage de la division décimale, il a aussi le grave défaut d’être lourd pour un voyage d'exploration, et peu expéditif, puisqu'il est nécessaire de revenir deux fois sur les mêmes signaux que l'on doit diviser en azimut et en hauteur. Enfermé dans sa caisse avec son massif contrepoids, ses quatre niveaux, sa lunette mobile, l'échafaudage des cales qui arrête tout ballottement, réuni enfin à son trépied, il forme à lui seul la charge d’un porteur.
Heureux les voyageurs qui ont la facilité de se procurer ces théodolites portatifs qui réunissent à tant d'autres avantages celui de servir aux levées magnétiques, géodésiques et astronomiques ! N’étant subventionné, comme nous l'avons dit, qu'avec le mince budet saccordé par: des ‘âmes charitablés :ôu simple missionnaire, l’on comprend qu'une telle dépense nous
était interdite.
Avec ce théodolite Gambey, qui nous a suivi dans
toutes nos excursions, nous avons exécuté nos tours d'horizon, notre nivellement géodésique et nos observations astronomiques, depuis la base de Maharemana
jusqu'à. la plage de la côte est,