‹ Madagascar et la mission catholiqueChapitre 75 sur 82 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ilisioire d’une Carte (1)

Le RP. Roblet.

(Photographie du P. Colin.)

La genèse d'une carte, faite par un missionnaire à Madagascar, n’est pas sans intérêt.

Elle montre du moins qu'une œuvre pareille ne se fait pas sans difficultés dans un pays à demi sauvage ; je voudrais, en les racontant, rendre aussi justice à ceux qui m'ont aidé dans mon travail.

Lorsque la mission catholique en était encore à ses débuts dans l’Imerina, notre ministère ne s'étendait pas plus loin que les environs de

la capitale. De quelle utilité

pratique nous eût été alors une carte du pays ? Per-

sonne n'y songea.

(r) Carte de Madagascar, au 1/1 090 000 par le P. Dés. Roblet. S. J.

= Barrère, rue du Bac, Paris.

Cette carte a mérité à l'auteur une médaille hors classe de la Société de topo-

graphie et de cartographie, une médaille d’or de la Société de géographie de

France, et un diplôme de médaille d'or à l'Exposition universelle, où elle occupait

une place d'honneur dans le pavillon malgache. Nous extrayons cet article du P. Roblet, des Æzdes Religieuses.

Mais en 1869, sous le règne de Ranavalona II, le peuple malgache reçut de son gouvernement l’ordre de brûler ses sampy (idoles) et de se convertir immédiatement au christianisme. Vers le même temps, l'instruction obligatoire fut imposée à toutes les provinces.

C'était un coup des méthodistes anglais, tout-puissants

dès lors}; prace à l'Eohise d'Etat, qu'ils ‘établirent 2

cette époque de concert avec le gouvernement hova, ils se flattaient de protestantiser l’île en bloc.

Si nous avions laissé la religion officielle s'imposer partout, il devenait très difficile d'introduire le catholicisme. La liberté de conscience, inscrite dans la loi et les traités, n'est trop souvent, ici comme ailleurs, qu'un grand mot sonore. Force nous fut donc d’acquiescer aux désirs des villages qui nous appelaient, bien que notre petit nombre ne nous permit pas de leur donner tous les soins qu’aurait réclamés leur formation religieuse. J'étais encore jeune et bon marcheur ; je fus naturellement désigné pour ces excursions apostoliques, et j'eus la satisfaction d'établir notre religion dans plus de deux cents villages, depuis Îa banlieue de la capitale jusqu'aux confins de l’Imerina. Je n'étais qu'un éclaireur ; à mesure que des recrues venaient grossir la troupe, je laissais un champ à peine défriché aux soins plus assidus des missionnaires disponibles.

Nous sentimes le besoin d’avoir une carte du pays, soit pour nous retrouver au milieu de contrées encore inexplorées, soit pour faire connaître en Europe l’étendue et les besoins croissants de la Mission.

Le P. Caussèque me proposa un jour de com-

mencer une carte de l’Imerina. Mes courses nombreuses

HISTOIRE D'UNE CARTE 267 et lointaines me désignaient pour ce travail ; je connaissais le pays, mais, en fait d'instruments, je n’avais que ma bonne volonté.

Pareille difficulté n'était pas pour nous arrêter. Nous montons aussitôt au point culminant de la capitale, qui dépasse de près de deux cents mètres le plateau environnant et d'où l'on peut apercevoir un certain nombre de nos paroisses. Là, au moyen d'une

planchette informe et d’un règle pour alidade, nous

faisons un tour d'horizon, inscrivant chaque village

dans sa direction et à une distance du centre proportionnelle à son éloignement évalué en temps de marche. Cette’ ébauche grossière, cette espèce de levé à vue de pays, fut ma première carte de l’Imerina !

Elle ne devait pas être longtemps la seule. À quelques mois de là, pendant une de mes courses, et bien loin au sud de Tananarive, j'avise deux sommets distants d’une vingtaine de kilomètres, qui me semblent offrir une base excellente pour un second essai de topographie. Vite je grimpe successivement au plus haut de ces montagnes, et j'y installe mes instruments. Quels instruments !

Un baromètre anéroïde, renversé le fond en l'air, et recouvert d’une feuille de papier assujettie par des épingles, me sert de planchette ;. une mauvaise lunette tient lieu d’alidade. Faute d’un support, ma planchette est posée par terre; pour mettre la lunette-alidade en rapport avec elle, il me faut prendre une position moins que commode. Ce simulacre de carte qui me

prit d'ailleurs beaucoup de temps, a été fait littéra-

268 MADAGASCAR lement verre a terre. Ce fut ma seconde carte de l’Imerina.

Je me häte d'ajouter que jé ne tardai pas a être mieux outillé : je me construisis moi-même une ali-

dade et une planchette, avec ma canne pour support.

Puis les supérieurs de la Mission et des amis généreux

me procurèrent des instruments moins primitifs : alidade, graphomètre, cercle géodésique, cercles répétiteurs ete,

Voici comment j'ai procédé pour les cartes qui ont été publiées. Arrive. à lendroit que jar -fixé et d'où l’on découvre bien le pays, j'installe mon cercle répétiteur et je fais un tour d'horizon, en prenant les anples de. tous les Sommets que ‘je puis découvrir, C'est quelquefois l'affaire de plusieurs heures. Cette première opération terminée, je dessine en gros, à la planchette, les détails du pays environnant ; je relève avec l’aldade la position des villages et hameaux, les Circuits principaux des rivières et ruisseaux, leurs confluents, la direction des vallées, les plis de terrain, les sommets des chaînes de montagnes, etc. Plus tard, je transporte, par des recoupements faits au rapporteur, tous ces petits dessins sur le dessin général. J'ai plus d’un millier de ces croquis, où j'ai fait figurer, outre le nom de chaque localité, le nombre des cases de chaque village.

De plus, sur tous les sommets dont j'ai fait l’ascension, et en beaucoup d’autres endroits, j'ai noté des observations avec le baromètre et le thermomètre. Le thermomètre anéroïde a été contrôlé par l’hypso-

mètre, surtout pour les principales hauteurs.

J'avais tout d'abord, en mai 1873, mesuré directement une base de 5600 mètres, sur un plateau sensiblement horizontal, dans l'Ouest de Tananarive. Cette

base a été vérifiée depuis, avec l'aide du capitaine

Lavoisot et du lieutenant Martinie, par une base

auxiliaire mesurée avec soin. Elle m’a servi pour une triangulation en règle, faite par le calcul. (1).

J'ai commencé par établir, autour de ma base, un noyau de grands triangles, dont les côtés m'ont, à leur tour, servi de bases pour rayonner dans toutes les directions. Ce réseau se continue dans le sud de Tananarive, à une distance d'au moins 400 kilomètres, jusque chez les Bara ; au nord, jusqu'à Vo/wlena et Angavo, plus de 100 kilomètres ; à l’est, jusqu'à la ceinture de forêts, et même au-delà, puisque j'ai déterminé les montagnes d’ÆAwbohitrakoholahy, qui ne sont pas bien loin de la côte. A l'ouest de la capitale, ma triangulation compte plus de 100 kilomètres dans la province d’'Imerina ; celle des Betsiléos a beaucoup moins de largeur.

Je n'ai employé, surtout pour les triangles des grands réseaux, que des sommets à signaux naturels bien déterminés, tels que bloc de rocher, tronc d’arbre, etc. Les sommets larges et mal déterminés, quand j'y ai fait un tour d'horizon, sont rattachés à la triangulation par le problème des segments capables, résolus. suivant la nécessité, graphiquement ou par le calcul, au moyen de formules assez simples que j'ai trouvées.

Te crois donc que mon grand réseau offre toutes

(x) Je l'ai de nouveau vérifiée avec l'aide du P. Colin et ai corrigé une erreur de neuf mètres.

les chances possibles d’exactitude. Je l'ai, en outre, contrôlé par un nombre infini de vérifications. Enfin, jai pris directement, sauf de rares exceptions, tous les angles de mes triangles, ce qui m'a permis de découvrir plus facilement les erreurs, lorsqu'il y en avait. Tout triangle erroné dans la valeur de ses angles a été impitoyablement rejeté, et j'ai fait de même pour les triangles à angles trop petits ou trop grands.

La carte dessinée et gravée à Paris par R. Hausermann contient mon travail sur l'Imerina et les Betsiléos. L’échelle de cette carte (à un millionième), déjà grande pour une carte générale, est trop petite pour que les détails de ces deux provinces puissent y figurer distinctement. Aussi cette partie offre-t-elle un contraste frappant avec le reste, car personne n’a encore été à même de faire, dans d’autres régions de l'île, le travail que j'ai fait ici.

Néanmoins, j'ai pu rassembler des documents oraux ou écrits, qui m'ont permis de remplir bien des lacunes laissées par mes devanciers, dans les contrées que je n'ai pas explorées moi-même.

Voici les principales sources auxquelles j'ai puisé. Outre les dernières cartes publiées par M. A. Grandidier et par le docteur Mullens, qui m'ont servi de canevas, je me suis aidé, pour le Nord, de documents oraux donnés par des prisonniers malgaches détenus à Saint-Denis de la Réunion. L'un d'eux, officier hova, autrefois mon élève à Tananarive, appartenait depuis dix ans

au corps hova qui occupait Vohimar. L'autre, chef de

tribu des Antakara, avait sa résidence à Andonakomby,

à mi-chemin de la côte Est à la côte Ouest ; il avait

HISTOIRE D'UXE CARTE 271 parcouru mainte et mainte fois toute la partie Nord de Madagascar, de la baie d’Antongil à celle de Passandava. M. Guinet, qui a habité plus de vingt ans

ces parages, a confirmé l’exatitude des renseignements,

que ces deux indigènes m'ont donnés.

Pour la partie Est, depuis Tamatave jusqu'à Andevoranto, j'ai reçu de nombreux documents de M. D. Maigrot, consul d'Italie, qui, depuis plusieurs années, a une importante concession sur les bords du ÆAaxolahy, gros affluent de l'Zzroka. M. Guénot, qui a longtemps habité Vatomandry, et qui faisait fréquemment, pour son commerce, des voyages sur la côte, ma beaucoup aidé pour le Sud d'Andevoranto, jusqu’à Mahanoro. Les PP. Jean et Chenay, à qui la partie Sud, jusqu'à Mananjary, est famillière, m'ont fourni des notes précieuses. Je dois en dire autant de M. Lontz, conservateur du musée de Saint-Denis; j'ai tracé son itinéraire dans la forêt des 7anala. Les différents itinéraires de Mananjary à Fianarantsoa viennent de Mor Cazet et des PP. Delbosc, Lacombe et Jean. De #arafangana au fort-Dauphin, j'ai utilisé les documents que m'a donnés M. Colombel fils, documents d'autant plus précieux qu'il est le seul Européen qui ait longtemps habité cette partie de Madagascar ; ce qu'il m'en a dit s'accorde assez bien avec les écrits de Flacourt.

Les capitaines Herman et Caverot m'ont aussi renseigné sur le Sud de Madagascar, qu'ils fréquentent depuis longues années ; le capitaine Macé et ses seconds, sur le Sud-Ouest, la baie de Saint-Augustin,

etc.. M. E. Caltaux a éclairci mes difficultés sur la

Le Pleure Mangoro (Photographie du P. Colin)

HISTOIRE D’UNE CARTE 273 côte Ouest, qu'il connaît bien, jusque assez loin au nord d'Andakabe. Pour l'Ouest et le Nord-Ouest, du cap Saint-André à la baie de Passandava, j'ai pu me servir des notes des missionnaires qui ont vécu sur cette Cote et y ont fait des’ Voyages: Lé PP ANbinal ma, de plus, donné ses itinéraires de Tananarive à Mojanga, par l'est et par l’ouest du Betsiboka. Je ne saurais oublier non plus le commandant Gaudelette, dont les notes m'ont si puissamment aidé dans la rédaction de cette:carte.

Elle ma pris dix mois d'un travail aussi long que fastidieux. Mais je m'estimerai assez récompensé de mes peines, si J'ai pu ainsi contribuer, pour ma petite part, à faire faire un pas en avant à la science, à l'influence française, à la vraie civilisation à Madagascar.

J'ai entrepris ensuite la carte de la province des Betsiléo, à l’échelle de 1/200 000. Elle est terminée, et se trouve entre les mains de M, A. Grandidier, qui sest généreusement chargé de la faire graver. Enfin, j'ai repris le travail de la carte de l'Imerina, à 1/100000, qui se poursuit actuellement. Je l'avais ajourné comme moins pressant, puisque j'avais ébauché une carte de l'Imerina, à 1/300 600, dès 1878; elle a été gravée chez M. L. Vahrer et envoyée, avec des suppléments, à M. A. Grandidier, qui s'en est servi

dans son Æsquisse d’une carte de l’'Imerina (1).

(x) Résumé des travaux de cartographiques du P. Roblet.

1. — Une première esquisse, au 1/305 coo, de la carte de l’Imerina. La minute communiquée à M. (randidier à servi à ce dernier pour son Æsquisse d'une carte dé l’Imerina.

2. — La première échelle étant trop petite pour contenir ses documents nouveaux, 4e P. Roblet a entrepris une nouvelle esquisse au 1/100 000. La rédaction a paru

Ces travaux, surtout sur le terrain, n'ont pas manqué de charmes pour moi; mais les roses mêmes ne ‘ sont pas sans épines! A côté du plaisir, les fatigues et les dangers. Sans doute, Madagascar ne saurait être comparé à l'intérieur de l'Afrique ; pourtant ma condition de missionnaire catholique, la civilisation peu avancée du pays, la malice ou la bêtise des hommes, ont été souvent pour moi une source de difficultés. Laissez-moi vous citer quelques faits à l'appui.

Au début, lorsque la pauvreté de mon outillage ne permettait de le porter, je faisais ordinairement

seul mes excursions sur les montagnes. Mon domes-

tique était d'ailleurs peu désireux de m’accompagner ] 9

dès huit heures du matin pour rentrer, à peu près à

jeun, vers cinq ou six heures du soir.

(mars 1895), réduite au 1/200 000 par les soins de M. Grandidier. Enmême temps a paru la carte du Word de l'Imerina au 1/100 000 Un fragment en avait déjà été publié sous le titre : Ezvirons d'Antananarivo,

3. — Pendant la guerre franco-hova (1883-1885) le P. Roblet, retiré à la Réunion, a rédigé sa grande carte de Madagascar au 1/1 000 000.

4. — Depuis lors il a rédigé sa carte de Betsiléo au 1.200 o0o. Elle a paru réduite au 1,300 000.

5. — Avec le Père Colin, le Père Roblet en 1891-92, a exécuté le levé de la route de Tananarive à Andevorante au 1/200 000. Il vient d’être publié par le service géographique de l’armée pour le corps expéditionnaire.

Reste à rédige :

6.— Un levé depuis Tananarive jusqu’à l'extrémité nord dy lac Alaotra, exécuté avec M. Muller au 1/100 000.

7. — Levé de l’arête faitière qui limite à l'Est la province de l’Imerina, au 1/100 009, exécuté en partie avec le P. Colin.

La dispersion de la mission en novembre 1894 a interrompu ce travail.

En somme, de 1872 à 1895, le P. Roblet a relevé, à lui seul, 32 000 kilomètres carrés. Il a pris, avec les instruments, 32 317 angles sur 920 montagnes. — Ilade plus exécuté 2 000 levés à la planchette sur 2 o00 montagnes. — Il faut ajouter à ces travaux 3 908 angles azimutaux, et 803 distances zénitales observés sur 76 montagnes, en collaboration avec le P. Colin.

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