CHAPITRE XI
Autour de Madagascar.
Les missionnaires de Madagascar, trop peu nombreux, n'ont pu s'établir à demeure que dans l’Imerina, au pays des Betsiléo et à Tamatave.
lé reste de orne île
reste un champ ouvert à leurs futures conquêtes.
Néanmoins les côtes, celles
du sud-est notamment, abri-
tent beaucoup de catho- Sakalaves. hiques, et. KRort: Dauphin, l’ancienne capitale des posses-
sions françaises, est assurément destiné à devenir un
centre religieux important.
L’explorateur le plus hardi des côtes malgaches,
depuis dix ans, a été le P. Etienne Chenay. Chargé, à lui seul, (1) d'y visiter les chrétiens, il a fait le tour complet de la grande île. Nous voudrions, d’après ses
notes, en relever quelques particularités.
(1) Le R. P. Walter, de la Congrégation du Saint-Esprit, a fait une importante tournée sur la Côte Ouest en 1802.
De Tamatave à Matitanana,
Le commerce s’est visiblement ralenti dans tout le
pays betsimisaraka, du jour où cette tribu a été sou-
mise à la conscription. La décadence, évidente à Vatomandry, est moins sensible à mesure qu'on avance vérs le:sud.
Soixante-dix catholiques habitent Vatomandry. ana- Aoro est un centre populeux, une des places fortes de l’anglicanisme. Très différents des aventuriers méthodistes, les Rüitualistes de Manahoro rejettent le nom de protestants, se disent catholiques #07 romains et, dans leurs écoles, n’insultent jamais la foi romaine. Le P. Chenay, ayant, en 1889, fait naufrage à Manahoro, n'y trouva point d'amis plus dévoués que l’évêque anglican Kestell-Kornisch, et le ministre Smith. Trois cents catholiques romains sont groupés à Manahoro ; malgré leur abandon, ils sont fidèles à leur foi.
Sur les rives du Mangoro, une Française, Madame Pourbon, possède une belle vanillerie. Plus loin A/ahela, un des marchés de riz les plus importants de la côte, renferme aussi une petite chrétienté. À Æananjary, le centre des échanges entre la côte et le pays betsiléo, habitent quatre-vingt-dix catholiques. Deux jolis petits villages 7siatosika et Tsarahafatra en contiennent une centaine.
Le jour où une évangélisation régulière serait
assurée à cétte partie de la côte, elle fournirait au
catholicisme un contingent assez considérable.
Matitanana. Les Antaimoro:.
Les possessions d'un Français, M. Desjardins, forment, à Matitanana, une oasis chrétienne en pays infidèle. Matitanana est en plein pays antaimoro. Les Antaimoro descendent d’une colonie arabe, venue de da Mecque ou du Mozambique, au XV° siècle. Leur pays s'étend depuis le Sahamorona, jusqu'à Matitanana. Ils ont conservé de leurs ancêtres la circoncision, l'horreur pour la chair de porc, la polygamie, l'observation du sabbat, l'abstinence des viandes étouffées.
Ils ne mangeaient même autrefois d'aucun animal qui n'eût été saigné par leur roi ou par un prince de sang royal. Ce privilège fut, quelques mois avant Île campagne franco-hova, l'occasion d'une guerre civile qui détrôna les petits rois Antaimoro.
Quelques libres-penseurs, il y en partout, même chez les Antaimoro, trouvaient fort incommode de ne pouvoir manger de viande sans que leur roi ait saigné la bête. Ils se révoltèrent. Le sang coula à flots, le sang des bœufs, heureusement. Les. rois. ef les princes, se voyant les plus faibles, avaient eu le bon esprit de s'enfuir. Seul, le roi de Matitanana fut pris. Le chef du parti populaire, afin d’humilier son maître, saigna de sa propre main un bœuf, et condamna le
pauvre prince à manger de ce bœuf égorgé par un
autre que lui. Content de l'avoir ainsi déshonoré, le
révolté laissa au roi la vie sauve.
Tandis que le roi de Matitanana sauvait sa tête au
prix d’une telle humiliation, la populace poursuivait
Li = — in ee &
Case de chef sur la Côte Est.
une douzaine de princes, qui vinrent se réfugier chez M. Desjardins. Ils avaient auparavant demandé du secours au Gouverneur et aux officiers hova d'Ambohipeno. Pour toute réponse, le brave Gouverneur
avait dit aux révoltés: « Tuez, pillez, brûlez tant
que vous voudrez dans vos villages antaimoro ;
. Ÿ mais ne touchez pas à Ambohipeno où nous habitons. »
Les princes antaimoro, abandonnés par les officiers hova, s'étaient donc refugiés chez M. Desjardins. Les révoltés demandent leurs têtes. Le Français les refuse. Les officiers hova eurent la lâcheté de joindre leurs sommations à celles de la populace. M. Desjardins répondit: « Vous me tuerez avant de toucher à un seul de ces malheureux qui sont mes hôtes. » On savait le Français résolu, on n'osa point l'attaquer, et, ne pouvant tuer ses princes, le populace massacra leurs troupeaux. Eux qui, de mémoire d’Antaimoro, n'osaient pas saigner le plus petit veau, ils se baignèrent ce jour-là dans le sang des bœufs.
Quand il fut fatigué de tuer, le peuple vendit les bœufs survivants. Il les donnait pour un franc vingtcinq. M. Desjardins en acheta tout un troupeau, qu'il rendit ensuite à ses légitimes propriétaires. La puissance royale ne s’est pas relevée de cette révolution. Ces pauvres rois n'étaient pas cruels, ils n'avaient répandu d'autre sang que celui des bêtes. Le peuple antaimoro a conquis sur eux la liberté de la boucherie.
Les Antaimoro d'aujourd'hui ne sont plus mahométans. Ils ont conservé de vieux livres arabes, qu'ils ne comprennent guère. Ce sont des recueils de formules cabalistiques. Avec les formules tirées de ces livres, les sorciers ou parmosavy composent leurs odys, espèce de gris-gris redouté dans le pays. Le mot wpamosavy veut dire à la fois sorcier, médecin et empoisonneur. Les mpamosavy sont médiocres médecins, certains les
disent bons sorciers ; il sont en tout cas empoisonneurs
émérites. Il viennent exercer cette lucrative profession à Masindrano, où ils jouissent de la faveur de certaines gens, d’abord leurs patrons, ensuite leurs vic-
times.
Fort-Dauphin. Les Antanosye
Fort-Dauphin est un port naturel assez bon, le seul que l’on rencontre au sud-est de Tamatave. Le climat y est d’une salubrité exceptionnelle.
La chrétienté catholique de cette ville se compose de trois éléments différents : Les Blancs, créoles de la Réunion ou de Maurice. Ils sont peu nombreux à Fort- Dauphin mais tous catholiques. Zes Æova. C'est le peuple conquérant et dominateur. Les uns composent la garnison, les autres l'armée expéditionnaire. Il s’y couve toujours un groupe catholique. Les ARHANOSY indigènes de la région de Fort-Dauphin.
Jusqu'en 1873, le P. Chenay n'avait jamais pu réunir les Antanosy. Les exactions de l'armée hova les faisaient fuir. En 1893, un séjour prolongé le mit en contact avec ce peuple doux, pauvre, ami de la France et tout disposé à passer au catholicisme.
« Si vous restiez ici, disait au missionnaire M. Marchal, propriétaire généreux et influent de cette contrée, je provoquerais un grand Kabary où j'inviterais le roi Befiala, la reine de Sainte-Luce et d’autres souverains. J'obtiendrais d'eux la décision que tout leur peuple,
où l’on compte tant de catholiques baptisés, se déclare &
pour notre foi. » Cette ‘motion eût été acclamée, car
beaucoup d’Antanosy, baptisés à la Réunion et à
je L ne ont répandu chez eux l'amour de notre religion. ” Le catholicisme, à leurs yeux, c’est l’idée libératrice: la secte des nd à est la religion officielle et imposée ; le luthéranisme, la secte odieuse. On peut estimer à un milier le nombre de catholiques baptisés, épars dans Îa région, et parlant avec bonheur le peu de français qu'ils ont retenu.
Les Antanosy avaient émigré en masse vers la côte ouest; en masse aussi ils reviennent, au grand détriment du commerce de Saint-Augustin. Le roi Rabefanatraka devait, en 1893, revenir dans son royaume héréditaire de Fanjahira, à la tête de vingt mille Antañosy.
L'évangélisation trouve donc à Fort-Dauphin de grandes espérances ; le trafic y ouvre à la civilisation des pays fort riches, encore sauvages et inexplorés.
Le caoutchouc forme, dans le sud de Madagascar, de véritables forêts. Exploité d’une façon sauvage par les Malgaches, il est encore très abondant. Tout, d’ailleurs, pousse merveilleusement sur cette côte: Certains villages ressemblent aux paysages bretons des environs d'Auray. On y chemine au milieu de haies
verdoyantes, moins belles que les haies bretonnes, mais
charmantes encore.
Les Antandroye En allant de Fort-Dauphin vers le Sud, on rencontre de grandes plaines, remplies de cactus épineux (cactus opuntia). Par endroits les cactus deviennent
plus touffus et plus élevés. Ils cachent un village enclos
dans leur haute et impénétrable muraille. Deux portes appelées varahady servent d'entrée et de sortie à ces villages. Les portes sont fermées la nuit. Çà et là, quelques champs de maïs et quelques pâturages, où errent un petit nombre de bœufs et de moutons, prouvent que, si le pays est pauvre, il doit sa pauvreté, non point da la stenlité du sol, mas à à paresse des habitants. Andrahomana est le port où les Antandroy viennent pour leur commerce. C’est un des peuples les plus sauvages et les plus inhospitaliers de Madagascar. Aucun étranger ne peut s’aventurer chez eux sans risquer sa vie. Ils se nourrissent de maïs, de millet de sorsho, et de racines, [ls ne boivent presque jamais d’eau ; car l’eau potable manque dans leur pays; ils se désaltèrent avec la sève du cactus opuntia, qui leur fournit aussi ses figues pour nourriture, quand la provision de racines ou de céréales est épuisée. Ces cactus servent de retraite aux tortues de terre, qui s’en nourrissent et y trouvent un refuge, sans lequel, on les aurait depuis longtemps détruites.
Les Antandroy n'apportent guère à Andrahomana que des tortues et de l’orseille. Ils ont chez eux de la cire ; mais ils la mangent avec le miel. Quand :üls
viennent à Andrahomana, ils n'ont d'autre vêtement
qu’une étroite ceinture autour des reins. Ils couchent
sur la terre nue, à la belle étoile. Ils ne vendent pas seulement des tortues, ils se vendent aussi les uns les autres. Des parents vendent leurs enfants, des amis vendent leurs amis, après les avoir attirés dans un
piège. Le P. Chenay a vu, à Fort-Dauphin, des
enfants volés, puis vendus par des gens de leur village :
il a vu aussi une jeune fille vendue par son fiancé. Le pays des Antandroy est pauvre en produits ;
mais c’est un des plus riches de Madagascar pour
l'histoire naturelle. C'est la patrie des épiornis ; On y
Habitation sur la Côte Nord-Ouest.
trouve des débris d'œufs, et des ossements de ce gigantesque oiseau. Les Antandroy prétendent même que quelques rares épiornis errent dans leurs solitudes, ainsi qu'un félin, une espèce de léopard assez rare et introuvable ailleurs. M. Grévé a envoyé à Paris une griffe d'épiornis, elle servait d’ody, ou de gris-gris, à
un Malgache qui prétendait avoir lui-même tué l'oiseau.
On paierait cher le chasseur audacieux, qui iraît chez
les Antandroy, capturer les espèces propres à cette
étrange et mystérieuse région.
Nosi-Vey
Nosy-Vey ‘est un ilôt de corail, situé à l'embouchure de la rivière de Saint-Augustin, en face du pays des Mahafaly. Les Mahafaly ne sont pas plus civilisés que les Antandroy. Leur nom même indique qu'ils sont superstitieux, car Mahafaly, en dialecte sakalave, signifie qui a beaucoup de a/y, d'aliments défendus par les sorciers. Aux uns les sorciers interdisent de manger du mouton, à d’autres du cabri, ou de la volaille, ou des tortues. Et il faut en passer par là.
Les Mahafaly admettent, dans leurs ports, des traitants blancs ; mais ils les rançonnent souvent, les pillent de temps en temps, les tuent quelquefois. Quand le missionnaire voit tout ce que souffrent ces pauvres traitants pour gagner misérablement leur vie, il se sent plus excité à se sacrifier pour la gloire de Dieu ét:lé salut des âmes.
Nosi-Vey n'était, il y a quelques années, qu'un îlot désert. Les chefs des maisons de commerce de la Réunion établies dans ces parages, las d’être sans cesse pillés par les Mahañfaly et les Sakalaves, eurent l’idée de construire leurs magasins sur cet îlot, où ils débarquèrent quelques canons pour se défendre contre ces sauvages en cas d'attaque. Depuis, les traitants, dispersés sur les divers points de la côte, viennent à
Nosi-Vey renouveler leurs approvisionnements de mar-
chandises, et apporter les produits achetés par eux dans le pays, l’orseille, les tortues, les pois du Cap, et aussi, il faut bien l'avouer, ce qu’on appelle vulgairement /e bois d'ébène, car toutes ces maisons de commerce faisaient la traite des noirs. On a fermé longtemps les yeux sur ce trafic, sur lequel on réalisait de plus gros bénéfices que sur l’orseille et les tortues. Il a été entièrement aboli à Nosy-Vey depuis 1888.
Les Hova se sont, en 1890, emparés de Tuléar. Le Père Chenay était sur cette côte, quand, le 6 janvier, des soldats débarquent, sans être en rien gênés par les Sakalaves. À mesure qu’une escouade atterrissait, elle remplissait de sable des sacs dont on formait des talus. Un léger bombardement suffit à effrayer les rois Sakalaves ; ils vinrent tous faire leur soumission au prince Ramahatra.
Cette facile victoire des Hova aura des conséquences salutaires. Les gouverneurs hova n'’enrichiront pas le pays; n'étant pas payés par leur gouvernement, ils devront, pour vivre, piller leurs administrés. Mais ils assureront, du moins, une sécurité relative, meilleure assurément que la sauvagerie des Mahafaly ou des Sakalaves. Leur politique sera aussi de protéger les missions, car ils sentent que les Sakalaves convertis seront plus gouvernables que les Sakalaves sau-
vages. Aussi le moment semble-t-il venu de commencer à Nosy-Vey, ou à Tulléar, une mission catholique. Les
traitants de Bourbon, la colonie d’Antanosy venue de Fort-Dauphin, en formeraient le noyau. Nosy-Vey con-
tient déjà cent seize catholiques.
La côte ouest.
De Morondava à Majunga s'étend une vaste région,la plus inhospitalière et la ‘plus esclavagiste qu'il y ait à Madagascar.
Quelques naturalistes ont voulu plusieurs fois se hasarder dans ce pays, riche en plantes eten animaux rares ; mal leur en a pris. On dit ce pays fertile ;
Chef arabe des Comores. mais il est tyrannisé par des Musulmans venus de Zanzibar,
des Comores ou de Bombay, qui gouvernent à leur gré les rois Sakalaves, convertis par eux au mahométisme. Dans cette région, aussi fermée que l'Arabie, les musulmans ont monopolisé le commerce à leur profit ; ils y maintiennent la traite et le trafic des esclaves. Ces derniers proviennent soit de razzias faites dans l'intérieur, ‘même chez les Hova, soit de la traïte toujours continuée dans le canal de Mozambique par les boutres arabes, qui amènent sans cesse des esclaves de la côte d'Afrique. Sous la domination de ces Arabes, l'esclavage est très dur: il se commet là beaucoup d'actes de cruauté; et, c'est le foyer d’une hideuse immoralité. Il y a un marché public d'esclaves à Maintirano, avec chaînes, carcans et tout l'attirail
ordinaire de la cruauté musulmane. Il serait à désirer
que le canal de Mozambique fût un peu plus surveillé
par les croisières européennes, surtout les abords de Maintirano ; il serait aussi à désirer, au nom de la science et des intérêts du commerce, comme au nom de l'humanité, qu'on aïidât, s'il est nécessaire, les Hova à pénétrer dans ce repaire de brigands et d’assassins. De plus on ferait bien d'aller visiter, près de Maintirano, un îlot, où, d’après un témoin oculaire, on jette les esclaves vieux et infirmes, pour qu'ils y meurent de faim et de misère, au milieu des ossements blanchis, et des cadavres en putréfaction d’autres esclaves déportés avant eux. Les Arabes tiennent à ce que ce pays reste fermé et inconnu aux Européens, qui les gêneraient dans leurs affaires, et surtout dans
leur abominable commerce de chair humaine.
La Côte Ouest.
De Majunga au cap d'Ambre, la côte est riante et pittoresque; la verdure indique un sol fertile. Les rivages sont accidentés par un grand nombre de criques et de ports. Au fond d’une de ces criques, se trouve la mine de houille d'Ambavatobé. De ce côté,
comme du côté de Vohinraro, il y a de vastes pâtu-
rages et beaucoup de bœufs. Le nord de Madagascar
est plus riche et plus beau que le sud.
Nossi-bé, île jolie et fertile, malsaine. La côte Malgache est, à cet endroit, aussi fertile et pius salu-
bre. Elle fournit à Nossi-bé et à Mayotte, du riz et des bœufs. Les Pères du Saint-Cœur de Marie évan-
gilisent, avec un grand zèle, Nossi-bé.