LE8 GOUVERNEURS
Os ^gouverneurs existent également dans l'Imerina et il y en a dans chacune des principales villes ou chefs-lieux de province.
Créés pour diminuer et annihiler la noblesse, et pour favoriser le protestantisme, ils ont fidèlement travaillé à l'un et ù l'autre but. Choisis en effet, presque exclusivement, parmi les élèves des écoles protestantes, ils mettent tout naturellement leur influence au service de leurs mattres qui, du reste, ne négligent pas de les suivre avec soin, de les surveiller, de les récompenser ou de les briser. Ils sont tout-puissants, ils rendent la justice, imposent les corvées, enregistrent les mariages, peiroivent les impôts, en un mot administrent tout et connaissent de tout, ne laissant absolument aux seiî^neurs ou toiiipomenakely qu'une situation huuuiable et un simulacre d'autorité.
Surtout ils pressui f'nt, pilliMit, <»t volent.
AMiidagascar, aucim ollicier d'aut une administration n'est payé. Souvent même ils on! dû acheter, et fort cher, la place de premier, de second, de troisième gouverneur. Il faut donc rentrer dans ses fonds d'abord, puis s'enrichir. Pour cela, on vendra tout, son influence, ses arrêts, ses services et, quand cela ne suffira pas, on se fera donner ce que Pon trouve à sa convenance.
Avez- vous une villa qui plaise au premier ministre, ou même à quelqu'un de son entourage, on vous fera dire que la Reine trouve votre villa très belle. On sait ce que celasignitie et on s'empresse de la lui ollrir. Dans les provinces le gouverneur fait absolument la
DB L'AUMUiISTRATION
même chose. Troove-t-il par exemple votre plantation de cannes, de café ou do coton, remarquable, vous recevj-ez uae invitation semblable et vous n'aurez qu'h y faire la même réponse.
Mais ce sont surtout les gouverneurs des pays coruiuis qui pillent, volent, saccagent et s'enrichissent. Un gouvernement, pour eux, c'est suivant une heureuse expression de M. Martineau, une ferme prise à bail à laquelle il faut faire rapporter le plus possible, tout en payant au gouvernement central un loyer proportionné à son revenu. Car, leur principale mission, c'est de procurer des ressources au premier ministre. S'ils le font convenablement, on fermera volontairement les yeux sur leurs exactions et on restera sourd à toutes les plaintes, pourvu qu'ils n'aillent pas au delà de toutes les bornes; sinon, le premier ministre qui connaît par ses espions toutes les ressources de leur gouvernement, les fait avertir, et ils s'empressent de s'exécuter. Us savent du reste, moyennant tinaaces, s'assurer eu haut lieu de puissants protecteurs, pour les défendre et les avertir.
La place est dilïîcile à obtenir. Il faut pour cela faire de grandes avances, donner un peu k tout le monde et se créer ainsi un courant de sympathies qui vous porte tout naturellement au pouvoir, si un autre n'est pas plus généreux que vous. Ainsi le gouverneur actuel du Boina, Ramazombasaba, donna 30,000 francs pour obtenir sa place, et, en 1892, quand je quittais Tananarive, deux familles désirant obtenir, si je ne me trompe, la direction des établissements pénitenciers et agricoles du premier ministre- près de Tamatave, l'une dépensa, m'assura-t-on, 10,000, et l'autre 12,000 piastres. Ce fut la dernière qui l'emporta.
Mais une fois la place obtenue, et toutes les précautions prises, le pays est mis on coupe réglée.
Il y a d'abord les dons de joyeux avènement, moutons, bd'ufs, piastres, etc., etc.; et celui-là serait à plaindre qui oublierait d'être généreux. Puis il y a la corvée pour cultiver les rizières du gouverneur, bâtir ses maisons, faire ses moissons, garder ses troupeaux, piller ses subordonnés, etc. ; ensuite, les impôts de douane et autres qu'il doit faire rentrer au compte du premier ministre, maïs dont il garde la plus grande partie; enfin les cadeattx de toute sorte qu'il reçoit ou qu'il se fait donner pour les procès, pour l'enregistrement, pour mille autres causes et à toute occasion. Ainsi quelqu'un néglige-t-il de faire inscrire son mariage : c'est 250 fr» d amende qu'il évitera par un large cadeau fait au gouverneur; de même) s'il vit en concubinage, s'il se sépare de sa femme sans
MADAGASCAR £T LfiS UOVA
avertir, s'il est accusé, même à faux, de n'importe quelle faute.
L'époque de la levée des troupes, en particulier, est pour les i?ouverneurs une source de revenus vraiment extraordinaire. « Dans une des circonscriptions de l'Imerina, raconte M. Marliiieau*, tous les jeunos i;ens qui pouvaient offrir une iMiirou sulfisanle étaient dispensés du service militaire; en revanciie^ on earùlail les iaQrmes et les vieillards. »
Que craindraient-ils? Le pis qui puisse leur arriver, c'est d'être obligés de partager un peu plus largement avec le palais. Quelques milliers de piastres de plus leur feront tout pardonner.
Ainsi le gouverneur de Maevatanana, chargé de seconder M. Suberbie dans son exploitation» le faisait impudemment voler, par ses ouvriers, par ses surveillants, à la douane, partout. Et personne ne saura jamais ce que M. Suberbie a perdu de ce chef. Sous la pression de la Résidence de France, ce gouverneur fut enfin mandi' à 1 anaiiarive. On espérait sa r(''vocalion . Il est retourne à son poste, moins riche qu'auparavant, mais plus lier et plus arrogant, et plus voleur que jamais.
Veut-on un autre fait très expressif et qui montre bien coniinent un gouverneur peut s'enrichir ? On avait volé à un commerçant de Mahela pour un millier de francs de riz. Pressé par le premier ministre d'agir et de faire justice, le gouverneur, au lieu de rechercher les coupables — et pour cause peut-être — lève sur les habitants une contribution de 6,000 à 7,000 piastres, en donne 1,000 au négociant et... garde le reste.
Évidemment, il y a des places de gouverneur beaucoup meilleures que les autres, par exemple celles de Tamatave, de Pianarantsoa, du Boina, etc. Celles-là sont les plus recherchées, et une fois qu'on les a obtenues, on les garde longtemps, ordinairciiicat tonte la vie ; parfois uiéme on les |)asse à son lils. Ainsi llainandnamampandra, gouverneur de Tamatave, est-il à son poste depuis de très nombreuses années. C'est lui qui négoeia le traité de 1885 avec l'amiral Miot et M. Patrimonio. Un de ses (ils est le gendre du premier ministre, et il pouvait au moins prétendre à remplacer son père, quand il se laissa entraîner dans le complot de Rajoelina.
Quelquefois cependant un gouverneur est disgracié ou envoyé dans un poste subalterne; mais alors c'est ordinairement pour des considérations politiques, ou bien certains gouvernements sont comme un exil déguisé. Ainsi, le gouverneur actuel d*Ihosy, Ra- . maniraka, 44« honneur et second ambassadeur en France en 1882,