CHAPITRE XVI
DE LA CORVÉE
Tous ces impôts, que nous venons d'ënumérer, ne sont pas excessifs et ils pourraient être supportés, même par un peuple pauvre, comme le peuple malgache, s'il ne s*y en joignait un autre, plus lourd, plus odieux, plus vexatoire, et qui est l'occasion de criantes
iûjuï<tices, jo veux dire la corvée.
11 ne s'agit pas ici des corvées que les esclaves doivent à leurs niaftres. Celles-là, nous en avons déjà parlé. Du reste elles ne dépassent pas la mesure, et tant que l'esclavage ne sera pas aboli, elles seront inévitables.
Mais les hommes libres doivent eux-mêmes d'innombrables corvées, au seigneur, aux gouverneurs, au premier ministre, à la Reine, qui peuvent exiger de tous et pour toute chose, tout ce qu'il leur plaira. Et ces corvées des hommes libres sont autrement dures et nombreuses que celles des esclaves. Pas plus que ces dernières, du reste, elles ne concourent au bien public, mais sont, ordinairement du moins, uniquement employées pour le plus grand bien et le plus grand avantage des personnes qui, à un titre quelconque, détiennent le pouvoir, ou de leurs alliés.
Il li en était pas ainsi dans le principe, et la corvée était au contraire une institution très raisonnable, très utile, populaire même, que des intérêts tout à l'ait personnels ont romplèlei n ni viciée, en la détournant de son but, et en en multipliant les exigences.
Primitivement, la corvée était due au souverain, chef des seigneurs, à peu près au môme titre et de la même manière qu'à ces derniers.
Le seigneur formait avec ses serfs une véritable communauté. Il
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leur avait concédé une partie de ses terres, il les protégeait et les défendait. Eux, à leur tour, lui devaient certaines redevances : du TïZy de la viande, etc., et aussi le concours de leurs bras pour certains travaux; et celui de leurs personnes, quand il s'agissait de repousser une incursion des ennemis ou de porter la guerre chez un de ses voisins.
Or, le souverain n'était que le clief des seia^neurs, presque l^m d'eux, vivant de leur vie, avec un pouvoir très restreint, des sujets fort peu nombreux, un territoire très limité, sans iasle et sans prétentions.
Il nous est possible de reconstituer un de ces anciens chefs du peuple hova, qui en avait une foule alors, un des ancêtres des sou* verains actuels de Tlmerina.
U est couvert d'un lamba de soie, d'un de ces vieux lamba presque introuvables aujourd'hui, aux dessins variés, à Tomementation régulière, faite de triangles et de losanges; un pagne, petit rectangle d'étoffe avec des perles de plomb recouvrant complètement le tissu, lui ceint les reins; il porte trois colliers de petites perles multicolores pressées les unes contre les autres en lignes droites brisées, deux aux chevilles et un troisième au poii^net gauche; une amulette, qui est souvent nn liout de corne encadrant un poil de taureau, lui pend sur la poitrine, et sa tête est ceinte d'une couronne l'oruiee de dents de eaïinans.
La case du Fanjakana, conservée dans le palais de la Reine à Tananarive, est le type fidèlement conservé des anciennes demeures royales. Elle mesure 18 mètres de long sur 5 de large; son toit en chaume s'appuyait sur trois piliers en ligne droite, ceux de chaque côté supportant celui du milieu, qui ne supportait rien; aussi était-ce celui-là qui était l'emblème de l'autorité, et c'était là que se plaçait le souverain.
Du reste, cette case n'avait aucun ornement, et sa disposition intérieure reproduisait la disposition invariable des cases malgaches : la i)orte à Touest, ou plus exactement au sud- ouest; le mortier ;\ piler le riz, au sud en lace de la porte ; plus loin, a l'angle sud-est, le poulailler ; le lit à l'angle nord-est, et le foyer en face de la paroi ouest, au milieu, devant le pilier central^ Telle était la case d'Andrianampoinimerina. Chacune de ses douze femmes en avait une semblable; il y en avait une autre pour les idoles; toutes
1. Tous ces détails ont jui (Mre reconsUtucs grâce aux documents recueillis i>ar les soins de M. Jull> , à qui du rcsle sont empruntés la plupart des détails de ce chapitre.
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ces cases étaient eaviroonées d'une enceinte commune et constituaient le rova.
Le souverain devait à ses subordonnés aide, protection et défense ; il réglait leurs différonds, s'occupait de maintenir Tordre, en un mot les gouvernait. Ses sujets, (M1 retour, outre rectaines redevances fort légères, se réuuissan nt à certains jours pour planter et récolter ses rizières*, réparer l'enceinte du rova, bAtir ou entretenir ses maisons. Il fallait peu de corvées pour cela. La forêt était encore assez rapprochée, et tous les bois étaient apport par la multitude marchant en corps, pleine d'entrain et de gai té, le pas réglé par un rhythme variant avec les difficultés du chemin, plus alerte et rapide à la descente, se ralentissant à la montée.
La guerre, elle aussi, était une corvée, et tous les hommes libres devaient y participer, toiigours prêts du reste à accourir au premier son de la conque marine. Mais c'était une corvée d'un genre particulier, que tout le monde comprenait et acceptait, et dont nous ne parlerons pas ici. Jusque-là, on n'avait pas encore songé li des travaux publics pouvant intéresser toute la communauté.
Ce furent surtout Andrianamasinavalona et, encore plus, Andrianampoinimcrina, qui s'occupèrent de travaux d'intérêt général, reprenant, continuant et achevant, ce qu'avaient ébauché leurs prédécesseurs. £t comme ils n'avaient pas d'argent, comme alors il n'y avait pas d'ouvriers payés, ils firent naturellement appel à la corvée.
Tananarive était en ce temps-là comme un Ilot rocheux, une montagne isolée, perdue au milieu d'un immense lac ou, pour parler plus exactement, d'un immense marais, formé par les eaux de rikopa recouvrant les plaines voisines. Une double digue de 30 kilo*
mètres de long fut construite en terrassements, large, élevée, solide, et c'est ainsi que furent créées les immenses rizières qui font face à la ville du côte de l'ouest, et sont les plus belles de toute l'imerina.
Ch?i''un ciuapienail l'utilité de cet immense travail, et tous s'y prêtaient volontiers : t Quand le ventre est dans l'eau, il faut travailler, » disait un chef, apportant lui-même de la terre [Huir réparer ces mômes digues, crevées après le cyclone de janvier 1873. Ce langage expressif peint bien le grand travail exécuté par Andrianampoinimerina et aussi l'empressement du peuple à y contribuer.
Le grand monarque ne s'en tint pas là.
I. Cet usage subsiste encore aujourd'hui, cL c'est ainsi que chaque année on plante et on récolte la « ri/iJ n' de la Heine située à l'ouest de la place de Nahainasina, au âucl du petit lac uù se trouve l'ilol de Kosy.
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Il créa le Rova d'Ambohimanga, fit construire la route qui y conduit, une des meilleures qui existent encore, dans le pays; surtout régularisa, organisa, jusqu'à un certain point, fonda la corvée.
C'est lui qui créa la caste ou cnrpoi ation des bûcherons, les 700 hommes de Vakinandiana, « qui sont chauves de bonne heure », à cause des charges que continuellement ils portent suc la tête; groupa les forgerons, les eliarpentiei's ; distribua à chacun sa tâche particulière, en dehors de laquelle on ne doit rien lui demander; en un mot réglementa ce service public.
Mais tout cela, il ne faut pas l'oublier, avec l'assentiment, ce n'est pas assez dire, avec l'enthousiasme public, tellement l'utilité de tous ces travaux était manifeste et comprise de tous, tellement ' aussi ce peuple est natui^llement obéissant, soumis à ses cbefs, facilement disciplinable.
Son fils et successeur, Radama avait la même ambition, la môme valeur gaerrière, mais non peut-être le même talent d'organisation ni la même intelligence pratique que son père. 11 était en contact constant aver les blancs, il s'était iaii, par leurs récits, une haute idée des nations européennes, il avait entendu parler de Napoléon I" et il voulait le reproduire: « As-tu servi sous l'empereur? demandait-il au sergent français Robin, je veux l'imiter. »
Gela fait sourire, mais c'est là cependant qu'il faut cbercber le secret de ses entreprises.
La vieille case couverte de chaume ne lui suffit plus. Il voulut avoir un palais et il se fit bâtir par Le Gros celui de Soavinana. Il commença le nivellement de la montagne d'Ambohinajary, située au sud de la place de Mahamasina; il continua la création et l'organisation d'une armée permanente ; il multiplia les guerres de conquête et recula les bornes de son empire, à peu près jusqu'aux limites actuelles.
Mais la corvé(> se trouvait ainsi singulièrement alourdie et détournée de son but. Ce n'étaient plus quelques travaux légers j)oiir cultiver la l'izière du souverain, ou lui construire une case en chaume. C'étaient d'immenses travaux qui n'avaient d'autre but que d'entretenir le faste d'un roi orgueilleux et ambitieux. De plus, alors même qu'elle concourait à des travaux publics, guerres ou autres, le peuple n'en voyait plus l'utilité immédiate, comme par exemple pour les digues de l'Ikopa, construites sous Andrianampoinimerina ; et, peut-élre, si Radama avait été plus perspicace et
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moins orgueilleux, eût-il aperçu un commencement de mécontentement et de légers munaures se manifester painii la multitude. Ces plaintes cependant n'allaient jamais bien loin et, en délinitive, on obéissait encore d'assez bonne gn\ce.
L'avéneiiient de Ranavalona l'*" détourna la corvée vers les usines de Mantasoa, la fabrique de canons et les autres préparatifs de guerre.
C'était le moment où la France avait bombardé et pris quelques points de la côte est et que, résolue enfin à venger la conquête de Tamatave sur son allié le roi René« et celle de Fort-Dauphin sur son propre représentant, elle paraissait décidée à une action décisive à Madagascar. M. de Polignac venait d'écrire à Ranavalona une lettre qui était une mise en demeure de se soumettre à notre protectorat, et le prélude d'une conquête,
La iicine hova voulut se préparer à la guerre et fonda Mantasoa.
Ce fut une vraie merveille, la création d'un homme de génie que cette ville de Mantasoa, où la Reine vint elle-même résider souvent, où son tils de prédilection et futur successeur, Radama II, s'était fait bâtir une maison à côté de celle de M. Laborde, où la plupart des grands de Tananarive voulaient avoir une villa, où surtout d'immenses usines, solidement bâties en briques et pierres, s'élevaient pour la fonte des canons, pour le percement des fusils, etc. On fabriqua des obus, des fusées à la congrève, de la poudre et mille autres inventions utiles, dont beaucoup n'ont pas été reproduites depuis, la fabrique de papier, la verrerie, la porcelaine, etc., etc.
Mais tout cela était fait par la corvée, et 40,000 hommes travaillaient à la fois dans les usines de Mantasoa. Quelle charge écrasante ce devait être pour un peuple aussi peu nombreux!
Et cependant l'on ne se plaignait pas. ('/'est que, outre la main impitoyable de Uanav-ilona qui eût prouiptement étouffé dans le sang du coupable toute ap})arence de mécontentement, M. Laborde était aussi bon qu'il était inventif, et son cœur l'emportait encore peut-être sur son admirable intelligence. Il était obligé de se servir de la corvée. Mais son unique préoccupation était d'en adoucir la dureté. 11 prélevait sur les sommes considérables, par lesquelles la vieille Reine récompensait chacune de ses nouvelles inventions ou payait ses immenses services, tout ce qui ne lui était pas nécessaire pour son entretien personnel, afin de payer de ses propres deniers, au moins autant qu'il le pouvait, cette corvée dont il était le premier k gémir, d'exciter parmi ses ouvriers une véritable émulation, de les intéresser à son œuvre.
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Et ce ne sera pas un des moins beaux chapitres de sa vie que
celui où Ton racontera tous ses elTorts, toutes ses industries, toutes ses créations, pour soulager ces pauvres malheureux, leur rendre la corvée tolérable, les aideî à vivre, et souvent les arracher à la cruauté d'une vieille Renie sanguinaire. Si ce fut par ses services et par son intelligence, toujours en éveil, et capable de satisfaire à tous les caprices de Rauavalona, qu'il put se maintenir si longtemps en sa faveur, ce fut par sa générosité sans bornes, par son dévouement à ses inférieurs, par la bonté de son cœur, qu'il sut, dans un poste
tout devait concourir à le faire détester, se faire aimer de ses ouvriers, devenir leur ami, leur père, et acquérir une telle popularité qu'aujourd'hui encore son nom est en bénédiction.
Et si l'on veut être complet, on comparera celte conduite à celle des Anglais, qui ruinèrent son œuvre et depuis bientôt cinquante ans lui ont succédé dans la direction de la corvée, et cet amour du peuple pour le grand Labui de, à la haine dont il poursuit l'arrett et consorts.
« Accablez vos sujets, aurait dit ce dernier. Des corvées, encore des corvées; c'est le meilleur moyen de régner. »
En tout cas, c'est là ce qu'il a mis en pratique.
La corvée est anjMnrd'bui aussi multipliée que sous M. Laborde; mais outre qu'elle n'est jamais récompensée par ses directeurs actuels, on Ta complètement détournée vers l'utilité personnelle et privée de toutes les personnes qui, de près ou de loin, concourent au gfouvernement, ou seulement leur sont alliées.
La Reine, le premier ministre, les gouverneurs, les seigneurs, leurs frères, leurs sœurs, leurs oncles et tantes, leurs enfants, leurs cousins, tous demandent & la corvée toutes sortes de services.
C'estpar corvée qu'on bâtit leurs maisons, celles de leurs parents, de leurs serviteurs, — par corvée qu'on leur apporte l'eau, le bois, le riz, la viande, — par corvée (ju'on garde leurs troupeaux, qu'on cultive leurs rizières; qu'on défriche, garde et fait prospérer leurs plantations sur la cote ou ailleurs, et qu'on exploite les mines d'or, — par corvée qu'on les accompagne dans leurs voyages pour les porter eux-mêmes avec leurs bagages et leurs provisions, ou simplement pour leur faire honneur, — par corvée surtout qu'on apporte de Tamatave à Tananarive, en se relayant de village en village, tout ce qu41 leur platt de commander c an*dafy », au delÀ des mers. C'est cette dernière corvée surtout qui est parfois terrible. Que j'en ai rencontré de ces malheureux, par ces horribles chemins de la forôt, pliant littéralement sous le faix, et succombant
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S0U8 le poids de caisses pesant des centaines de kilos I Ils étaient de
40 à 15 conduits par un aide de camp, qui les piquait du fer de sa lance, comme il l'eût fait pour un troupeau de bœufs; montant, par exemple, unénorme corps de pompe pour Raparretfp sur les pcntos de l'Angavo, mettant des heures entières h faire des centaines de mètres, épuisf^s, haletants, brist's, et cependant obligés toujours d'avancer. L'ofticier qui les conduisait en était lui-même indigné! Ët pour tout cela, comme en général pour toute corvée, ils ne recevaient pas môme la poignée de riz nécessaire à leur nourriture! Un bœuf parfois que Ton tue et qu'on leur distribue, à la fin du voyage... et c'est tout.
C'est une corvée aussi* que les divers emplois de secrétaires, d'écrivains» d'aides de camp, etc. Et alors, c'est toute leur vie, tout leur temps, tool; leur travail qu'on leur prend, sans aucune compensation. Ils s'en tireront facilement, s'ils sont haut placés, en vendant leur inOuencc. Mais s'ils ne sont que des subalternes, ce sera la misère pour eux, leurs femmes et leurs enfants.
C'est la même choseégalementponrtonl bon ouvrier, un riselrur remarquable, un maeon ou un menuisier habiles. Un aide de camp viendra les féliciter au nom de la Reine, et leur dira que, dorénavant, ils auront l'bonneur de travailler pour elle. Auparavant, ils étaient h Taise et gagnaient de l'argent ; désormais, ils mourront de faim.
Le Hova est tellement docile de sa nature, tellement respectueux de l'autorité, tellement habitué k accepter tout ce qui vient de haut qu'il se soumet encore, même volontiers, quand c'est pour la Reine, ou le premier ministre ou le fanjakanœ, c'est-à-dire l'intérêt du royaume. Hais quand il voit ces corvées se multiplier pour l'oncle de la Reine, pour la tante de la Reine, pour les dix ou quinze enfants du premier ministre, pour tous les parents et amis, pour tous les gouverneurs, il ne se révolte pas encore, mais il s'efforce d'y échapper, il déserte, il s'enfuit, au besoin il va grossir les bandes des Fahavalo. Il y a même d'autros symptômes plus graves du sourd mécontentement qu'entraînent ces abus criants : les marchandises des convois — ce qui ne s'était jamais vu auparavant — commencent à disparaître et, dans un moment d'effervescence, des plantations sont pillées et détruites, comme par exemple les plantations de vanille du gouverneur de Mahanoro.
Telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, la corvée est donc une oppression sans nom qui accable la population , qui est répartie, à tort et à travers, au gré des caprices individuels, sans justice et sans discernement.
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De plus elle a le grand tort d'arrôter tout* initiative et d'étouffer tout progrès.
Elle ne doit donc pas durer ainsi.
Faut*il en conclure que l'institution est mauvaise^ et que oont devrons la supprimer quand nous serons les maîtres à Madagascar. Evidemment non.
Nous sommes naturellement portés en France îi ces conclusions
exagéréos. Une institution, bonne et utile en elle-même, donue-t-elle lieu à des abus? Vite, il faut la détruire.
Eh! mon Dieu! toutes les institutions humaines donnent lieu à des abus!
La corvée a rendu de très grands services dans le passé ; c'est un usage séculaire généralement accepté, une contribution au bien public parfaitement k la portée des habitants. Il faudra donc la garder. Ce sera même une nécessité.
Une fois Madagascar conquise, une foule de travaux seroot à faire, des routes d'abord, des chemins de fer, des terrassements, etc., etc. Le pays n'est pas riche, les revenus seront faibles, au moins dans le commencement; et il semble bien certain que la métropole se refusera k ce vieux système de subventions ou d'avancos d'argent ruineux, et pour le pays qui les fait et pour celui qui les reroit. .Madagascar devra se suffire. On ne pourra donc songrr à faire exécuter tous ces travaux à prix d'argent.
Pourquoi ne pas y appliquer la corvée?
Le Malgache ne pourra pas vous donner d'argent, par la raison qu'il en a fort peu. Mais* il vous donnera son travail, il vous prêtera ses bras, même pendant de longues journées, et sans résistance ni récriminations, et avec cela vous pourrez faire de grandes choses.
Tant que le gouvernement hova n*a fait que demander des corvées, même excessives, même injustes et sans utilité aucune, le |i upie a cherché à s'y soustraire par la fuite; mais dans l'ensemble il s'y est soumis. Quand, au contraire, on a voulu lui imposer l'impôt de la piastre, impôt injuste en soi et mal réparti, mais semble- t-il, pas excessif, le mécontentement est devenu tel que l'on a pu craindre des révoltes, et tous s'accordent à dire que cet impôt ne peut durer.
C'est par ce systèm»' de la cfirv*'*' que l'on a construit les routes de Java; c'est aussi de la même manière que Ton devra créer celles de Madagascar. La corvée ne sera ni odieuse, ni oppressive, ni même pénible, pourvu que l'on n'oublie pas les trois conditions suivantes :
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1<^ Qu'elle soit équitablement répartie, n'écrasant pas les uns pour épargner les autres, et encore moins ne tombant pas précisément sur les meilleurs ouvriers ou les artisans les plus adroits, comme une prime à rebours à la paressç ou à la maladresse. C'est une charge publique, à laquelle tout le monde doit contribuer, car tout le monde profitera des résultats obtenus.
^2" Qu'elle ne soit appliquée qu'à des travaux d'une véritable utilité publique et, autant que possible, d'une utilité évidente aux personnes mêmes qui y travf^illpront. En sorte que chacun comprenne bien qu'en travaillant pour tous, c'est réellement pour lui-même quMl travaille.
3"* Qu'elle ne soitj>as excessive et laisse largement à chacun tout le temps nécessaire pour ses propres travaux, son industrie ou son commerce. Sur ce point, on pourra cependant aller loin, surtout si Ton donne aux ouvriers quelques sous (cinq ou six par jour) pour leur nourriture. Le Hova a beaucoup de temps, et il est prôt à en donner beaucoup, parce qu'il l'apprécie à une très faible valeur.
Aces conditions, et avec une direction habile, une conduite prudente, une manière de faire pleine de condescendance, de l'indulgence et de la boulé, en même temps que de la fermeté dans la direcLion des travaux, on pourra tirer beaucoup de la corvée. Et les routes en particulier, les digues des rivières, les conduites d'eau pour alimenter les villages, etc., etc., les terrR«semenls d'un chemin de fer même, tout se fera rapidement, bien et à peu près pour rien.
CSe ne sera plus la corvée si l'on a peur du mot. Ce seront des prestations pour le bien public. Ët bien du temps se passera avant qu'on ne sente le besoin de les abolir à Madagascar, puisqu'elles existent encore en France où bien des ouvriers, bien des cultivateurs, bien des fermiers, préfèrent travailler quelques jours h. nos chemins vicinaux, plutôt que de se racheter au prix de quelques francs.