Tour du Monde, juin
2. Malgré tout, el pour me conformer à l'usage reçu, je garderai le nom de Hova, dans le cours de ce travail.
auteurs les plus sérieux qui ont écrit sur Madagascar, Oliver»
Sibree, les Pères Callet, Abinal, de La Vaissière, etc.;
2*» Comment expliquer la disparition du nom de • Vazimba »,
à qui fut subslitué celui de « ilova? »
Mali il ne faut exagérer ni l uno ni l'autre de ces deux dîflicullés.
Et d'abord, le nom de « lîova ^ — et c'est justement ce «lui a donné réveil à M. Grandidicr — est un simple nom commun qui existe chez la plupart des tribus de louesl, pour désigner ou le roi, ou la famille royale, ou leurs esclaves, ou quelque chose qui leur appartienne, qui, dès lors, pouvait très bien coexister en Imerina avec celui de Vazimba, pour désigner les anciens chefs, et s'étendre peu à peu à leurs successeurs, celui de Vazimba venant k disparaître pour une cause ou pour une autre.
Quant aux autorités citées, on ne peut en nier Hncontestable valeur. Mais peut-être que beaucoup d'entre ces auteurs n*ont fait qu'accepter simplement, sans examiner directement la question, la tradition et le langage courant, comme par exemple le faisait M. Grandidier lui-môme, dans son premier mémoire de 1886. Et il ne serait pas difficile de trouver dans leurs ouvrages bien des endroits qui, loin de contredire notre thèse, la supposent au contraire, la corroborent uu même l'établissent, par exemple dans le Père de La ^'aissière, Vi7}gl ans à Madarjaficar, ch. III.
Quoi qu'il en soit, tout devient clair dans cette hypothèse.
Tout naturellement, en effet, il doit y avoir alors deux ou, plus exactement, trois races bien distinctes sur le sol de rimerina : les Négritos ou Papouas, les Indonésiens et Polynésiens, entin les Malais : les deux premières plus mélangées et moins nettement tranchées, la dernière mieux conservée, car les vainqueurs ne devaient se marier que dans leur caste et jamais à un llova. Kn pratique, les unions îrrégulières suppléent en partie à cette prohibition légale, et ainsi s'explique que le type i Ândriana • lui-même s'altère et se modifie.
Tout naturellement aussi, la race conquérante domine en Imerina et forme une véritable féodalité. Ses chefs, en effet, se partagèrent, après la conquête, les territoires conquis et en formèrent autant de ficfs. ou menakehj, qui ne peuvent être possédés que par les deux premières castes ou par les membres de la lamille royale. Et si les autres castes nobles n'ont pas de fiefs, elles y suppléent par l'arrogance, par l'orgueil, par leur m< pris pour les simples t Hova ». Mais toutes sont également viciées, également
corrompues, et la famille chez élles est moins bien conservée, les
traditions des ancêtres moins bien observ«''es que parmi les castes
populaires. Et cela aussi, à un certain degré, est une conséquence de la conquête.
Il y a plus. Tous [os Ambaniandn» sont lAches; mais cola ost surtout vrai du jMMiple, et c'est là un des résultats dp la sujt Lion où il vit depuis trois siècles. En outre, si les « Andriaua » lienneiit, quoique légéremet, à leur indépendance, et redoutent l'influnnce étrangère; le peuple au contraire ou, pour parler exactement, le f Ilova » s'inquiète très peu de savoir qui sera maitre; et il est certain qu'une fois le fait accompli, il bénirait la domination de la France.
Il n'y a pas jusqu'au culte des « Vazimba > et à la croyance populaire à leur retour et à leur futur triomphe que cette thèse n'explique complètement. Les vaincus en effet se consolent toujours en entretenant des espérances même chimériques. Et il est tout naturel que les Hova vénèrent tout particulièrement les Vazimba qui alors sont leurs ancêtres. Quant à la nuance de crainte et de frayeur qu ils mêlent à Iput culte, elle s'explique assez bien parla rrainte du surnaturel ou mieux encore par l'influence des idécset des craintes qu'^'iirouvent leurs vainipieurs.
Cette bypotiièse donc devient, tout bien examine, très proliabie, et il me semble qu'il faut l'accepter complètement, au moins Jusqu'à plus ample informé. Ët c'est ainsi que se trouve heureusement résolu un problème à première vue insoluble, d'une race si mélangée et présentant tant de caractères différents. Il y a donc, en résumé, dans la population de Tlmerina, des traces de sang africain : elles s'expliquent par la traite des Mozambiques ; il y a des traces de sang arabe, juif, européen : elles sont le résultat naturel de diverses immigrations et de mélanges subséquents ; il y a enûn la triple race des tles de la Sonde, le Négrit08> l'Indonésien et le Malais; tout cela mélangé, confondu, croisé plus ou moins, comme peuvent le faire supposer tles mœurs excessivement relâchées, et une cuhabilation presque euntinuelle, sans que cependant les types primitifs, qiioicjue oblitérés et mêlés, aient entièrement disparu.
Mais, puur en revenir au fvpe andi iaua. relui que jus(iu"ici on a appelé le typo hova, et qu'il nous importe particulièrement d'étudier, ce type quel est-il ?
Voici le portrait qu'en tracent les Pères Abinal et de La V aissière:
< Cheveux plats ou légèrement bouclés, barbe peu fournie, teint olivâtre, bouche grande, lèvres un peu fortes, nez droit et court»
l'imebina.
yeux bridés» pommettes saillantes, corpulence médiocre, taille avantageuse, formes plutôt élégantes qu'athlétiques. >
Ce portrait est soigneusement fait. Si cependant j'avais à le refaire d'après mes propres observations, je le modifierais légèrement en deux ou trois points. Les cheveux ne sont bouclés que parmi le peuple. Le teint est olivâtre, oui, mais avec une iiiliiiité de nuances plus ou moins rapprochées de la couleur primitive. Le nez est généralement, presque iiniversellt nK'nt, écrasé, au moins très larcre. et je ne crois pas i n avuir vu que Ton puis6<» simplement dire droit, i^nfin, si les yeux soni bridés, ils le sont légèrement. ( omme ceux des Juifs chez nous, et non comme ceux des Chinois. Tous les autres traits sont exacts. Peut-être môme, et c'est là la remarque d'un ami qui connaît admirablement le pays, sont-ils trop spécifiés.
Mais si les traits caractéristiques des Hova les distinguent des autres races de Tlmerina, leur costume est sensiblement le même que celui des autres peuples de Ttle, tel par exemple qu'on peut le voir à Tamatave, & Diego-Suarez ou à Nosy-Be : le même salafca ou longue ceinture de toile passée entre les jambes et serrée autour des reins, la même tunique de toile de coton blanche ou akanjo^ le même lamba blanc dans lequel ils se drapent fièrement et non sans élé- ^tuice. quehjuefôisun chapeau depaille de riz. voilàpour leshommes.
Les femmes ont une tunique et un larui^a mijlables, mais elles portent ce dernier un peu dilIV'rcmment : elles couvrent de erraisse et tressent de mille manières leurs lonus cheveux noirs, mais elles n'ont pas de chapeaux; comme les hommes, elles vont nu-pieds.
Au printemps, au lieu de toile blanche ou colon écru, on porte des cotonnades bariolées et fort légères.
Ënûn à Tananarive, le salaka est parfois remplacé par un petit pantalon; et les gens de la cour, hommes et femmes, comme aussi quelques autres personnes riches en contact avec les Européens aiment à s'habiller comme nous. Cependant il est rare que l'on sacrifie le lamba qui est vraiment le costume national.
Quant aux enfants, le plus mauvais chiffon leur suffit et quelquefois rien du tout.
C'est on le voit un costume primitif et surtout peu cher; mais uialgré tout, il ne mampu^ pas de couleur locale, j'allais presque «lire de grAce, d'ampleur et de beauté. En tout cas, on s'y fait vite, et entre un Ibiva habillé à l'europ^'enne et un autre revêtu du costume indigène, si celui-ci est propre et bien porté, c'est le dernier que l'on préférera.
■mnrr I
CHAPllKE III
LËUR LANGUE
Une autre question que l'on pose souvent au voj'ageur reveDant de Madagascar, et que l'on m'a faite bien des fois à moi-même est celle-ci: « Quelle langue parlent les Malgaches? français ou anglais ? • — lis ne parlent ni Tun ni Taulre. Qaelques-uns sayent un peu d'anglais ; quelques autres un peu de français; il y en a même, formés par la Mission catholique, qui savent fort bien notre langue et la prononcent mieux que certains de nos compatriotes ; mais, entre eux, les Malgaches ne parlent jamais que leur seule langue nationale, la langue malgache, et c'est tout naturel.
Cette laiijc^ue est sensiblement la même dans toute Vî\e et parmi toutes les peuplades qui l'habitent. ÉvidpinmeDt, il y a des dilîéri'iK es parfois très notables. Le grand noiiil>re des castes et des tribuij, leur éloisTneuient et leur manque de relations, leurs jalou.sies et leurs guen (>s frécjiientes, certains usages particuliers qui réservaient certains termes à la sorcellfM'ie ou à l'usage des rhefs et que l'on ne devait plus employer après la mort de ceux-ci, la tendance de certains peuples à user dVxpressions figurées — ainsi les Sakalaves disent maetsaka, du désaltérant, pour rano de Teau; famonty, de i'émoUient, pour solika, de Phuile — les diiférences d'organe, de goût, d'occupation et, surtout, l'absence d'écriture qui laisse la langue toujours changeante et jamais fixée, tout cela et mille autres causes expliquent facilement cette diversité. Mais il n'en reste p is moins vrai qu'il n'y a qu'une langue unique, au fond partout la même à Madagascar, dont le dialecte hova, compris de tous, le plus répandu et le plus régulier, est comme le type et le modèle, tandis que les autres en sont des déformations ou des patois.
LEUR LAVGinS 31
Et cette langue, loin d'être une langue primitive, pauvre et barbare, est nu contraire très belle.
Je lui trouve trois caractères bien distincts.
i" Elle est très douce à la prononciation et très agréable à entendre. Aussi Ta-t-on surnommée Vitaliende l'hémisphère austral.
Aucun mot n'est terminé par une consonne, mais toujours par une voyelle très faiblement prononcée ; toutes les syllabes sont claires et sonores et la syllabe accentuée toujours nettement frappée; aucune articulation, difficile ou douteuse; aucun assem* blage de consonnes, rude ou moins harmonieux. Et cette douceur est tellement dans le génie de la langue qu'elle entraîne le changement ou la suppression de nombreuses consonnes dans la formation ou Punion des mots.
Ainsi de Sdsa, lavage, et de la particule verijale man, un forme manasa, laver, et non mansasa; de tsiny, blâme, on forme manisy, l>lAmerel non vian (s in t/.
Mansasa et mantsbiy seraient trop durs à prononcer.
C'est ainsi également que s'expli(pient les transformations qu'ils font subir aux mots étrangers, en les incorporant dans leur langue. Ainsi de la chose, cheval, passeport, ils font leisôa, sôaml, passipodra.
Enfin, c'est par cette môme raison d'euphonie que Radama I*% au commencement de ce siècle, lorsqu'il introduisit récriture parmi son peuple, ne voulut pas accepter Talphabet anglais trop irrégulier et trop indécis, et qu'il rejeta de l'alphabet français le c, le g. Vu et Vx comme inutiles, mais surtout comme durs h la prononciation.
2<» Un second caractère du malgache, c'est sa très grande régularité.
C'est une lancine d'agglutination, avec un petit nombiuî de racines et un très urand nombi*; do dérivés. Mais ces dérivas se forment d une manière constante et invariable, au mnyen de prélîxes verbaux^ ayant chacun leur sens bien déterminé, de
l. Ces préfixes sont wcrn, mamp, mampan^ mampi, maha, mi, mifampi^ mifan, etc., et c'est avec leur secours que Ton forme les diverses classes de verbes.
Ainsi, avec anatra, avif, vous formerez les verbes :
Actifs \ ^^^^^^^^f^"') donner un avis Oansatif : mamptmFonatm, faire admo*
( viampianatra, enBoigner Bester.
f mlfampt' anatra, s'ensei- Kenire : m{-ana(ra, étudier. . , \ pner ré^ipro inonipnf.
Beciproqnes i mifan anatra , s iuimonestcr \ lédiaroquement
MADAGASCAR ET LES BOVA
suflixes coninio ana, imi siiiipleaienl on joignant ensemble |)liisit"urs noms, qui apportent chacun leur signification propre, et forment ainsi ces noms si longs en apparence, rt bien faits pour ell'rayer un étranger, mais que l'on prononce et retient sans dinicullé quand on connaît la langue, car on en connaît la signification. Ainsi :
Ambohibéloma est pour Any-vohitra-veloma, au village des adieux.
Aniananarivo, pour any-ianana-arivo, aux mille mains. Andrianampoinimerina, pour Andriana<*any-fo-ny-imerina, le seigneur Yk au cœur de l'imerina.
C'est par des suffixes qu'on marque le genre : ainsi Zaza n'est
ni garçon ni fllle, mais
Zautldhy est un garQOO, Zaiuvavyt une fille.
La possession ou bien l'argent :
Trano-ko, ma maison.
7Va-nao, aimé de toi, etc.
Les mots sont invariables et n'ont aucune désinence changeante. Ainsi, il n'y a pas de marque du pluriel, et les trois temps des verbes s'indiquent par le changement de la lettre initiale, le présent par «n, le passé par n et le futur par A.
Miasa aho, je travaille; Niaso ahOf j*ai travaillé; Hiasa aho^ je travaillerai.
Le verbe être n'existe pas, ou pliitùt u a pas de forme propie, mais se trouve comme sous-entendu et compris dans tout substantif.
La construction de la phrase est ia construction naturelle et logique. Il n'y a d'exception que pour le sujet qui se place toujours après le verbe. Le pronom démonstratif présente cette particularité cnriease qu'il se répète avant et après le mot qu'il détermine:
Taaay h>/ izany andro izany, En ce Jour>lft.
3*^ Kulin, c est une langue très riche, mais dans le seul ordre matériel et physique. Les Ilova n'ayant en effet ni philosophie, ni sciences, ni arts, ni culture intellectuelle d'aucune sorte, ne peuvent avoir de termes pour exprimer des idées qui pour eux n'existent pas. Mais pour les choses matérielles, ils ont une foule de mots pour rendre toutes les nuances de la pensée ; et là où notts
LBUR LAKGUG
nous servons de mots auxiliaires, d'adverbes ou de compléments, ils ont, eux, un verbe spécial et particulier, avec son sens très déterminé et très précis.
Ainsi, par nxempie, pour rendre notre verbe porter, les Malgaches ont douze mots :
mitnnih'a \ porter en général, '"'■^.^/^f' ! porter sur la léte,
mitrétro \ POfl®*' les genoux,
milànja \ porter sur tes épaules,
milàby \ porter sur le dos,
misakélika } , , ,
manakélika \ ^«"'^
• / \ poi't^er a calirourchon,
mivimbina { porler à la maint
De plus, les nombreuses particules ou afGxes» qui sont de véritables auxiliaires; les suftlxes, qui modiflent ou complètent le sens des mots auxquels ils «^'ajoutent ; les nombreuses formes verijales, qui suivent toutes les flexions et toutes les nuances de la pensée, l'ordre, le désir, la cause, etc.; enlin la juxtaposition Pt composili(tn des mots, qui unissent si facilement, en un seul terme, une nmllitude d'id/f^, donnent à la lani^ue malgache une facilité merveilleuse d'expression, < t < n font une des langues les plus riches et les plus flexibles qui existent.
Il ne lui manque qu'une chose, une littérature écrite, ou, tout au moins, une littérature transmise oralement. Mais il n'y en a pas. C'est vraiment dommage, car les Malgaches excellent en certains genres, comme dans Tapologue.
En veut-on un exemple?
Le Père Basidide Rahidy, un Malgache, publiait dans la petite revue de la Mission catholique, le Resaka, une série de fables, qui portaient droit et frappaient fort, sur les vices et les travers de ses compatriotes haut placés.
On s'en plaignit. Il répondit par cette comparaison :
f Mes apologues sont comme la pluie, qui tombe sur tous indislinctenienl. Tant pis pour ceux qui sont dessous. »
C'est Itadama I*^'" qui. au commencement de ce siècle, a introduit l'écriture. Il prit ralphabetfianyais d'où il r<'ti-.in' lia i[uatre lettres, et il voulut — c'était vraiment Toecasion — ;i[ipli([tier le fameux principe € d'écrire comme l'on prononce ». Mais, remarque curieuse,
MADAUA^CAU ET LES HOVA
ce principe admet déjà bien des exceptions. Ainsi dans mpanpia-
nalra, maître d école, \ m initiale esl complètement miietle; daris RajoeUna, on entend d'iiabiLuile ilajuei ; passipoara se prononce passpor.
Il semble que le son o ne devrait pas exister dans la langue nialg:ache. puisque la Wiiw de ce nom se prononce ou. Mais ce son est tellement dans la nature des ors^anes. qu^il reparaît écrit d'une autre manière. Les deux sû06 de la diphtongue ao (a-ou) s'unissent tellement, dans la prononciation» qu'ils forment un véritable 6. Ex. : misaotra, merci; pr. misotre.
Avant Radama» dans le sud de l'Ile, là où Timmigration arabe s'était davantage fait sentir, on employait l'écriture arabe ; mais il ne semble pas y en avoir eu trace chez les Ilova.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas un instrument primitif que cette langue malgache, bien au contraire, et je me crois en âroit d'en tirer, dès maintenant, cette conclusion très importante, qu'elle suppose à son origine ou îi une autre époque de son dévelo|)pement une civilisation avancée, plus avancée en tout cas que la civilisation actuelle des ïlova.
C'est celte civilisation qu'il nous faudi'a niaiiilenaul (Hudier, en décrivanl leurs nnxHii s. leurs qualités, leurs défauts, leur religion, leur organisation sociale.