LE TRAITÉ ET LA CHARTE LAMBERT
Le 1(> août 1861, mourait la vieille Reine iîanavalona, et, mali^ré toutes les intrigues du ()alais. ell»^ était remplacée par son lils Rakoto. qui prit le nom de Radama 11.
Aussitôt Madagascar est ouverte à tous les étrangers, commerçants, missionnaires, ingénieurs, savants. Liberté complète est accordée k tous d'enseigner, de prêcher, de se faire baptiser. Le nouveau roi écrit au Souverain Pontife, qui lui répond la lettre la plus paternelle qu'on puisse imaginer; puis, à l'empereur, qui lui envoie une ambassade pour le féliciter et rehausser l'éclat de son couronnement. Un traité est signé avec la France (12 septembre 1861), qui reconnaissait Radama II « roi de Madagascar, sous la réserve des di^oits de la France », el nous accordait les
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avantages les plus s(^ricux; la charte Lambert est confirmée; et rAngleterre, qui avait aussi envoyé une ambassade, n'obtient son traité que trois mois plus tard.
Seulement, pour être valides, l'un et l'autre traité devaient auparavant être ratifiés en Europe. Ce fut peut-être une faute. Ce délai, en effet, donna à Ellis le temps d'ajB^ir, de comploter, de semer Tor, de compromettre le roi. Le vieux parti malgache releva la téte, et, le 42 mai 4863, Radama était assassiné; par qui? par Rainivoninahitrinrony, chef de l'armée et premier ministre, furieux de ne pas se sentir le maître absolu, et jaloux de la faveur accordée aux Europ(''ens! Extérieurement, oui. En fait, Ellis a toujours été soupçonné d'avoir occasionné, peut-être préparé ce crime, et il semble bien difficile de le laver de cette infamante accusation. Ses antécédents, son caractère, sa conduite, la somme énorme — 1. 300.000 francs, — qu'il dépensa pendant Tannée 1862, enfin le parti qu'il tira pour Tinfluence anglaise de ce régicide, tout concourt à l'accuser. < Tout en ayant Tair d'être dévoué à Radama, écrit à eette occasion un voyageur anglais qui se trouvait alors à Tananarive, ne voulait*il donc que le détrôner, par haine de M. Lambert, et pour renverser tous les plans de ce dernier? Il y a des personnes, même des Anglais, qui le croient et qui le disent. » Et un autre Anglais, de Tamatave celui-là, était encore plus explicite : € Les Français et les Anglais de Tamatave s'accordent pour accuser Ellis d'être l'auteur de tout le mal, bien qu'involontairement peut-être. » Packenham pensait de même, semble-t-il.
Quoi qu'il en soit, c'était maintenant à la France à parler. Le traité était revenu de Paris, ratifié et signé, et M. Lambert venait d'arriver à Tamatave avec toute une armée d'ingénieurs, d'ouvriers et de mineurs, pour commencer les travaux d'exploitation et prendre possession des terrains et des ports à lui concédés par sa charte.
De Tananarive, on fit dire qu'on désirait entrer en négociations pour un nouveau traité. Mais le commandant Dupré signifia aussitôt au gouvernement hova sa décision : ou le traité tel qu'il avait été conclu et signé, ou les conséquences du refus. C'était un ultimatum, et, s'il n'était pas accepté, M. Laborde avait ordre d'amener son pavillon et de descendre à Tamatave avec tous ses nationaux.
Le commandant Dupré n'avait point d'ordres: puis il n'était pas sùr d'être soutenu à Paris, s'il brusquait les événements. Dans une telle situation, que pouvait-il faire? Aussi, lorsipie après deux mois d'hésitations, Rasolierina rejeta ruIliuuitMîu ft envoya une ambassade en Europe pour gagner du temps, il n'osa pas agir. L'empe-
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reur se contenta de montrer de la mauvaise humeur et de réclamer pour le baron Lambert une indemnité d'un million, qui ne fut obtenue que longtemps après, et payée à Tamatave contre la remise du texte officiel de la charte que lea officiers hova brûlèrent publiquement.
Hais un fait s'était passé dans TintervaUe qu'il faut faire connaître à Fhonneur de ces deux grands Français, Laborde et Lambert, qui après avoir travaillé tonte leur vie pour donner Madagascar à la France, et n'avoir échoué que par la pusillanimité du gouvernement qu'ils servaient, voulurent du moins lui conserver tous ses droits.
Pendant les longues négociations pour l'indemnité, le consul anglais Packenham offrit à M. Lambert de lui acheter sa charte, et il lui en proposa 1 million de livres sterlins;, ou 25 millions de francs, c'est-à-dire 2i millions déplus qun le montant de l'indemni! réclamée par Napoléon. C'était une fortune quasi princière pour ces deux hommes; car il ne faut pas oublier que c'est M. Laborde qui avait conduit toute cette affaire et qu'il était l'associé de M. Lambert. Ils refusèrent. Et quand on songe que M Laborde était presque pauvre; que ses héritiers n'ont recueilli que quelques épaves de sa fortune, que ses petits-neveux ont à peine de quoi suffire à leur éducation, on ne peut s'empêcher de penser que la France ne lui a pas rendu justice.
Or voici l'aveu que Packenham, mourant à Tamatave en 1883, faisait à un Jésuite missionnaire, de qui je le tiens : c Mon Père, en faisant celte offre, je n'avais aucune instruction; mais je suis certain que six mois après, j'aurais eu vingt-cinq vaisseaux de guerre sur les cotes. »
Cela se passe de tout commentaire.
A ce moment tout paraissait perdu pour la France h Madagascar. Brisé et découragé, M. Laborde donnait sa démission de consul. L'Angleterre obtenait en 1865 un traité de paix qui lui livrait toute l'influence, et nous rendait extrêmement difficile la conclusion d'un traité semblable. Et de fait, ce n'est que trois ans après que M. Garnier parvenait à le conclure. Le premier ministre Eainivoninahitrlniony, puis son frère Rainîharivony, qui le supplanta en 1864^ étaient vendus aux missionnaires protestants, dits Indépendants, ou du moins obligés d'accéder à toutes leurs volontés; la Reine et son premier ministre recevaient le baptême, en 1869, des mains de ces missionnaires, et leur religion devenait la religion d'ÉLat de Madagascar; les lois étaient refondues par
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eux, l'instruction donnée par leurs disciples, 1 H riK'e rt organisée sous leur contrôle, la politique enfin du palais soumise à leur inspiration, sinon entièrement dir igée par eux.
Une seule force leur résista et sauva là-bas les épaves de notre influence, empêcha notre nom d'être à jamais oublié et continua à faire aimer la France, je veux dire la Mission catholique. Oui» c'est là un fait que Ton ne doit pas oublier, et qu'il est bon de redire, surtout maintenant que l'heure des réparations approche : avec et après M. Laborde, c'est à la Mission catholique que nous devons de n'avoir pas perdu Madagascar.
Fondée sous Radama lï, après plusieurs essais héroïques tentés au milieu de circonstances extraordinaires sous Ranavalona V*, la Mission se développa d'abord rapidement. Persécutée ensuite, entravée, tracassée de toutes les manières par le gouvernement hova, qui au fond ne voulait cependant pas la détruire, afin de se réserver à roccasioa un point d'appui contre i'auiljition anglaise, elle continua néanmoins, à sa manière, l'œuvre de M. Lahorde, en luttant, en se dévouant, en souilrant, en gagnant peu à peu du terrain.
La France ne songea guère ;i elle, et ne lui prodigua ni ses secours ni ses encouragements. Si elle inséra une clause en sa faveur dans le traité de 1868, elle n'en surveilla jamais l'observation; si M. Laborde, qui avait repris les soins du consulat après le départ de M. Garnier; lui fut toujours généreusement dévoué, sa voix ne trouvait aucun écho aux Tuileries; si enfin, Napoléon III lui accorda sur sa cassette, en faveur de ses écoles, un faible secours de 20,000 francs, cette allocation fut diminuée de moitié en 1871, puis totalement supprimée en 1872, en des termes qui ressemblent à une abdication : f Cette subvention, écrivait en effet l'amiral Pothuau, était justifiée par l'action prépondérante que le gouvernement avait l'intention d'exercer sur Madagascar. Aujourd'hui qiion a complètement renoncé à cette politique, la subvention n'a plus de raison d'être et 1 allocation totale disparaîtra en 1872. »
Nous sommes en ce moment à l'époque la plus triste pour notre influence à Madagascar. Si le commandant Lagougine, parlant haut et ferme, rappelle les Hova à l'observation du traité de 1868, et les oblige à lui offrir une indemnité de ^,000 francs, il est blâmé à Paris. Nous n'avons plus ni influence ni action. Les Anglais seuls restent les mattres et dirigent tout. En fait, ce soni eux qui gouvernent Madagascar. Et par leur arrogance» par leurs
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injustices, par leur haine du nom français, ils rendent nécessaire
la guerre de 1882.
Ce fui unf3 grande faute de leur part, et c'est ce que ne cessait (le répéter leur consul Packenhaai mourant, épuisé, à Tanialave : « C'est line folie, s'écriait-il ; par leur impatience ils détruisent mon œuvre de viDgt ans. » Il avait parfaitemeut raison.