LES HABITANTS
Madagascar est à peu près grand comme la France et la Belgique ensemble, et cet immense territoire possède à peine de 3 à 6 millions d’habitants, trois suivant M. Grandidier, sur lesquels il faut compter environ 900,000 Hovas.
Ces quelques millions de Malgaches — c’est le nom général donné aux indigènes de l’ile, sauf aux Hovas — -se divisent en un grand nombre de tribus. Je
vais vous signaler simplement les plus importantes.
La côte-est est habitée par les Betsimisarakas, dont je vous ai déjà signalé la paresse. C’est une race abrutie par l’alcool, la débauche et les maladies. La paye d’une semaine, l’argent reçu pour la vente du riz — et souvent ils vendent leur récolte sans garder la moindre provision — tout passe dans le sicaphar.
C’est une ïête bruyante où le rhum, et quel rhum! venant presque exclusivement de Maurice, coule à flots. M. Jully, le très distingué architecte de la Résidence de France à Tananarive, a assisté souvent à ces bacchanales et il a vu un enfant de trois ans à peine buvant dans une feuille de ranevala pliée l’alcool à pleins bords, titubant et bégayant:
« Mbola misy, mbola misy! » c’est-àdire : « Encore ! encore ! » La nuit tout entière se passe dans une sorte de saturnale échevelée, au son des bambous accouplés et de l’accordéon, dans une honteuse promiscuité. Vous voyez d’ici quelle race peuvent bien produire ces vices invétérés dès la plus tendre enfance ! La côte-est serait complètement dépourvue de travailleurs sans les Antaimoros, laborieux mais peu nombreux, et se décimant dans des guerres incessantes de village à village, sans les Antanossy, des environs de Fort-Dauphin, et sans les Antankary du nord de l’île, bons éleveurs et pasteurs.
La forêt est habitée par les Antsianakas et les Bezanozanos, ces derniers concentrés dans la vallée du Mangoro et
dans sa capitale Moramanga. (Je sont de* piètres travailleurs sur lesquels la pièce de 5 francs, si puissante ailleurs, n’exerce qu’un attr ait médiocre. Le Bezanozano la dédaigne même totalement quand il n’a pas envie de travailler, envie qui, hélas! ne le prend pas souvent. Alors il reste immobile, pendant des heures, accroupi sur le seuil de sa case et regardant béatement son riz pousser dans la vallée. Il ne se donne du mouvement que pour chasser dans la forêt, très riche en gibier.
Les seuls Malgaches vraiment laborieux sont les Betsiléos, mais ils sont tellement unis et mêlés aux Hovas, leurs maîtres depuis des siècles, que je les confondrai avec ceux-ci quand je vous en parlerai.
La côte-ouest est habitée par les 8akalaves. Vous avez certainement entendu déjà parler de ces peuples. Une légende s’était formée autour d’eux. C’étaient, disait-on, nos amis, nos alliés naturels dans notre lutte contre les Hovas. On nous a apitoyés sur les malheurs de la petite reine Binao et sa protestation adressée au président de la République contre le traité de 1885 qui reconnaissait à la reine des Hovas le titre de reine de Madagascar. Je voudrais nr attacher un instant à ces peuples pour vous démontre]* que la légende était fausse, que les Sakalaves ne méritent point du tout notre sympathie et qu’en cherchant à nous intéresser à eux on risquait de nous faire commettre une lourde faute politique.
Les Sakalaves, en effet, ne sont que des pillards, le ïond de leur caractère est celui-là. Ce sont des nauïrageurs ét des voleurs de grand chemin et pas autre chose. Les" bandits de l’ouest de File, les ïahavalos, comme on les appelle là-bas, dont les exploitations de M. Suberbie ont subi plusieurs fois les attaques, serecrutent presque exclusivement parmi eux. On ne peut rien tirer de ces peuplades ; toutes les tentatives pour les améliorer ont échoué, aussi bien celles des missionnaires catholiques et protestants, que celles des Arabes. Lâches, euy pides et cruels, tel est en trois traits leur portrait. M. Gautier, qui les connaît à ïond, a raconté l’histoire de ce missionnaire norvégien, M. Nilsen Lund. admirable de dévouement, et qui s’était assigné la tâche ingrate de catéchiser les Sakalaves.Il fut pillé tant qu’il possédait quelque chose et ïaillit être massacré. Un jour, dans un village du Ménabé. il s’était assis au milieu de la place publique: « Je vous apporte la parole de Dieu. » Elle ïut très mal reçue la parole de Dieu ; on parlait de tuer le missionnaire, quand celui-ci répondit ïort opportunément:
« Mon corps pourrira parmi vous, mon âme restera vivante ! » Les Sakalaves croient aux esprits, aux fantômes, aux loups-garous, et les âmes des blancs passent chez eux pour particulièrement dangereuses. Ils craignirent que l’âme de Nilsen Lund ne jetât des épidémies sur leurs troupeaux ou sur eux-mêmes, ils épargnèrent ses jours et ils se contentèrent de piller consciencieusementce qui
lui restait de ses très maigres bagages.
D’ailleurs ils prennent généralement les missionnaires pour des tous: « Que nous veulent, répètent-ils ïréquemment.
ces gens-là qui ne vendent rien, ni cotonnade, ni poudre, et qui ne sont pas des traitants? » Ils ont même détourné le mot « missionnaire « de son sens primitif. Chez eux, missionnaire signifie la piastre, la pièce de cent sous. Un bœuf se vend quatre ou cinq missionnaires, 20 ou 25 francs. Ils fuient renseignement et l’école. Chez les Antanossy de l’ouest, tribu sakalave, le révérend Ton et sa femme ont ouvert une école d’indigènes. Le révérend a l’autorisation de descendre une fois par an à la côte ; les provisions qu’il se fait envoyer, les lettres, les colis sont le plus souvent pillés en route. Quel a été le résultat de tous ces efforts? M. et Mme Ton ont six élèves, et voici comment ils se les ont procurés. A la naissance d’un enfant malgache, les parents consultent le sorcier sur l’avenir qui attend l’enfant. Le sorcier fait le grand jeu avec des graines rie tamarin, et si la réponse du sort est défavorable, l’enfantestabandonné dans la brousse, où il mourra de faim. M. Ton a recueilli ces pauvres petits malheureux, il les a nourris au biberon. Beaucoup sont morts, mais il en est resté six. aujourd’hui ses catéchumènes, mais qui s’empresseront de le quitter pour aller piller quand ils seront grands.
En résumé, le Sakalave est réfractaire à toute civilisation étrangère , arabe ou chrétienne. Or. il est une loi inéluctable
*en matière de colonisation. Quand l’Européen veut civiliser un pays barbare et le mettre en valeur, il doit chercher un intermédiaire sur lequel il s’appuiera, qui deviendra son collaborateur, et cet intermédiaire, il saute aux veux que l’Européenne doit pas le choisir parmi les indigènes les plus abâtardis, les moins intelligents, les plus vicieux, les plus paresseux. il doit rechercher, au contraire, s’il veut faire œùvre féconde et durable, les plus intelligents, les plus laborieux, les plus susceptibles d’assimilation. Aucune des races que je viens de vous mentionner ne peut nous fournir cet intermédiaire, cet auxiliaire indispensable. Cependant il existe à Madagascar, et c’est le peuple hova, avec lequel nous sommes précisément en guerre, et dont il me reste à vous entretenir.