LE PEUPLE HOVA
Le Hova est l’antipode du Sakalave; aussi exerce-t-il dans l’île en quelque sorte le rôle de gendarme. Les Ho vas habitent le centre du plateau intérieur, l’Imerne et le Eetsiléo, dont les capitales sont Tananarive, où réside la reine, et Uianarantsoa. C’est seulement dans ces deux provinces qu’on trouve une population un peu dense, dans l’Imerne surtout. C’est de leur nid d’aigle que les Hovas dominent et gouvernent Madagascar. Ailleurs, dans les provinces, ils ne sont que quelques-uns, sauf dans certains ports comme Tamatave, gouverneurs, soldats, collecteurs d’impôts,
employés des douanes, représentant au milieu des peuplades soumises l’autorité centrale.
On confond généralement sous le même nom de Hova toutes les races de l’imerne, et cependant deux races bien distinctes vivent côte à côte sur ce plateau sans s’être jamais mélangées..
L’une , jaune , copstitue la noblesse , Andriana ; l’autre , foncée , forme la caste libre, Hova. On ne sait encore quelle des deux est la race aborigène ou la race conquérante. D’où viennentelles? Sont-elles d’origine malaise ou mongole ? On est encore réduit sur ce sujet à des hypothèses ou à des affirmations sans grandes preuves. Toujours est-il que la loi défendant le mariage entre Andriana et Hova, les Andrianas^ sont restés purs de tout alliage, tandis que les Hovas se sont métisés avec l’élément noir. Les fiefs sont aux mains des Andrianas avec les serfs, et depuis le commencement du siècle les honneurs avec les profits reviennent aux Hovas. C’est là un usage tellement invétéré que le premier ministre actuel, bien que Hova lui-même, a dû laisser aux nobles leurs privilèges pour administrer le pays, en se contentant de leur juxtaposer des gouverneurs de sa caste et de son choix. Bien plus, la reine est noble ; elle n’a jamais été choisie et ne peut être choisie dans la caste des Hovas : chef suprême de la noblesse* elle est également chef suprême du pays. Et cela vous explique pourquoi le premier ministre est le mari de la reine
Hovà et représentant le pouvoir hova, afin de centraliser en sa personne les deux pouvoirs, Rainelaiarivony, le premier ministre actuel, a pris la reine Rasoherina comme ïemme à la mort de Radama II, puis la reine Ranavalona II, et puis enfin la reine Ranavalona Manjaka III. C’était le seul moyen qu’eût ce Barbe-Bleue malgache de se faire accepter par la noblesse de façon à réduire les deux castes sous son joug réellement et légalement. Mais comme l’autorité royale est la seule qui soit profondément dans la tradition de l’Imerne, il s’ensuit que, si l’on redoute le premier ministre, on respecte la reine, parce que le pouvoir du premier est usurpé, tandis que le pouvoir de la seconde est le pouvoir établi.
Néanmoins, pour plus de clarté, je conserverai aux habitants de l’I-merne leur appellation habituelle de Hovas.
C’est une race intelligente et laborieuse, douée d’un don remarquable d’assimilation pour la civilisation européenne.Tandis que les autres races de l’île, nous l’avons vu, sont réfractaires à l’enseignement européen et fuient les écoles, les Hovas écoutent les leçons de 225 missionnaires, aidés de maîtres indigènes formés par eux.
Il existe dans le pays des Hovas 4 écoles normales primaires d’où sortent annuellement un certain nombre de maîtres d’écoles malgaches, sachant bien lire et écrire, possédant quelques rudiments de nos sciences et d’une langue européenne. Le nombre de ces maîtres
en exercice est d’ores et déjà de plus de 8,000. Plus de 8,000 écoles dans le Betsiléo et dansl’Imerne qui instruisent annuellement plus de 100,000 élèves.
Ces élèves savent lire nos caractères latins ;6 imprimeries leur ïournissent sur place les livres sacrés ou d’instruction en malgache dont ils ont besoin. Les revues mensuelles et trimestrielles y sont nombreuses. Quelques-unes sont même illustrées comme le Sahaiza ni Tanora (l’ami de la jeunesse). Deux journaux paraissent en malgache.
Et ce n’est pas par prosélytisme religieux que les Hovas suivent les écoles.
Il n’existe pas au monde de race plus instinctivement irréligieuse que celle-là. Ils n’ont de goût et de passion que pour les pompes et pour la musique religieuses, et s’ils vont en masse à la cathédrale protestante de Tananarive, c’est que les offices y sont plus beaux, plus imposants qu’à la cathédrale catholique, et pas pour autre chose. Non, ils sont avides des idées européennes et ils sont avec le Japon l’exemple unique de peuple barbare cherchant à s’assimiler nos mœurs (1).
Voyez d’ailleurs ce qu’ils sont arrivés
(1) Si le lecteur veut avoir une preuve de cette affirmation et se rendre un compte exact du don d’assimilation vraiment extraordinaire que les Hovas possèdent pour la civilisation européenne, il n’a qu’à se rendre au Palais de l’Industrie, dans le local de l'Exposition permanente des Colonies. M. Maurice Ordinaire, le très distingué et très actif chef du service des renseignements commer
à produire au point de vue industriel avec la direction de conseils d’Européens.
Deux hommes ont le plus contribué à répandre chez les Hovas la connaissance de l’industrie euorpéenne: l’Anglais Gameron et le Français Laborde.
M. Gameron, simple ouvrier en Angleterre, entra de bonne heure dans les missions de Londres et vint dans la grande île en 1826. Il fut successivement maçon, architecte, prédicant, maître d’école. Un jour la reine Ranavalona I, veuve du roi Radamal, envoya un officier du palais aux prêcheurs méthodistes. « Vous nous avez enseigné la lec-
ciaux et de la colonisation au Ministère des Colonies, y a ouvert une exposition spéciale de Madagascar où sont réunis des armes, des produits, des étoffes, des outils, des meubles, etc., en un mot tous les échantillons du commerce, de l’industrie et de l’art des Hovas. Lorsqu’on regarde les sculptures en bois,- les meubles jolis de forme et charmants d’ornementation, les tissus, les métaux travaillés et tant d’autres objets, on est véritablement surpris de l’ingéniosité et de l’habileté de la main-d’œuvre hova. Une collection très Complète de photographies achève de montrer à quel degré de civilisation le peuple hova est parvenu et fait comprendre tout ce qu’il pourra produire entre les mains de guides européens avisés. Cette exposition est réellement des plus curieuses et du plus haut intérêt. On ne saurait trop féliciter le chef de service qui en a eu l’initiative, ni trop en recommander la visite. Elle sera ouverte jusqu’à la fin du mois de mai tous les jours/ sauf le lundi.
ture, l’écriture, dit la souveraine, c’est bien : avez-vous encore quelque autre chose à nous apprendre ? »
— « Rapportez à la reine, répondirent les Révérends, que nous n’avons enseigné jusqu’ici que les éléments de la science ; il reste encore à apprendre le grec, l’hébreu, etc. »
— « Assez comme cela, leur manda de nouveau Ranavalona, nous n’avons, nul besoin de grec et d’hébreu ; mais savez-vous îaire^le savon? »
M. Cameron dut répondre à un désir aussi juste : il se mit à l’œuvre et huit jours après il put présenter à la reine du savon fabriqué avec les produits et la main-d’œuvre du pays. Il venait de doter l’île d’une industrie fort utile qui depuis a pris un grand développement.
Vers 1852, M. Laborde, notre compatriote, qui jouissait d’un grand crédit auprès de la reine, enseigna aux Hovas l’art de préparer la poudre blanche, art qu’ils ignoraient au commencement du siècle. Mais c’est là un modeste titre de gloire en comparaison des merveilles créées par le génie persévérant de M. Laborde à son célèbre établissement de Mantasoa. Aujourd’hui Mantasoa n’est plus qu’un amas de ruines et de décombres, et cependant on y retrouve les vestiges de la fonderie canons et de mortiers qu’il y avait installée. On y voitlagrande roue hydraulique destinée au forage des canons, les hauts fourneaux, la fabrique de verre et de porcelaine assez bien conservée, le
four à chaux, et dans un îlot la fabrique des bombes et des fusées à la Gongrève. Les armuriers formés à Mantasoa ne font plus actuellement d’armes à feu, ils réparent seulement les vieux fusils. Une tannerie établie aussi par M. Laborde a également disparu. Mais les leçons n’ont pas été perdues et les Hovas préparent assez bien les cuirs.
Voilà ce que peut produire la maind’œuvre hova convenablement utilisée.
M. Jully, qui s’est servi du îanampoana ou de la corvée indigène pour construire la Résidence de France à Tananarive, fait un grand éloge de l’ouvrier hova. Que de grandes choses n’at-il pas faites d’ailleurs quand la corvée n’existait que pour les travaux généraux d’utilité publique, les routes, les admirables barrages du haut Ikopa pour irriguer les rizières de la plaine de Tananarive? Puis, que n’a-t-elle pas fait cette corvée indigène entre les mains de Laborde, qui avait su l’adoucir et changer l’aridité d’un labeur non payé en une émulation de gains dont lui seul faisait les frais?
Si aujourd’hui la main-d’œuvre est rare, si le Hova, au lieu de travailler, fuit les chantiers, si le pays est misérable , c’est précisément à cause de l’abus qui a été fait de cette corvée si utile au début de son institution. Le premier ministre l’emploie à tout bout de champ, sans rémunération, pour la réalisation de tous ses caprices , constructions de palais, transports des marchandises achetées en Europepour orner ces palais, etc., même
à recruter ses bataillons. J1 suit en cela les conseils de son mauvais génie, de celui qui l’a entraîné à la lutte contre la France, autrement dit à sa perte, du missionnaire imprimeur anglais Parrett.
Ce Parrett, qui a le toupet de déîendre les Hovas contre les Français au nom de l’humanité, ne disait-il pas un jour à Rainelaiarivony : * Ereintez vos sujets!
Des corvées, toujours des corvées et encore des corvées ; c’est le seul moyen d’éviter les révolutions ! » Aussi le peuple hova,qui n’est pas ingrat, quoi qu’on dise, ne s’y est pas trompé. La mémoire du Français Laborde est toujours chère à Tananarive parmi ses vieux ouvriers.
L’Anglais Parrett, cher au premier ministre et à son entourage, y est détesté.
Le Hova, d’ailleurs, connaît la valeur de l’argent et s’entend parfaitement à placer ses économies souvent dans des prêts à des intérêts très composés. En voici un exemple cité par M. Jully:
« Je rencontrai un jour, dit-il, un de mes anciens ouvriers. Il portait sur les bras un ophicléide, un chapeau haute forme et un habit noir et semblait complètement désolé.
— « Ah! soupira-t-il à ma demande, une triste histoire! j’avais prêté 100 fr.. »
— « On ne te les a pas rendus? »
— « Si, mais c’était 200 îr. qu’on devait me remettre au bout du mois, et voici ce qu’on m’a donné comme intérêts. »
Et il me montrait piteusement l’ophicléide, l’habit noir et le chapeau ».
Le Hova sait donc admirablement le prix des choses et de sa peine.
C’est pourquoi, quand après l’expédition nous aurons affranchi la classe laborieuse, quand nous l’aurons débarrassée des parasites qui l’épuisent, de l’inique impôt de la piastre qui la ruine, quand, avec l’esprit de justice qui est la gloire de la France, nous aurons permis à l’ouvrier hova de développer librement ses aptitudes sous l’influence de l’appât du gain légitime, quand nous lui aurons assuré son salaire, le travailleur, au lieu de fuir les chantiers, y affluera et nous aurons à notre disposiion une admirable main-d’œuvre qui nous permettra de reprendre la grande tradition de Laborde et de mettre en valeur les richesses de Madagascar.
Chez le peuple hova, la famille est fortement organisée grâce à une coutume particulière, la malédiction paternelle aussi terrible que l’antique malédiction biblique. En voici un exemple que j’emprunte au P. Piollet, qui a habité l’île pendant de longues années.
Un homme, du nom de Ramazava, avait deux fils. L’un se fit mendiant, et 'autre voleur. Le premier resta pauvre, et le second devint riche. Mais à la fin 1 fut pris et condamné à mort.
Or, avant l’exécution, son père, en présence de toute la famille, demande la parole et maudit tous ceux de sa descendance qui ne se conformeraient pas â la loi qu’il va leur imposer : « Fils et petit-fils de cet enfant voleur, s’écrie-t-il, et vous tous qui naîtrez d’eux, vous
mendierez de porte en porte, jusqu’aux dernières générations. »
Aujourd’hui, ces descendants sont nombreux et riches et ïorment une caste puissante. Et cependant, par crainte de cette malédiction, ils sortent deux lois par an de leur pays et s’en vont de porte en porte, jusque dans la capitale, demander l’aumône sur un air et avec des paroles à eux réservés. « Je les ai vus et entendus moi-même, déclare le P.Piollet, et leur ai donné un bout d’argent. »
Une autre caractéristique est le culte des ancêtres, ainsi que l’entretien et le respect des tombeaux, que les Hovas placentgénéralement le long des grandes voies d’accès qui entourent les villes.
C’est ainsi que la route de Tananarive à Ambohimanga, la cité religieuse dont le séjour est interdit aux Européens, ressemble par ce côté à la voie Appienne de l’ancienne Rome.
Sur cette base solide, la famille, est échafaudée une organisation politique copiée sur nos formes européennes, car la reine a des ministres dont les attributions sont analogues à celles des nôtres. Evidemment ils ne sont que les exécuteurs des volontés du premier ministre. Les grandes assemblées populaires que préside la reine, qui portent le nom de kabary, dont les Hovas sont très friands et qui se tiennent sur la grande place de Tananarive, la place d’Andohale, le forum malgache, n’enregistrent également que les décisions du tout-puissant époux de la souveraine. Mais cette organisation est bonne,
elle n’a été faussée que par l’abus du pouvoir, par l’immoralité et la prévarication des fonctionnaires.
Vous le voyez, il existe chez les Ho vas un corps constitué d’écoles, un enseignement primaire organisé qui fournit déjà nos négociants de commis aux écritures et qui pourra devenir pour nous une pépinière d’administrateurs.
Voilà donc notre intermédiaire indiqué. Et, si nous faisons la guerre au gouvernement hova incapable et détesté qui seul est notre ennemi, ne la faisons pas au peuple hova, qu’il importe de ne pas confondre avec son gouvernement et qui est destiné, si nous savons le vouloir, à devenir notre auxiliaire.
Il est maintenant une chose que j’ai réservée pour vous en parler à part et qui certes doit en ce moment vous intéresser tout particulièrement: c’est l’armée hova.
Quelle est la force militaire des Hovas?