‹ MadagascarChapitre 6 sur 11 · L’ARMÉE HOVA · texte numérisé non relu

L’ARMÉE HOVA

On a souvent parlé depuis quelque temps de l’armée hova. Les Anglais ont tout fait pour nous la montrer comme un épouvantail. Et bien, on peut le déclarer hardiment, prendre l’armée hova au sérieux, la croire instruite, organisée, disciplinée et brave, serait à la fois un tort et une erreur,

L’armée hova ne date que de Radama I. Sous son règne, un Français nommé Robin, ancien sous-officier du

premier Empire, ïut mené par les hasards de la vie à Tananarive. 11 avait avec lui un portrait de Napoléon Ier. Il le montra au roi, lui raconta les ïaits d’armes de l’épopée impériale, si bien queRadama, pris d’admiration pour Bonaparte, voulut l’imiter. 11 lit installer dans son palais le portrait de l’empereur et le montrait, atout venant en disant : «Voilà mon modèle ! Voilà ce que je veux être ! » et il chargea Robin de lui former une armée sur le patron de celle d’Austerlitz. Malheureusement le Hova n’a pas plus 3e sentiment militaire qu’il n’a l’instinct religieux, et, comme les recrues ne se présentaient pas, il fallut, pour remplir les cadres, avoir recours à la corvée.

Aujourd’hui cette armée, remaniée à plusieurs reprises, est restée — en dépit de la loi de 1879 qui la régit et qui déclare que tout Hova valide doit le service militaire pendant cinq ans — ce qu’elle était sous Radama I.

Le recrutement en est toujours aussi difficile. Malgré la corvée, les Hovas, qui détestent le service militaire, font tout pour s’y soustraire et y réussissent pour le plus grand nombre. On se fait nommer « chef de la prière », maître d’école, aide-de-camp d’un gouverneur.

On donne de l’argent au chef de village, qui prendra n’importe qui à votre place, vieillard, infirme ou enfant, car tout ce qu’on lui demande c’est d’atteindre le nombre fixé. Puis, pendantlevoyage, on déserte et on s’enfuit dans les provinces éloignées

(fiiez les Betsiléos. il y a un recrute-

ment sur place qui donne les résultats les plus surprenants. En 1889, sur 2,500 recrues, le lendemain de la première étape, il restait 3 officiers. En 1893, sur 250 conscrits à Eianarantsoa.

on en comptait quelques jours après 40 à 50. Notre résident, le docteur Besson, qui connaît admirablement ces pays, évalue à 400 ou 500 le nombre des Ho vas ainsi recrutés dans tout le pays Betsiléo, et à 700 ou 800 le nombre des soldats indigènes. M. Martineau nous raconte qu’au mois de décembre 1898.

sous prétexte de réprimer les troubles dans le Bouéni. le premier ministre dirigea 2,000 hommes sur Maevetanana. Le lendemain du départ, il en manquait déjà 800: six jours après, le chef même de l’expédition passait à l’ennemi, disent les uns, était tué par la ïoudre, disent les autres. En tout cas, les 2,000 hommes sont arrivés 150 dans le Bouéni.

L’expédition de Tulléar est aussi typique. Pour cette expédition, un premier convoi de troupes fut envoyé par terre en 1888. mais plus de 50 pour 100 désertèrent. Peu de temps après un second eut lieu par mer ; 30 pour 100 s’enfuirent eqtre Tananarive et Tamatave. Enfin, lorsqu’il fallut envoyer des renforts pour la troisième fois, le premir ministre, désespérant de trouver dans l’Imerne des soldats disciplinés, s’adressa aux Betsiléos, mais en employant un moyen très ingénieux. A un jour fixé, le peuple fut convoqué à Eianarantsoa pour un kabary quelconque:

lorsque la ville fut pleine, les portes furent fermées subitement et les conscrits emprisonnés. Pour conduire ces recrues récalcitrantes àMananjary,où elles devaient s’embarquer, le gouverneur promit la liberté à la moitié d’entre elles, 600 environ, si elles conduisaient le reste à la côte. Les soldats furent enchaînés et menés par leurs naïfs gardiens comme un troupeau. A Mananjary, on fit entrer les prisonniers et gardiens dans le rova ou forteresse, et, les portes fermées, on leur déclara qu’on les gardait tous. C’est de la sorte que l’occupation définitive de Tulléar a pu s’effectuer.

L’instruction de ces singulières troupes est à la hauteur de leur recrutement . Il n’y a ni caserne, ni campement, pas même à Tananarive ; les soldats vivent où et comme ils peuvent avec leurs familles à leurs frais, car il n’y a non plus ni paye, ni intendance. Les fusils sont sous clef dans des magasins d’où on les sort et où on les rapporte lors des rares exercices. Pas de munitions. L’habillement est défectueux. Le premier ministre a essayé d’introduire une espèce d’uniforme : pantalon et veston blanc, toque ronde en toile blanche avec les initiales R. M. (Ranavalona Manjaka ; — Ranavalona, reine) séparées par la couronne royale, le tout bordé de rouge ; enfin un ceinturon noir à boucle de laiton dans lequel passe la baïonnette.

Mais, comme cet uniforme est, bien entendu, aux frais du soldat, plus souvent celui-ci va tout déguenillé.

Malgré les efforts des instructeurs

anglais, desYVillhoughby et des Shervington, cette armée ho va ne tientpas debout : elle n’a que quelques canons, les uns hors d’usage, les autres dont elle ignore le maniement. Elle n’aime qu’une chose, la parade, les revues d’honneur sur la place de Mahamasina,le Champ-de-Mars de Tananarive. Qu’elle soit en uniforme ou non, elle ne soutiendra par le choc de nos troupes. Je ne sais plus quel général français, consulté sur la couleur qui convenait le mieux aux uniformes des soldats du roi de Naples, répondit: <f Cela n’a aucune importance. Fichez-les en vert, en rouge ou en bleu, ils ficheront toujours le camp. » Il s’exprimait même d’une manière encore plus vive. On pourrait en dire autant des Hovas. Rappelez-vous l’affaire de Betafina, du 26 août 1885, où le capitaine Pennequin, avec 120 hommes seulement, dont 70 Sakalaves. mit en fuite 2,000 Hovas. Aussi la Pall Mail Gazette , le journal de Londres, dans un accès de franchise rare chez ses confrères d’outre-Manche, a-t-il écrit la vérité dans un article qu’il publiait en février dernier et qui est dû à la plume d'un commerçant britannique qui a habité Madagascar et qui connaît certainement mieux l’île et ses habitants que les rédacteurs habituels de cette feuille.

D’après l’auteur de l’article, les Hovas sont bien le peuple le plus lâche qu’il soit possible d’imaginer. Les 20,000 soldats dont on parle ne seraient, pour la plupart, que les esclaves d’hommes de caste ou de princes qui sont loin d’être

d’accord pour défendre le premier ministre, véritable roi de Madagascar.

Quelque bien dressés que puissent être ces soldats, cela ne peut leur donner le courage qui leur manque; plus de la moitié n’oseront seulement pas épauler leur fusil, et il n’y en a certainement pas dix sur cent qui soient capables de toucher un homme à 200 mètres.

Il n’est pas possible de concevoir un être plus ridicule que le Malgache à la guerre, dit encore l’auteur de l’article, et, après avoir raconté une plaisante histoire d’embuscade dans laquelle les ïahavalos, qu’il s’agissait de surprendre, s’emparèrent des cinquante hommes qui la composaient, il ajoute:

Tels sont les hommes qui font croire à la moitié de la France que r expédition de Madagascar se heurtera aux mêmes difficultés que celle du Tonkin. Les soldats malgaches ne veulent pas se battre, ils n’ont aucun patriotisme et ils savent parfaitement que, braves ou lâches, ils n’ont aucun bénéfice à retirer de la guerre. Pas de solde, pas île nourriture, pas de vêtements, telles sont les conditions dans lesquelles ils sont appelés à lutter contre les Français.

Le Hova, quel que soit son rang social, depuis le plus élevé dans la hiérarchie malgache jusqu’au plus humble, a toujours la main tendue, et les Français n’éprouveront aucune difficulté pour se procurer tous les renseignements dont ils pourront avoir besoin s’ils savent faire une aumône ou un présent à celui dont ils voudrent obtenir les confidences. Avec 25 ou 50 francs , ou moyennant 500 francs donnés à son officiel* du 'quartier général, ils seront mis régulièrement au courant de tout ce qui s’y passera.

Les Hovas, on le voit, s’ils peuvent tenter quelques escarmouches, quelques embuscades, ne tiendront jamais en bataille rangée. Ils sont moins nombreux et moins belliqueux que les peuples que nous avons soumis en Afrique et en Asie, que les Soudanais, les Dahoméens, et les Pavillons Noirs, et ce ne sont pas eux qui nous empêcheront d’aller à Tananarive.

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