‹ MadagascarChapitre 8 sur 11 · LA SITUATION ACTUELLE ET L INTERVENTION ARMÉE · texte numérisé non relu

LA SITUATION ACTUELLE ET L INTERVENTION ARMÉE

Pourquoi le premier ministre, qui est un homme d’une rare intelligence, qui est un esprit fin et avisé et qui sait pertinemment que ses compatriotes ne sont pas en état de nous opposer une résistance sérieuse, a-t-il préféré la guerre à à la soumission? La réponse est bien simple. C’est qu’il y a été contraint par les Hovas eux-mêmes, et cela, je le répète, sans qu’on puisse invoquer les tendances belliqueuses de ceux-ci. La reine et le premier ministre sont entourés de parasites qui vivent d’eux comme je l’ai dit plus haut, qui exploitent le peuple et qui brisent les rouages de l’administration hova. Au premier rang de ces parasites viennent les aides-decamp, lesDikany, qui touchent l’argent des corvéables, qui prélèvent leur part sur toutes les fournitures, enfin qui oppriment et qui sont détestés. Ils ne sont pas très nombreux, quelques centaines, mais ils constituent un parti puissant, le vieux parti malgache, rebelle à toute civilisation. A Tananarive, ils sont prépon-

dérants; Rainelaiarivony doit compter avec eux, car ils sont une menace pour lui. Or, les Dikany savent bien que notre premier soin, le jour où le protectorat français fonctionnera normalement à Madagascar, sera de les suppiimer. D’où chez eux une haine féroce contre la France et contre son influence, et si le premier ministre avait accepté les propositions de M. Le Myre de Vilers, c’està-dire l’application loyale du protectorat, ils auraient soulevé contre lui une émeute dans laquelle le mari de la reine aurait perdu non seulement le pouvoir, mais la vie. Les Dikany poussent d’autant plus à la guere qu’avec leur suffisance habituelle ils ne croient pas à notre succès. Ils se croient inabordables dans leur nid d’aigle de l’Imerne; ils supposent que nous resterons encore sur les côtes comme nous l’avons fait jusqu’à présent, et que leur importe le blocus ou même l’occupation effective des ports? Enfin ils comptent, pour les défendre cette fois comme les précédentes, sur la toute-puissance de leurs deux meilleurs généraux qui les ont si bien protégés jusqu’ici et qui continueront, pensent-ils, à nous vaincre : Hazou et Tazou, la forêt et la fièvre.

Le premier ministre avait donc tout intérêt à la rupture. Vainqueur, nous lui imposerons le protectorat et il gardera toutes les satisfactions du pouvoir, tandis que, se soumettant, il perdait tout et risquait d’être massacré. Et voilà pourquoi nous nous trouvons en réalité

taire à Madagascar la guerre à trois ou quatre cents individus.

Depuis le mois d’octobre, à Tananarive, les kabary succèdent aux kabarv sur cette place d’Àndohale dont je vous parlais tout à l’heure. La reine et le prenier ministre cherchent à enflammer 'le courage de leurs sujets. Mais il semble que tout se passe en paroles et que les Hovas ïont plus de bruit que de réelle besogne défensive. L’extrait suivant d’une lettre de Tamatave, en date du 25 février, publié par le journal le Temps. et dont les informations sont puisées à bonne source, ne laisse aucun doute à ce sujet:

Dans les kabary, dit le correspondant du Temps , on pose la question des enrôlements; le premier ministre et ses acolytes parlent de l’intégralité du royaume, ils déclarent qu’elle doit être maintenue envers et contre tous et terminent en demandant à leurs auditeurs si la reine peut compter sur eux.

Tout le monde hurle à l’envi, proteste de son dévouement et jure de mourir pour la défense de la patrie.'

Mais cet enthousiasme de commande, on peut même dire de convenance, tombe dès que le kabary a pris fin. Chacun regagne sa demeure, les gens du peuple en réfléchissant aux moyens de se soustraire à ce service militaire" qui tout à l’heure les excitait si ort, en apparence, ainsi qu’au nombre de piastres que cela pourra leur coûter; les grands, en supputant, par avance, les bénéfices qu’ils retireront des exemptions pour lesquelles on réclamera leur concours. Et voilà comment se terminent ces scènes patriotiques.

II ne semble pas, au surplus, qu’à Tana-

narive on se prépare d’une façon vraiment sérieuse à la résistance et qu’on prenne des dispositions de nature à inquiéter le commandant de notre corps expéditionnaire; jusqu’ici, tout se passe surtout en discours. Le premier ministre et son entourage ne sont d’ailleurs pas encore persuadés que notre projet d’arriver jusqu’à la capitale n’est pas une vaine rodomontade. Ils éprouvent cependant le besoin de rassurer le peuple qui a moins de confiance, et, dans ce nut, ils font courir le bruit que les épidémies les plus terribles sévissent sur nos soldats et nos équipages, que nos vaisseaux sont le jouet des plus affreuses tempêtes. On m’a affirmé que Ranilaiarivony avait récemment consulté le « sikidy » (sorcier) pour savoir si un cyclone libérateur ne viendrait pas bientôt détruire notre flotte tout entière.

Le sikidy aurait répondu que ce désastre était inévitable et que, dans peu de jours, nous fuirions honteux loin de Madagascar.

Tandis que les Hovas, comme de grands enfants, s’agitent et pérorent, nous agissons. Le Parlement n’a refusé au gouvernement aucun sacrifice pour assurer la réussite de l’expédition. Le corps expéditionnaire s’est organisé en France sous la direction de son général en chef, le général Duchesne. Sa formation et son entrainement ont occupé la mauvaise saison , car il faut tenir compte des saisons à Madagascar , et les opérations militaires ne pouvaient commencer dans l’île qu’à la fin de ce mois ; sans quoi, nos soldats auraient été consumés par les fièvres. Nous arriverons donc en temps utile.

En attendant, l’escadre de l’océan Indien fait le blocus de l’île pour empê-

cher nos bons amis les Anglais d’y introduire des armes, et elle a occupé sans coup ïérir les deux ports de Tananarive, Majunga et ïamatave

Pour occuper ïamatave, nous avons tiré par-dessus la ville seulement deux coups de canon en guise d’avertissement au gouverneur hova, qui l’a d’ailleurs parfaitement compris et qui s’est empressé de ïuir et de se retirer à Faraïate. Nos obus n’ont causé aucun dégât. Ce qui n’empêche pas les Anglais de ïananarive, avec leur mauvaise ïoi habituelle, de publier dans leur journal, le Madagascar Neios, des articles odieusement mensongers dans un but d’excitation qui n’échappera à personne. En voici quelques échantillons:

— 15 décembre 1894 — BOMBARDEMENT DE ÏAMATAVE

Outrage à la civilisation

Bel article, dont le titre est gros de promesses, se termine par ces paragraphes que je cite textuellement:

Bien plus, la preuve que ce bombardement était absolument sans nécessité est démontrée par le fait extraordinaire que les citoyens français jugèrent utile de quitter les faubourgs bombardés et qu’il en résulta la mort de deux d’entre eux tués par les obus français.

L’unique raison du bombardement est par conséquent de donner un prétexte aux eitoyens français pour réclamer des indemnités énormes basées sur des pertes imaginaires.

Le monde civilisé devrait se lever pour protester hautement contre ce monstrueux acte de vandalisme de bombarder une ville sans défense se composant principalement de propriétés appartenant à (les étrangers, autrement la cause de la civilisation et du progrès serait encore plus menacée qu’elle ne l’est par l’invasion injustifiable de Madagascar par la France.

Et cet autre, dont le titre est suffisant :

Extrait du « MADAGASCAR NEWS »

du 5 janvier 1894

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