‹ MadagascarChapitre 10 sur 73 · MŒURS ET COUTUMES · texte numérisé non relu

MŒURS ET COUTUMES

I. Funérailles. — II. Les Jeunes Filles. — III. Les Mariages. — IV. Les Femmes. — V. Les Conf esseuses . — VI. La Guerre. — VII. Industries. — VIII. Construction de maisons. — IX. Les basses classes. — X. Les Ancêtres.

I. — Les Tanala portent leurs morts dans la forêt qui s'étend au pied de rArabondrombé.

Le mort est enveloppé de pagnes et de lamba et placé dans un cercueil formé de deux troncs d'arbres.

Le cercueil du pauvre est déposé entre quatre pieux .

Pour celui du riche, on construit une case à feu.

Le mort est mis à la place d'honneur, et, pendant quelque temps, on laisse auprès de lui, à portée de la main, sa pipe, du tabac, un briquet, des pagnes, des ceintures, une marmite et du riz.

La porte de la case est fermée, et cette partie de la forêt devient fady^ c'est-à-dire sacrée.

Souvent, pour une cause ou pour une autre, les funérailles définitives sont ajournées, et le mort reçoit une sépulture provisoire.

Aux funérailles solennelles ou mamadika^ la parenté renouvelle les pagnes ou lambas des morts qui occupent déjà le tombeau. La cérémonie devient alors une fête familiale, un remercîment aux ancêtres. On

y fait une grande consommation de chants, de musique et de bœufs ^

Dans les temps très anciens, les morts étaient mangés en famille. Ce n'était pas cannibalisme, mais amour. On croyait que le mort revivait ainsi dans toute sa parenté.

Un jour, une femme perdit un fils qu'elle adorait. Elle ne put se résoudre à le mettre dans la chaudière, et offrit à la famille de le remplacer par un bœuf.

La famille accepta ce nouveau genre de festin funéraire, et le peuple Tadopta^.

II. — Les Malgaches laissent volontiers leurs filles, femmes et parentes faire Taraour, et tiennent en haute estime le larron qui est discret.

C'est une inconvenance déparier mal des femmes. C'est une injure grave de demander à un homme combien il a d'épouses, si elles sont belles, comment il . s'acquitte de ses devoirs conjugaux. Lefils du capitaine Régimon a dédaigné ces règles de la civilité malgache, et un Roandriaua des Bohitsmènes l'a tcé ainsi que cinq Français qui raccompagnaient.

Les filles se donnent à qui leur plaît, tant qu'elles veulent. Il est entendu que cela ne fait tort à personne, et personne n'y trouve à dire.

1 Abinal, op cit., pp. 200 et suir. — Soucbu de Rennfort, op. cit,^ p. 185.

< Abinal, op. ott., p. 196.

Les mots € virginité », € cliasteté », € pudeur », n'ont pas d'équivalents dans la langue malgache.

Les petites filles et les petits garçons s'essaient sous les yeux des parents, qui en rient et les excitent. Les petites filles sont e£froutées autant et plus que les petits garçons.

Les jeunes gens et les esclaves qui n'ont pas le moyen de payer des femmes ont les habitudes monstrueuses que le Lévitiqtie (XXVIII, 23, 29) et le Deutéronome(KXVlly21) punissent de bannissement ou de malédiction. Ces pratiques ne choquent pas les Malgaches.

Toutes les filles- de Roandriana, sans exception, « se jouent » avec des Nègres. Quand viennent les enfants, elles les font tuer s'ils sont noirs, ou si elles craignent de compromettre la beauté de leur gorge ^

III. — Comme dans la péninsule huronne, jamais fille n'épouserait un garçon qu'elle n'aurait pas éprouvé à son contentement.

Chez les Hova, la jeune fille va demeurer dans la maison do son poursuivant. Les épreuves terminées, elle retourne chez ses parents. Si le garçon plaît à la fille et la fille au garçon, la demande en mariage suit ; s'ils ne se conviennent pas, chacun reprend sa liberté et va chercher fortune ailleurs.

1 SoucHU DB Rennefort, op. oit.^ p. 184. — Flacourt, Hist,, ch. XXVII, XXIX. — Mém, de la Mission^ t. IX, pp. 81 et 303.

« Si la vocation du mariage comportait un novi- » ciat »9 disait saint François de Sales « bien peu de » ceux qui l'embrassent feraient peut-être profes- » sion ». Cette observation s'applique à la Savoie, peut-être à la France^ mais non à Madagascar. A la vérité, le mariage malgache n'a ni la gravité ni la solidité du mariage chrétien.

Les ZafindRaminia font une fête quand ils épousent leurs principales femmes.

L'amoureux vient avec des bœufs^ des moutons et des ménilles d'or ou d'argent. Si le présent est accepté, il prend la fille et l'emmène dans aa maison.

Chez les Bezanozano c'est un* peu plus compliqué, sans l'être beaucoup .

Les hommes se marient à dix huit ans, les filles à seize.

Quand deux jeunes gens se plaisent, ils se le disent, vivent ensemble, mangent dans la même chaudière, couchent sur la même natte et se disent sakaiza € amis ». Si l'amour résiste à deux ou trois mois de vie commune, le jeune homme donne à son amie des lamba et des bijoux ; celle-ci retourne chez ses parents, se pare des lamba et des bijoux, et attend le jour solennel de la demande en mariage.

- A rheure convenue, la parenté du jeune homme, réunie dans la maison de la jeune fille, prononce cette formule :

€ Devant vous tous, nous demandons que soient

» unis les deux fiancés un tel et une telle ». Les parents de la fille répondent : « Nous ne pouvons pas » retenir notre fille, car une fille peut, quand il lui » plaît, sortir d'une maison ; elle est donc libre d'ac- » cepter ou de refuser. Mais si elle accepte son fiancé » comme époux, il ne faut pas qu'il la balte avec un » balai, car c'est contraire aux mœurs des ancêtres, » ni avec un bâton, ni avec les pieds, car cela peut » lui faire du mal ; il ne faut pas non plus que son » mari lui casse les dents ; en cas de discorde, nous

» aimons mieux qu'elle revienne ici saine et sauve » .

Les parents bénissent les jeunes époux, et l'on festine pendant huitjours. Comme intermèdes, on chante de traînantes et endormantes mélopées, et Ton exécute des danses d'une désespérante monotonie.

La fête se termine par Vampitahanay « la comparaison », cérémonie qui n'est pas sans danger pour là jeune épouse. Toutes les jeunes filles qui lui sont parentes ou amies comparaissent entièrement nues devant elle, également nue, et devant le mari qui peut faire des comparaisons, recueillir des souvenirs, des images, peut être des rêves d'infidélité.

Le capitaine Nèple, qui nous fait connaître les cérémonies du mariage, a recueilli un chant de fiançailles qui ne manque pas d'originalité. Le voici d'après sa traduction :

€ Raketakilovoka est coquette, elle ne se livre, ni

ne se refuse; elle trouble la raison des gens qui s'attardent chez elle.

» Rentrez donc, il est déjà tard.

» Voici la belle Rafotsiramangazafy aux dents blanches. Pourquoi quitte-t-elle le village quand la nuit tombe?

» Rentrez donc, il est dëjà tard.

» Si vous allez au loin vers le Nord^ vous rencontrerez les trois filles de Zakatsara; elles sont jolies, ces trois filles. Mais pourquoi ne se marient-elles pas? Il n'y a, sachez-le bien, aucune différence entre la femme laide et la jolie fille qui ne se marie pas. La beauté ne sied qu'aux femmes qui désirent un mari.

» Je m'arrête, Raketakilovoka, il est tard, mais nous nous reverrons » ^

IV. — Les Antanosy et la plupart des Malgaches ont des femmes autant qu'ils peuvent en nourrir. Prendre femme, c'est mampirafer, c'est-à-dire «faire des ennemies».

Les femmes d'un même homme s'entrehaïssent mortellement, à tout instant se querellent et se font les pires menaces. Le bon mari les loge séparément, les isole le plus qu'il peut ; néanmoins il dépense, pour

1 Flacourt, Eist,, ch. xxvii. — Abinal, op, oit,, pp. 178, 179. — Elisée Reclus, op, cit., t. XIV p. 99. — Coionet, Bulletin de la Somété de Oéographief oct. 1887. — Cap. NàPLB, op. oit,, t I, pp. 372et •aiv.

les apaiser, le meillear de son temps et le plus dair de son revenu.

Les femmes des Grands sont braves, de belle mine, bien faites de corps, coquettement arrangées; elles ont les veux brillants, les dents superbes, la peau très douce.

Elles sont crânes et dissimulent peu leurs amours.

Un commandant de File Saint-Marie prit femme et la femme prit pour amant un beau nègre. Le commandant les surprend, fait attacher à un arbre et percer de quatre coups de sagave le noir amoureux.

La dame vient voir le supplicié, trouve qu'il respire encore un peu, le prend, le soigne et le guérit.

I.e Malgache est le plus trompé des maris. Cependant, devant ses femmes, il n'est jamais triste ou de mauvaise humeur. Charme de sa vie, elles effacent ses chagrins, ses ennuis, ses fatigues, et, quand il les voit, il a toujours envie de jouer, de danser, de chanter.

€ Si les hommes sont sensuels », dit Fiacoort, « les femmes ne le sont pas moins, et ne laissent » escouler aucune occasion de passer leur temps, » ayans lousjours outre le mary, un ou plusieurs

> amis, avec qui elles se jouent; et si le mary les

> fasche, elle le quittent fort bien, et s*en vont passer » leur temps avec qui bon leur semble : le mary » estant trop heureux de les aller chercher ».

L'infidélité conjugale n'a pas d'importance. Elle

est assimilée au larcin et panie d'amende, et, « cette amende n'est point ignominieuse » ^

V. — Les femmes malgaches ont en grande vénération la Vierge Marie, parce qu'elle est mère de Rabissa, dieu, homme et prophète, qui fut crucifié par les Juifs et remplacé sur la croix, miraculeusement, par un larron.

Chacune, dans ses couches, lui demande, bien dévotement, son assistance, et pour donner à son invocation plus d'efficacité, elle confesse à une voisine ses infidélités conjugales. La bonne confesseuse, vite, vite, conte et trompette les fredaines de sa commère, et un immense éclat de rire, comme une traînée de poudre, fait le tour du village. Le mari ne s'en émeut ni ne s'en fâche. C'est pour lui que Moïse a inventé la peine du talion^.

VL — Ils avaient pour armes offensives le javelot et la sagaye, et pour arme défensive la rondache. Selon les hommes et les tribus, les sagayes étaient plus ou moins longues et les rondaches plus ou moins grandes.

Une tribu de quatre à cinq cents hommes, des rives de la Manangoro, se servait de l'arc.

Les Grands conservaient précieusement, comme

1 SoucHu DE Rennefort, Op. cit., pp. 182-184. ^ Flacourt, HiiUj ch. xxvii.

« Flacourt, Hist,, ch, xvii .

des curiosités, ne sachant pas s'en servir, quelques mousquets que leur avaient donnés des Arabes de Mélinde et des Néerlandais.

Dans le Sud, ils se battaient avec assez de résolution, pied contre pied, armés seulement de la sagaye et de la rondache.

Les armes à feu leur faisaient une peur effroyable. Une centaine d'hommes prenaient la fuite, sans honte et sans hésitation, devant un seul mousquet.

Ils ne faisaient la guerre que par surprise, pour se voler des femmes et des bœufs.

Pour rendre l'ennemi lâche, inerte et le faire mourir de maladie, ils lui jetaient des charmes, des petits papiers, des ordures, des œufs pondus le vendredi, des bœufs chargés de maléfices. Les Français mangeaient les œufs et les bœufs et se moquaient des Malgaches. C'était bien fait. Voire, auraient-ils mangé ces bœufs le vendredi, et ces œufs dans les trois derniers jours de la semaine sainte?

Le Malgache est plus cruel que timide. Par crainte de représailles lointaines ou prochaines, il fend en deux les enfants tout vivants, ouvre le ventre aux femmes et les abandonne vivantes.

Le vaincu n'attend du vainqueur ni pitié ni miséricorde. Souvent, dit Souchu de Rennefort, on a vu des Grands mourir de chagrin d'avoir été pardonnes par l'ennemi.

Avec les Français, ils n'avaient pas de ces scru-

pules et disaient volontiers : « Vous êtes ma mère, vous êtes mon père, je tiens de vous la vie, vous êtes un dieu, un ange, un prophète ». Ils étaient heureux de voir encore le bon soleil, les femmes, la douce verdure des bois, et les formules laudatives leur coûtaient d'autant moins qu'ils en croyaient peu de chose ou rien du tout^

La guerre créait aux femmes une situation très délicate : de leur chasteté dépendait la vie de leurs pères, frères, maris et bons amis.

Pour se garder de leur propre faiblesse et mettre à l'abri de tout soupçon leur fragile vertu, elles dansaient et chantaient, nuit et jour, sut la place. Quand elles étaient fatiguées de danser et de chanter, elles pleuraient, par avance, ceux qui. ne devaient pas revenir*.

VII. — Les Antanosy sont très industrieux. Ils travaillent le fer, le cuivre, l'or et l'argent. Us fabriquent de la poterie, des cuillères en bois, en corne, des ruches, des cercueils, des canots, des tapis, des paniers, des cordes, etc.

Les femmes filent, teignent les fils en bleu, en noir en jaune, et tissent de belles étoffes, surtout des lamba ^.

^ SoucHu DM Rbnnefort, Op. ott,, pp. 180, 181. — Flacourt, Hiit,^ ch. XXVII. — A. Malotet, op, cit., pp. 63 et suiv.

« Flacourt, Hist; ch. xxx. — Afém. de la Afiss/on, t. IX, p. 234. — L. Catat, op. cit., pp. 363, 364.

3 Flacourt, Hist,, ch. xxii.

VIII. — Les maisons des castes supérieures sont en bois et bien construites. Mais défense de découper une mortaise, d'enfoncer une cheville, de planter uk pieu sans l'avis de l'Ombiasy. Il faut que le soleil, les planètes, la lune, le jour et l'heure soient favorables, ce que l'Ombiasy est seul à savoir. Par suite, la construction d'une maison longue de huit ou neuf toises, large de quatre, montée sur pilotis, sans étage, avec charpente de rafia et couverture en feuilles de ravcnala, dure de trois à quatre ans.

L'inauguration en est très solennelle. Andriand- Tserong, en pareille occasion, a donné des fêtes qui ont duré huit jours et coûté quatre cents bœufs. Mais, selon l'usage, il a reçu des cadeaux, et ces cadeaux ont couvert les dépenses de la fête et même les frais de construction de la maison ^

IX. — Si la construction des maisons demande des années, c'est la faute des Ombiasy et aussi celle des ouvriers. Les Malgaches sont paresseux et travaillent doucement, comme pour se reposer de ne rien faire . Chez eux, comme chez la Molesse :

On reposait la nuit, on dormait tout le jour.

Pour passer quinze jours à ne rien faire, ils peinent tout un mois à chercher des expédients.

Loin des villes, le Malgache, — pauvre, aisé ou

1 FuLcou&T, Hiit.f ch. xxii. — Dr Catat, op. oit,, p. 870.

riche — est loqueteux, grelottant et vit dans une hutte înfecte où il n'entre qu'en rampant. On lui dit : « travaillez, vous aurez le nécessaire, même le superflu ». Oh! non. Il préfère souffrir et se chauffer le ventre au soleil.

L'administration veille maternellement sur cette engeance, et le général Gallieni est forcé d'aller chercher à Batavia la main-d'œuvre qui lui fait défaut ^ .

Les Malgaches plantent du riz, mais juste pour les besoins de Tannée. La récolte faite, ils en vendent une partie et se hâtent de manger l'autre. Viennent lesjours de privation, déjeune, de défaillance : ils rachètent très cher ce qu'ils ont vendu très bon marché, et s'endettent pour la vie. Il faut rendre, au bout de l'an, quatre paniers de riz pour un seul, et un veau ayant cornes d'un petit doigt pour un quartier de bœuf.

Les gens des hautes castes s'arrangent pour avoir un excédent de récolte, le prêtent ou le troquent contre des bœufs et s'enrichissent en peu de temps*.

En somme, il y a, chaque année, deux ou trois mois de disette.

Faut-il l'attribuer à l'imprévoyance des petits et à la cupidité des Grands ? Cela paraît raisonnable. Le P. Bourdaise est d'un autre avis. Il faut L'attribuer, dit-il, « ou bien à un châtiment de Dieu, parce qu'ils

1 Bkauprbz, Rev. du Madag., 1900, p. 476; 1901, p. 593. * Flaoourt, Hiêt,^ oh. xzvu.

» ne lui rendent pas l'honneur qui lui est dû; ou bîen » enfin à une miséricorde qui par là les abaisse et les » humilie pour les rendre plus faciles à convertir » ^

X. — Les Malgaches ont le culte des ancêtres. C'est peut-être, de tous les cultes, le plus rationnel et le plus saint. Mais ils l'exagèrent. Ils tiennent pour immuables^ intangibles et sacrées toutes les lois, coutumes et façons de faire des anciens. Sans notre intervention, ils auraient traversé les siècles comme un peuple de momies, sans avancer ni reculer d'un seul pas.

1 Mém, de la Mission, t. IX, p. 231.

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