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CHAPITRE V LÉGENDES

1. Création des mondes. — II. Création de THomme et de la Mort. — III. Création d*Adain. — IV. Naissance d*Eve.— V. Cain et Abel. — VI. Les sept Eves. — VII. Les Roandrians. — VIII. Noé. — IX. Le diable et sa famille. — X. Légende de Rasoanor. — XI. Les Ombres. — XII. La Mort. —- XIII. Le Pays des Ombres.

I. — Les Arabico-Malgaches connaissent par révélation ce qu'il y a de plus mystérieux dans la création des mondes.

Le messager a sans doute perdu la mémoire en route, car son discours est très incohérent.

« Dieu, le Seigneur, dit-il, mit à leur place le soleil, les mois, les montagnes, les fleuves, les rochers. — Il créa la planète Vénus, les femmes, les palmiers vonitra et ha/lnay le commerce et le riz. Dieu créa les sorciers, les sortilèges, les faiseurs d'amulettes et les castes. Dieu créa la lune, la terre, Satan et les sortilèges. Il créa la planète Saturne, les

amandiers, les gués des rivières et les choses

qui font frissonner. Dieu créa la planète Jupiter, les bovidés, Teau, Angatra, le mauvais génie et les gros serpents noctures. Dieu créa la planète Mars, les pierres, les choses fortes (qui doivent) arriver, les

armées^ les prisonniers de guerre et les choses mau* vaises^ ».

IL — Ils racontent ainsi la création de l'Homme et de la Mort,

Il y avait un dieu, il était seul et baillait à faire bailler son portrait.

Pour s^arauser, il créa le monde. Le monde créé, il se retrouva seul et se reprit à bailler.

Il eut enfin Tidée gaillarde de prendre, pour se désennuyer, deux jeunes femmes : Andrianndhary et Zanahary.

Il s'approcha d'Andriannahary et en eut deux fils : Zaomanery et Mossa,

Il laissa vierge Zanahary.

Zaomanery fut un petit dieu bien sage, et son père l'aima beaucoup.

Mossa fut audacieux et même un peu libertin.

Il aima Zanahary, la femme délaissée de son père, le lui dit et osa bien solliciter « Taumosne amoureuse*.

Le père dieu, comme tous les dieux, est jaloux et colérique en diable. A la nouvelle de sa mésaventure conjugale, il fait, dans son paradis, un vacarme épouvantable, crève, à coups de talon, la voûte céleste, saisit Mossa et le précipite dans Tespace. Mossa

1 Gahrikl Ferrand^ Généalogieê et légendes arabico^malgaches, diaprés le manuscrit 13 de la Bibliothèque Nationale (dans la Revue de Madagaêoar, mai 1901).

tombe sur la terre, la tête la première. Il est tout étourdi, mais il n'a rien de cassé.

Mossa n'est pas dieu à ne rien faire, et réflexion faite, il trace et plante un Eden, dessine et construit un palais comme celui de son père. Il accumule toutes les merveilles de la nature et de Fart. S'il avait Zanahary et ses grands yeux noirs, ses divins sourires, son ravissant babillage et ses voluptueuses caresses, il serait le plus heureux des dieux. Hélas ! sa solitude est de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes, et, dans son ennui sans remède, il regrette d*être immortel.

Cependant Andriannahary ne l'oublie pas. Le crime d'amour est, de tous les crimes, celui que les mères pardonnent le plus facilement.

Elle prie Zaomanery d'aller aux nouvelles. Zaomanery va mettre l'œil au trou que le dieu a fait dans la voûte céleste, contemple la terre, l'Eden, le palais, aperçoit son frère et voit qu'il est désespérément triste.

A ces nouvelles, Andriannahary fond en larmes et va se jeter aux genoux du père dieu. Elle mêle des sourires aux larmes, des caresses aux sourires, des soupirs aux caresses ; des mots d'amour s'envolent de ses lèvres roses, bercent le dieu, atténuent, estompent, effacent sa grande colère ; et le bon seigneur, tout en se grisant de baisers, lui dit : « Je ne puis faire revenir Mossa dans mon paradis, mais je lui

accorderai ce quMl me demandera pour être heureux sur terre».

La déesse prie Zaomanery de porter à Mossa ces bonnes paroles. Mossa demande le <c secret de vie », et le père dieu lui envoie un fagot de petits bâtons qui contiennent la vie. Mossa devra rendre dans treize ans, avec intérêts, ce fagot de petits bâtons.

Zaomanery, tout dieu qu'il est, ne paraît guère plus malin que le gas de Falaise. Il dut faire trois fois le voyage du ciel à la terre et de la terre au ciel pour arriver à dire à son frère la manière de se servir des bâtonnets de vie.

Mossa fabrique, avec du limon, des images à sa ressemblance et les dépose sur le bord de la rivière ; il passe ensuite sur Tautre rive et lance, sur ces images, les bâtonnets de vie.

Tous les bâtonnets touchent le but. A mesure que les images sont touchées, elles se lèvent, marchent, causent, courent deux à deux, se perdent dans les bosquets, se disent de douces choses, croissent et multiplient avec acharnement. Leurs enfants les imitent de bon courage et tout va pour le mieux. Le divin Mossa, comme le roi d' Yvetot, est le père de son peuple et ne s'ennuie plus.

Ce peuple est blanc, et parce que les Blancs sont fils de « l'exilé du ciel », ils sont supérieurs à tous les autres hommes.

Les enfants de Mossa, comme Adam et Eve dans

TEden, ne savent ce que c'est que tristesse, chagrins, maladies, mort.

A la fin de la treizième année, le père dieu réclama ses € hâtons de vie » . Mossa les rendit mais en refusa les intérêts. Le père, pour se venger, envoie sur terre les chagrins, les maladies, la Mort, et la Mort dévorera les dieux, les mondes et les hommes, tout ce qui vit et tout ce qui vivra in secula seculorum.

Le RP. Abiiial trouve que ce récit a du moins le très grand mérite de conserver à l'Homme sa céleste origine, de le faire fils d'un dieu et non d'un singea

Pourquoi ne dit-il pas comme Lamartine que

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ?

III. — Pour les Antanosy, le premier homme n'est pas tombé du ciel mais de la lune.

L'Eden était dans notre satellite et quatre fleuves le traversaient : l'un était de lait, l'autre de vin, le troisième d'huile et le quatrième de miel.

Il était planté des arbres les plus beaux du monde, toujours parés de fleurs et de fruits. Les fleurs étaient éblouissantes. Les fruits, admirables et parfumés, invitaient les mains à les cueillir et les dents à les croquer. Le soleil riait dans la frondaison, et baisait goulûment les fleurs et les fruits. Les pelouses et les

L Abinal^ op, oit., pp. 205 el suiv.

massifs, toujours jeunes et frais, se balançaient mol; lement et répandaient un murmure de vie joyeuse. Le sable des allées était fin, zébré de tranches lumineuses, doux comme velours. Les feuillages chantaient, les buissons avaient des frémissements d'ailes. Dans la forêt profonde le lion et la lionne couraient, côte à côte, en se disant on ne sait quoi.

Zanahary contemple son œuvre. Un pli profond barre son front divin. Tout cela, dit-il, est admirable, mais qui le verra? qui en jouira? qui m'en louera? Il pose sur son front l'index de sa droite, sourit, et de la pensée divine jaillit le premier homme.

Il place cet homme dans le jardin de délices et lui tient à peu près ce langage : « Admire, à ton aise, toutes ces belles choses. Loue-moi, car j'aime qu'on me loue. Loue-moi, car je suis le Seigneur fort, puissant et jaloux. Tu ne boiras pas à mes fleuves et tu ne mangeras pas mes fruits. Je t'ai fait pour vivre, comme les dieux, d'air pur et de parfums. Va, mon fils, promène-toi, amuse-toi bien. Quand tu seras fatigué, dors la tête à l'ombre et les pieds au soleil, sur ces verts et moelleux tapis » .

Adam est ravi, content d'être au monde. Il court avec joie, respire avec délices et contemple avec ravissement. Peu à peu sa joie s'amortit, ces merveilles le touchent de moins en moins. <( Le fond des » bois et leur vaste silence » lui causent de l'inquiétude, et il s'ennuie à mourir.

Le diable remarquait, depuis quelque temps, que souvent le dieu s'échappait du paradis pour aller dans la luae. Il soupçonna quelque création nouvelle et

ranimai

Raisonna juste en pensant mal.

Il vient, fait lui-même sa petite enquête, devine ce qu'il ne voit pas, dresse son plan et se met aux aguets. Bientôt il aperçoit Adam qui se promène tête basse et bras ballants.

La conversatioB s'engage. Adam souffre de la solitude et trouve la vie profondément triste.

« Pourquoi, lui dit le diable, ne bois-tu pas à ces fleuves ? C'est bon le vin, le miel, le lait, l'huile. Tu ne ferais tort à personne puisque tout cela se va perdre dans la mer. Les pommes, les abricots, les pêches, les cerises, les figues, les raisins sont choses délicieuses, Ils pourriront aux arbres. Mieux vaut les manger. — Hélas ! répond Adam, le dieu m'adéfendu d'y toucher. — Pauvre homme 1 réplique le diable, de toi j'ai grand'pitié. Le dieu est mon ami. Je vais le voir et le prier de te laisser boire à ta soif et manger à ta faim j>.

Cette promesse faite, le diable « va se promener environ l'espace de deux heures », revient et dit à Adam ; « Zanahary te permet de boire et de manger tout ce que tu voudras ».

C'est bon de manger et de boire. Adam trouve que cela fait passer agréablement une heure ou deux . Mais, le pauvre homme, à sa grande surprise, fait dans l'Eden des malpropretés.

Nous savons, par les Saints Livres, qu'au temps de Job le diable allait souvent en paradis, se mêlait aux « fils de Dieu » et conversait familièrement avec TEternel. Le dieu et le diable des Antanosy avaient également de bonnes relations.

Adam séduit, le diable vole en paradis, prend le dieu à l'écart et lui dit : « Eh bien ? ton Adam ? — Quoi ? — Vois-tu ce qu'il a fait? Quoi ? — Là-bas, dans le coin. — Ah! le. ... ! il va me le payer ». D'un bond, il est dans la lune, et d'un coup de pied il fait faire à Adam le saut du Lion de Némée. L'infortuné tourbillonne dans l'espace pendant 4 jours, 19 heures, 54 minutes, 57 secondes et touche terre à la vitesse de 90 kilomètres par seconde, plus de deux fois la vitesse moyenne des étoiles filantes ^

Depuis cette lointaine époque, nous n'avons pas de nouvelles certaines de la lune. Nous ne savons même pas si elle a possédé, possède ou possédera des êtres vivants et pensants.

Saint Paul s'y est reposé 'dans son voyage au

1 Flacourt, Hiit,f ch. xyii. — Newton et Schiaparelli donoenS pour Tîtetie des éVoiles filaDtes, de 12 000 à 71 000 mètres par seconde.

troisième ciel ^ Mahomet y est allé pour s'entretenir avec Allah des aflFaires de l'Islam *.

Ni Paul ni Mahomet ne nous a dit mot de notre satellite.

Milton a fait passer le diable par le paradis des Fous, qui est situé « sur le bord » de la lune ; et c'est là que Voltaire a trouvé le Palais de la Sottise : ipais ce sont dits de poètes, peut-être des rêveries.

IV. — Adam fut tellement émotionné de sa chute qu'il lui vint, au gras de la jambe, un abcès énorme.

Au bout de dix mois, cet abcès creva, et il en sortit une jolie petit fille.

L'ange Gabriel passait sur terre une partie de son temps. Qu'v faisait-il ? Flacourt n'en dit rien, et peutêtre ne le savait-il pas. En tout cas, il y était puisque Adam lui dit, en montrant du doigt la petite fille : € Quoi faire de ça? — Je ne sais pas, répond Fange. — Va le demander à Zanahary ». Gabriel dépose son pallium, sa tunique à bande de pourpre et son étole, se coiffe de son nimbe ; place ses six ailes et s'élance : d'un bond il est aux pieds de Zanahary, d'un autre bond, il est de retour et dit à Adam : « Nourris la petite fille avec soin. Quand elle sera grande, ce*qui ne tardera guère, tu la prendras pour

1 Epistola Pauli ad Corinthios altéra, XII, 2-4. « Koran^ XVII, 62. — Pauthibr, Les livret iocrés de l'Orient, — . Obt. hist et crïU sur le Ma^ométisme, p. 482.

femme et tu la nommeras Rahauva, c*est-à-dire Eve ^ € celle qui donne la vie ».

V. — Eve fut bientôt grande, Adam se hâta de la prendre à femme, et ils eurent deux enfants : Gain et Abel. Le diable, « qui estoit malin », leur donna une sagaye ferrée des deux bouts. Les petits bonshommes se disputent la sagaye . Chacun tire de son côté, de toutes ses forces. Les fers, qui, exprès, ne tenaient guère, cèdent, les deux enfants se blessent au ventre et meurent*.

VI. — D'après une autre légende, « que les Grands > d'Anossi faisoient accroire aux Nègres, afin de les » ravaler au-dessous d'eux » , Zanahary a tiré d'Adam les sept mères des sept castes du midi de Madagascar : de la cervelle, la mère des Roandriana ; du col, la mère des Anacandriana ; de Tépaule gauche, la mère des Oudzatsi ; du côté droit, la mère des Grands- Voadziri ; de la cuisse, la mère des Lohavohits ; du gras de la jambe, la mère des Otsoa; de la plante du pied, la mère des Esclaves. Il y eut donc sept Eves, mère de sep t castes qui ne s'allient jamais entre elles ^.

VII. — Les Roandriana, grands ou princes, fils de la première femme, enchâssent dans leur généalogie le nom d'imina ou Amina, mère de Mahomet.

1 Flacourt, Hist., Ifô8, ch. xvii.

« Flacourt, Hist., 1658, ch. xviii.

3 FLAcoyRT, Bist,, 1658, — Avant-propos,

Par la vertu de cette glorieuse origine et de leur supériorité militaire, ils ont soumis les autres castes ^ Une fois vainqueurs, ils ont prétendu et fait croire que le pouvoir souverain est de droit divin et fixé, pour toujours, dans leur famille.

Malgré ces prétentions, ils ne sont plus, depuis longtemps, les maîtres de TAntanosy, mais on trouve encore, dans le pays, des gens à peau jaune clair et à chevelure lisse bien fournie *.

VIII. — Après la légende adamite vient celle de Noé. Elle commence à peu près comme dans la Genèse, puis elle tourne et fait à Jérusalem le débarquement, Zanahary, qui attendait l'arche, remit à Noé quatre livres : leKoranj pour lui-même ; le Soratsi^ pour Moïse; VAzonboraj pour David; et YAlindzini pour Rabissa (Jésus-Christ),

IX. — Ainsi qu'on l'a déjà vu, le diable joue, dans la vie malgache, un rôle très important. Comme les diables chrétiens, il a eu aussi des mésaventures, ce qui console un peu de ses méchancetés.

Comme certain fol du pays de Hollande, il s'avisa de faire du pis qu'il pouvait, et o^est assavoir goy marier ». Sa femme était horriblement méchante. Elle lui donna sept diablotins ; ces diablotins se parla-

1 Flacourt, Hist., 1658, ch. ii.

* Louis Catat, op. cit.^ p. 379.

gèrent les péchés capitaui^ et induisirent en tentation l'espèce humaine.

Quelques hommes échappés à la contagion se plaignent à Fange Gabriel, Tange Gabriel dépose aux pieds de Zanabary les plaintes des hommes, et Zanahary donne aux hommes la permission de tuer les diablotins.

Le père diable et la mère diable sont au désespoir. Ils montent au paradis et crient vengeance. « La mère diable >, dit le dieu, « a très mal élevé ses » enfants, et c'est avec ma permission que les hommes » les ont tués ».

Cependant ils répandent tant et tant de larmes, que le dieu, pris de pitié, leur donne la mer pour pleurer.

Depuis lors, quand la mer se soulève en tempête et roule, sur le rivage, des vagues furieuses, c'est que le diable et sa femme pleurent leurs diablotins ^

X. — Dans le même temps, c'est-à-dire au temps du merveilleux, quand les animaux parlaient, il y avait dans la Grande Terre un roi très puissant. Ce roi avait un fils unique nommé Rasoanor, et ce jeune prince aimait éperdûment la reine d'un très lointain pays.

Ije prince demande à son père des hommes et des bateaux pour aller trouver sa dame. Le roi, qui caresse un projet de mariage, refuse hommes et bateaux .

1 Flacourt, Eût., 1658, ch. xviii.

Le prince risposte, respectueusement : « Eh bien! jMrai seul, à la nage ».

C'était autre chose, cela, que de traverser l'Hellespont, et le bon sire en rit gauloisement.

Cependant, le prince invite son père, sa mère, ses parents, ses amis et ses futurs sujets à se rendre sur la plage pour assister à son départ.

Quand tous ses invités sont réunis, il crie : oc Au revoir 1 » se jette à l'eau, fait de savantes coupes et rapidement s'éloigne. Au moment où il perd de vue la terre, une baleine se présente, le reçoit sur son dos et le porte, en trois mois, au pays de sa dame. La légende ne dit pas s'il avait dés vivres, mais cela n'a pas d'importance : dans le domaine du merveilleux on reste facilement quelques mois sans manger.

Le seigneur de la dame ne trouve pas étrange qu'un prince lui vienne, à dos de baleine, de pays inconnu, et le reçoit très courtoisement.

Le jeune homme fait vite à la reine sa déclaration, La bonne dame baisse les yeux, minaude, cède peu à peu à la main qui l'attire, et laisse tomber sa ceinture. Pour mieux jouir de leur bonheur, les amoureux arment un bateau et filent sans en demander au roi la permission ^

A femme amoureuse, tours, détours, ruses ni stratagèmes ne font défaut. Pour arriver à son mâle, elle

1 Flacourt, Histnt 1658, ch. xix.

saute à pieds joints sur rhonneur et sur la famille, elle brave tous les dangers, nargue les hontes et les misères de l'avenir.

Le mal étant sans remède, le roi ferma les yeux . ' Au fond, il avait peut-être assez de cette Hélène, et n'était pas fâché qu'un Paris quelconque l'en débarrassât.

Cette légende a la même origine que celles de saint Brandaines et de Sindbad-le Marin. Les Antanosy la tiennent, comme toutes leurs légendes koraniques, des Arabes. Elle a paru chez deux peuples de civilisation bien diflFérente et très éloignés Tun de l'autre. A qui revient l'honneur du thème original ? Saint Brandaines a-t-il été pris aux Arabes ? Sindbad-le Marin et Rasoanor ont-ils été pris aux Irlandais ? Je laisse aux doctes le soin de résoudre ce problème bibliographique.

XI. — Les Malgaches ont créé des dieux, des anges, des démons, des esprits. Ces belles créations ont amené cette admirable découverte : les hommes et les animaux ont une ombre, une doublure invisible, intangible, impalpable, plus ou moins immortelle, une âme qui survit au corps et prend part aux affaires des vivants.

Démons, esprits, ombres, âmes se donnent parfois du plaisir.

Ils se réunissent en foule, font courir et lutter des

âmes de taureaux, de chiens et de coqs et réveillent, par leurs cris tumultueux, les villages environnants.

Des gens « dignes de foi » affirment avoir vu et entendu ces courses fantastiques ^

Dans le même temps, le Chasseur Sauvage répandait la terreur dans les profondeurs des forêts allemandes. Les Chasses aériennes de Saint Hubert et du Roi Arthur^ hurlaient, haletaient sur Taile de la tempête, épeuraient les campagnes de la France, de la Belgique et de l'Angleterre. 11 y a quelque soixante* dix ans, il m'en souvient bien, on me les montrait, pendant les noires nuits d'hiver, dans les gros nuages qui sifflaient sur la forêt prochaine ; et j'avais grand'peur.

En 1692, les colons de Glocester, comté d'Essex, dans la Nouvelle-Angleterre, forent, pendant plus de quinze jours, poursuivis, harcelés, battus sans savoir par qui. C'était grave et le gouvernement envoya deux régiments de renfort.

Cependant ces bons Anglais remarquèrent qu'ils n'avaient, malgré les coups de feu échangés, ni tués, ni blessés, ni scalpés. Ils en conclurent, religieuse^ ment, que leurs ennemis n'étaient ni des Français ni des Indiens, mais des démons déguisés en Français et en Indiens^.

Les Malgaches marchaient donc dans les pas des

< Abinal, op, cit,^ p. 226.

» Waltir ScoTt, cp. cit., t. XXV, p. M5.

peuples les plus anciens, les plus éclairés, les plus raffinés de l'ancien monde.

XII. — Tous les Malgaches ont la même conception de la mort et, à très peu près, les mêmes rites et les mêmes cérémonies funéraires.

Le corps meurt, mais il en reste quelque chose de vivant, d'immatériel, d'impalpable, un souffle, une ombre qui conserve son image et continue la vie pendant un certain temps.

L'enseignement des missionnaires ne change rien à cette croyance ni au culte des ancêtres. Toujours les ancêtres protègent leurs descendants et veulent que leurs mânes soient au milieu d'eux.

Les Sakalava n'ont de tombeaux réservés que pour les rois et les grands chefs. Dans le reste de l'île, chaque famille a son tombeau.

Dans les provinces de TOuest, les cérémonies du culte sont réservées aux mânes des grands ; dans le reste de l'île, elles s'accomplissent au tombeau de chaque famille.

La prière faite sur les tombes est toujours celle de Jacob : « Me voici, mon ancêtre ; je viens avec ma famille t'apporter une part de ce qui est à toi. Soisnous favorable et accorde-nous ce que nous demandons » (suivent les demandes).

Les mânes des rois et des chefs de race sont le palladium du peuple.

Les cérémonies funéraires sont très solennelles et durent aussi longtemps que la viande et le rhum offerts par la famille.

Les chefs de caste ou de famille, morts ou vivants, conservent leurs honneurs et sont censés conserver la direction des affaires communes ^ .

XIIL — Où rimagination a manqué aux Malgaches, comme à bien d'autres, c'est dans la création des mondes supra et infra terrestres.

Ils ont conçu des diables, mais ils n'ont pas eu Tâme assez noire pour créer un lieu de supplices effroyables et sans fin. Ils n'ont pas eu non plus cette pensée profonde qu'un homme, dans son éphémère existence, pouvait mériter une éternité de supplices. Ils disent, au contraire, comme le cantique mazdéen du dernierjour : « Vous ne punirez pas de supplices » éternels, ô Ormuzd, des fautes passagères ». Bien mieux, comme on le verra, la survie de l'âme n'est qu'une continuation de la vie terrestre.

Au sud, bien loin, s'élève une haute montagne dont le sommet sauvage, haut d'environ 1 750 mètres, domine la grande forêt des Tanala. Les Betsileo la nomment Ratsi, « Mauvais », et les Hova Ambon" drombéj « Pays où les roseaux abondent ». Ses flancs sont hérissés de broussailles, de fourrés épineux, de

1 Ch. BÀNivBNT^ Conception de la mort chez les Malgache» (Bev. de Madag,, sept. 1901). .

lianes qui enlacent les géants de la forêt et forment des festons aériens. Les arbres de cette forêt sauvage et mystérieuse parlent et peuvent, dit-on, donner la mort. Elle est fody^ c'est-à-dire tabou^ c'est-à-dire inviolable et sacrée.

L'Ambondrombé est entouré de gorges profondes, de forêts humides, de marais pestilentiels qui dégagent un épais brouillard. Tandis que la sylve immense se réveille, s'étire et palpite, et salue, par mille et mille voix joyeuses, le retour du divin soleil, le recommencement de la vie, l'Ambondrombé se drape de nuages et disparaît dans ce qu'on appelle la fumée des ombres.

La montagne est divisée en trois zones circulaires d'égale hauteur. Les ombres des morts restent un an dans chaque zone. Au commencement de la quatrième année, elles entrent dans le nuage et s'absorbent dans l'essence divine.

Chaque jour le seigneur du lieu envoie, à l'ombre des quatre portes, l'ombre de quatre officiers pour recevoir les ombres des nouveaux morts et les placer dans leurs quartiers respectifs.

Les ombres qui arrivent escortées des ombres de bœufs tués à leurs funérailles sont reçues avec distinction et mises aux places d'honneur. Les ombres qui viennent les mains vides sont reléguées avec la populace et les esclaves.

Le séjour dans le Ratsy est une continuation de la

vie. L'ombre du soldat fourbit l'ombre de ses armes. Des bataillons d'ombres défilent, au son de l'ombre de tambours, devant l'ombre d'un général. L'ombre d'un homme dîne de l'ombre d'un plat de riz.

Un jour, peut-être sous le règne de Radama V\ une armée Hova, passant devant TAmbondrombé, entendit une salve d'artillerie et la marche royale . Elle fit halte et rendit le salut. Au retour, elle s'arrête devant la montagne sainte, fait des sacrifices de bœufs et tire du canon. Les ombres des artilleurs du Ratsy courent aux ombres de leurs pièces et rendent aux vivants le salut. Les ombres des musiciens saisissent l'ombre de leurs instruments et répondent aux belliqueuses fanfares des Hova.

Deux jeunes hommes ont gravi le mont des ombres et vu ce qui s'y passe ^

Toutes les âmes ne vont pas au Ratsy ou n'y vont pas de suite après la mort.

Dans plusieurs provinces, le mari revenait, pendant douze ans, consoler sa veuve, et la prude femme lui donnait des enfants, ce qui ne pouvait manquer. Ces enfants étaient légitimes et avaient le pas sur leurs frères et sœurs nés du vivant du mari *.

Tout un peuple a connu, par des « gens dignes de foi », les mystères du Ratsy ; des milliers de bonnes

suiv

Abinal, op, oit,, pp. 219 et suit. — D' Catat, op. cit., pp. 304 «t lîv.

s Abinal, op. eit„ pp. 219 et luiv.

et joyeuses commères attestent, devant Zanahary et devant les hommes, que leurs défunts maris sont venus les voir et leur ont fait de beaux enfants, Ranavalo F® a eu Radama II vingt-quatre mois après la mort de Radama I•^

Comment ne pas croire? Je crois donc. Les nouvelles du pays des ombres sont aussi certaines que celles du Puys sainct Patrix ou de la grotte de Montesinos ; les visites amoureuses des maris morts ne sont pas moins vraies que celle de l'éléphant blanc à la vierge Maya, mère du bouddha Câkyamouni.

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