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CHAPITRE II COMMBNCEMBNTS DE JACQUES PRONIS

I. Naissance et famille de Pronis. — II. Voyagea Madagascar. — III. Arrivée à Sainte-Luce. — IV. Le capitaine Goubert. — V. Pronis et Gauche. — VI. Arrivée du Samt-Laurent. — VII. Naufrage du SainMotiM. —VIII. Fondation de Fort-Dauphin. — IX. Mariage de Pronis.

— X. Généalogie d'AndriandRavel. — XI. A propos du mariage de Pronis. — XII. Catholiques et Protestants.

— XIII. Les Catholiques accusent Pronis. — XIV. Pronis emprisonné. — XV. Pronis est rétabli dans son gouvernorat. — XVI. Mort de Foucquembourg. — XVII. Reddition d'une troupe de ligueurs. — XVIII. Vente d'esclaves. — XIX. Drame d'amour. —XX. Mort de Razau.

— XXI. Guerre pour le compte des indigènes. — XXII. Pronis sauve la colonie. — XXIII. Les crimes de Pronis.

I. — Jacques Pronis, chef de la petite colonie, était d'une famille huguenote, marchande et rochelloise. Il est né le 6 octobre 1619 1.

i Extrait du registre du temple Saint- Yon, de la Rochelle :

« Le samedy 12 octobre 1619 ont estez baptisez, par Monsr Merlin, jaques filz de jaques borny et de Ëlysabet Desaye : parrin jehan Scothousse, mayraine Elayne Hartemans. L'enfant est né le 6 dudit mois ».

Tous les noms sont défigurés, sauf celui du pasteur. On écrit Borny pour Prony, comme prononçaient le parrain et la marraine, qui étaient étrangers.

La mère est Anne de la Goûte, feajme de Jacques Pronis. Le rédacteur de Pacte substitue à sou nom celui de sa sœur Elisabeth, femme de Gabriel Pollard, sieur de la Salie. Le parrain et la marraine prononcent Desaye pour de la Salle, et le greffier écrit Desaye.

Au temps du siège de la Rochelle^ sa mère était veuve avec quatre enfants.

Elle était très pitoyable et donnait aux pauvres beaucoup de ses provisions.

La dame de la Goûte, sa belle-sœur, plus prudente, lui dit un jour avec vivacité : « Que ferez-vous quand » vous aurez tout donné ?» — « Ma sœur, » répondit-elle, € le Seigneur y pourvoira ».

Le siège continue, la huche se vide, les enfants ont faim . Elle va crier famine chez sa parente. La bonne dame n'est pas prêteuse et lui parle, à peu près, comme la Fourmi parle à la Cigale.

Si nous n*avion8 que cette pièce, tous les doutes seraient permis.

Nous trouTOns, heureusement, dans le Journal du $iége de la Rochelle, quelques renseignements précis sur la dame Pronis :

Elle avait un frère, Daniel de la Ooute, avocat du roi au présidial (1&9Ô-1614), pair (1606), député aux Etats-Généraux (1614), capitaine de la Compagnie Colonelle (1622), avocat du roi honoraire (1628), mort le 27 février 1632. Elle avait une sœur mariée, comme je Tai dit, au sieur Pollard de la Salle.

(PiBRRE Mervault, Journal du siège de la Rochelle).

Je dois à Tobligeance de M. de Ilichemond, pasteur à la Rochelle, ces renseignements et une copie des trois actes dont voici le résumé î

1» Du 14 mai 1611, baptême de Jehan, fils de Siprien Prenys et de Françoise Ralete.

2p Eglise réformée d'Aytré, prés la Rochelle, du 10 janvier 1672. Mariage de Daniel Pronis, marchand à la Rochelle, fils de Daniel Pronis, fermier de la cbâteilenie de Rouflac, paroisse de la Jarne, et de feue demoiselle Buzelin, avec Louise Mesnier.

8o Du 2 mai 1673, baptême de Paul, fila de Daniel Pronis, marchand, et de Louise Mesnier. Parrain, Paul Le Boiteulx, marchand à la Rochelle; marraine, Marie-Anne Pronis.

Flacourt, Cause pour laquelle, . . ., p. 5, dit que Pronis était héré« tiqoe et Rocheloit,

Dame Pronîs retourne à sa maison, tête basse, pleurant, se demandant anxieusement ce qu'elle va devenir avec ses chers petits.

Dès que les enfants l'aperçoivent, ils courent à elle, joyeusement, la face épanouie, et lui disent qu'un homme inconnu, dont ils n'ont pas vu les traits parce qu'il faisait noir, a jeté dans la maison, sans mot dire, un sac de blé. — Elle retourne vite chez madame de la Goûte et lui crie , sans entrer : « Ma sœur, le Seigneur y a pourvu ! » \

Jacques Pronis était l'un des quatre enfants que nourrit, miraculeusement, le dieu des Huguenots.

IL — Il part au mois de mars 1642, comme agent de la Compagnie française des Indes Orientales. « Il doit commencer à prendre possession desdits » pays. . . et y habituer et travailler à la traitte * ».

Chemin faisant, il prend possession, au nom du roi de France, des îles Rodrigues^, de la Réunion^, de Sainte-Marie et de la baie d'Anton-Gil ou AntongiP.

^ Pierre Mervault, ojp. cit.

< Art. 4 des statuts de la Compagnie. Henri Froidbvaux, op. cit.^ tirage à part, p. 12.

3 La Diogo Rats des Portugais, la Diego Rois de Flacourt.

4 Pronis la nomme Mascaret gne, du nom de Pedro Mascarenbas, qui la découvrit en 1507 ou 1508. Fiacourt. en en prenant possession, l*a nommée Bourbon,, la première Republique, Réunion; les Impérialistes, /^naparf«; et, selon que la France est royaliste ou républicaine, elh est nommée Itourbon ou Réunion,

& Histoire de la grande islede Madagascar Composée par le Sieur

III. — Au mois de septembre 1642, il arrive à la baie de Saiate-Luce, Manghafia ou Manafiafia, <c qui > a des palétuviers », sur la côte orientale, à quelques lieues au nord de Fort-Dauphin.

Cette baie est bordée de rochers et fermée du côté de la mer par un chapelet de petites îles. Elle forme un bon mouillage mais son climat est meurtrier pendant Thiver, « principalement quand il fait » vent de terre ^ ».

Pronis s'entend avec AndriandRamaka, roi de TAnosy , et bâtit le fort et Thabitation de Saint-Pierre.

IV. — 11 trouve, à Madagascar, François Gauche et sept hommes laissés par Alonse Goubert.

Capitaine et matelots avaient pris, à Dieppe, de grosses sommes à 60 ou 80 pour cent. Dans la crainte de ne pouvoir tenir leurs engagements, ils ont laissé couler leur navire, qui était encore assez bon.

Le capitaine Goubert a mis en chantier une barque de 40 tonneaux. Pendant toute la durée des travaux, capitaine et matelots donnèrent aux femmes et aux noirs leurs marchandises, ne firent « qu'yvrongner et » paillarder, et se mocquer des Marchands qui les » avoient envoyez, et de ceux de qui ils avoient em-

de Flacourt, Directeur gênerai de la Compagnie Françoise de V Orient, et commandant pour sa Majesté dans ladite Isle^ et /j*Ztf» adyVwtfnfe*. Paris, A. Lesselin, 1658. Relation de la grande isle de Madagascar^ p. 194.

1 Louis Catat, op. cit., p. 380. — Flacourt, Relation, 1658, p. 195.

» pruuté Targent à la grosse adventure, disans que > le Navire rompu, ils estoient payez *.

Ils passèrent dans cette barque au nombre de vingt-cinq \

V. — Pronis^ à son arrivée, reçoit la visite de François Gauche, le reconduit à Mannhale et passe cinq jours dans sa maison. Il voulait, dit le jeune rouennais, me faire habiter Saint-Pierre et prendre part du peu de profit que j'avais fait, « à quoyje ne » voulus obeyr, aimant mieux me résoudre à repasser » en France ». Pronis lui accorde six mois pour écouler ses marchandises; passé ce délai, il ne pourra plus traiter que pour sa nourriture et ses habits *.

Au mois de mars 1643, Pronis trouve que le commerce de Gauche et de ses compagnons nuit à celui de la Gompagnie. Le délai de six mois accordé est expiré. 11 a le droit de faire de nouvelles conditions, et il en use.

Nous donnons ordre, dit-il, dans ses arrêtés des 19 mars et 8 avril 1643, « à Abraham Gaigneur,

1 Placourt, Relation, 1658, pp. 194, 195.

* Relations véritables et curieuses de Visle de Madagascar et du Brésil, etc.; Paris, M.DC.XLI. — Relation du Voyage que François Cauche de Rouen a fait a Madasgoscar^ Isles adjacentes^ et costes de l'Afrique, Recueilli/ par le sieur Morisot, avec des notes en marge. Morisot a « receu charitablement en sa maison à Dijon », le sieur Gauche. {Au lecteur).

» Sebastien Droùart, François Gauche, Jacques du » Val, Jean Destonzeaux, Jacques Desprez, Charles » des Aunois, qui sont les hommes restant du voyage » dudit Goubert, de nous passer déclaration gene- » raie de toutes les marchandises et bestiaux qu'ils

> peuvent avoir à eux appartenans dans huit

» jours pour tout delay. En outre, faisons de rechef y> commandement à Sebastien Droûart et François » Gauche de se rendre dans un mois à partir de ce » jourd'huy au lieu de nostre habitation, comme ont » fait lesdits du Val et autres sus-nommez et d*aban- » donner celle qu'ils désirent faire au préjudice de la » Gompagnie, ne se contentans pas que nous leur » avons permis de traiter six mois pour employer )» leurs marchandises à la requeste qu'ils nous en » avoient faite ' ».

VI. — Peu après, le 1*"" mai 1643, arrive le Saint- Laurent^ commandé par le capitaine Gilles de Régimon*, né à Liège et attaché- au port de Dieppe. Il est armé de 22 canons et porte soixante ou soixante-dix hommes pour demeurer dans Tîle, « sans Prestres ny » Religieux », et, avec ces hommes, « toutes sorte » d'outils pour bastir et cultiver la terre ' ».

1 Cet acte est ainsi souscrit : « Fait eu rhabitation de S. Pierre Tan et jour que dessus. Signé : J« Pronis et J. Focquenbroch, avec paraphe ». (Cauchk, .-lu lecteur),

2 D'après uue signature publiée en fac-similé, par J. Guet.

» Gauche, op. otf ., p. 91. — Flacourt, Cause poui' laquelle^ etc., p. 3.

Tous les hommes amenés par Regimon tombent malades, et vingt-six meurent dans l'espace de deux mois ^

VIL — Dans le même temps, le Saint-Louis j commandé par le capitaine Coquet, fit naufrage sur la côte des Matatanes, où il chargeait de l'ébène. Le capitaine meurt de chagrin. L'équipage conduit le navire dans la baie des Galions, et en vend, aux Anosy, les marchandises, le plomb, la poudre, les ferrements, toutes choses qui devaient servir contre les colons*.

Pour étouffer le souvenir de cette méchante action, ils excitent, « à la sourdine », les Anosy contre les Français, et s'unissent à eux pour piller les magasins du fort Saint-Pierre.

Jacques Pronis, heureusement, est un « débrouil- » lard » mal jugé ^, « un individu intelligent, adroit, » d'une grande souplesse et d'une remarquable jus- » tesse de vue, susceptible, dans les moments de » crise, d'activité et d'audace ^ ». Averti, il va trouver AndriandRamaka, chef de l' Anosy, le gagne

ï Gauche, op. cif,, p. 89. — Flacourt, Relation^ p. 195. — Cause pour laquelle j etc., p. 3.

« Gauche, op. cit., p. 90. — Flacourt, Relation, 1658, p. 196.

» L. Guet, Les origines de Vile Bourbon et de la colonisation française à Madagascar. Paris, Ch. Bayle, 1888, p. 48.

^ H. Froidevaux, Jcwîçwe* Pronis^ dans X^Uevue /it<(.,jaillet^août 1900, p. 26d.

par des présents et sauve la naissante colonie ^.

VIII. — Pronis avait un autre souci : l'insalubrité de Sainte-Luce. Il pensait à transporter ailleurs son établissement. Peut-être y eut-il pensé longtemps encore, mais le hasard « ce maître du monde » , lui vint en aide .

Un jour que François Gauche se promenait sur les rives de la Fanjahira ou Fanshère, il aperçut un navire danois en détresse. Il se rendit à son bord et le conduisit dans la baie de Taolankarana, Pronis et Regimon viennent voir ce navire et font, pendant deux jours, avec les Danois, échange de politesses et de provisions *.

Taolankarana, « le rocher qui a la forme d'un os », est une flèche longue de 2,500 mètres, large de 600, haute de 28. Il est à 40 kilomètres auaud de Sainte- Luce, et sépare la baie d'Itaperina de celle des Galions

La baie d'Itaperina, ou de Fort-Dauphin, est bordée de montagnes presque verticales, hautes d'environ 600 mètres, couvertes d'une sylve vigoureuse, de teintes diverses, d'arbres vieux de six siècles, qui ne tombent que sous le coup des ans ou du tonnerre. Au pied des falaises, qui décrivent une courbe gracieuse, s'étale une molle vague de sable blanc.

1 Gauche, op. cit., pp. 92-102. — Flacourt, Relation, 1658, p. 195. — Cause pour laquelle, . . , p. 3.

* Gauche, op. cit,^ p. 98. — Flacourt, Relation, 1658, p. 197.

La péninsule est une masse calcaire, abrupte, tapissée de verdure, saupoudrée de sable apporté par les tempêtes. Ses falaises à pic défient tout débarquement ; une tranchée, un mur et une batterie circulaire suffisent contre les indigènes.

Après deux jours d*étude, Pronis décide d'y bâtir une nouvelle habitation. « Auèsi-tost », dit Gauche, <c on fit couper les bois dans la montagne voisine et » dresser une maison, à quoy nous aidèrent les » Danois, qui s'estoient buttez sur ce mesme port.... » Estans de retour à Sainte-Luce, nous fisme partir > une partie de ceux qui estoient en Thabitation » Sainct-Pierre, avec ce qu'ils avoient, pour aller » habiter Itolongare ^ ».

Après quelques semaines d'expérience, Jacques Pronis transporte, dans le Taolankarana, son établissement lie Saint-Pierre, et donne à sa nouvelle résidence, en rhonueur de Louis XIV, qu'il ne savait pas encore roi, le nom de Fort- Dauphin^.

Flacourt et Mondevergue ont agrandi et fortifié Fort-Dauphin, mais c'est à Jacques Pronis que revient rhonneur de sa fondation.

Même après les agrandissements de Flacourt, Fort-Dauphin était peu de chose.

Mais la place était choisie avec un grand seus géographique et militaire, et Fort-Dauphin sera,

1 Cauchb, op. cit.y p. 98.

< Flacourt, Relationy 1658, p. 197.

pendant plus de deux siècles, la capitale de nos possessions malgaches.

IX. — Meidron, compagnon de François Gauche, a séduit Rafatèrae, femme de Razau. Cela n'était rien. Il eut la sottise de s'en vanter, Razau le sut et, selon Tusage du pays, se vengea ^ .

Cette aventure n'a pas découragé Rafatème, et Pronis prend, dans son cœur, la place laissée vacante par l'infortuné Meidron *.

Personne ne trouve à dire à cela : c'est un mignon péché véniel.

L'Homme ne peut vivre seul. Il n'est même pas bon qu'il soit seul. Dieu l'a constaté, dit-on, dès les premiers jours du monde : Non est bonum esse homûnem solum. Quand nous envoyons des hommes seuls, nous défions la nature, et la nature ne perd pas ses droits. Envoyez des moines, n'en envoyez pas, les hommes auront soif d'amour et feront la chasse aux filles.

Pronis constate que presque toutes ses sorties sont marquées par la perte de quelques hommes. C'est une preuve que les indigènes ont reporté sur les Français la haine qu'ils avaient pour les Portugais .

Il a idée que des mariages avec les femmes malgaches atténueraient, effaceraient cette haine, que les

1 Gauche, op, cit.y pp. 63, 66.

< Flaoourt, Relation, 1658, p. 198.

unions éphémères et les amours d'aventure entretiennent, avivent, chauffent à blanc.

n voit très bien et, payant d'exemple, il épouse, en justes noces, à <c la mode madagascaroise », AndriandRavellon (par abréviation Dian Ravel), fille d'AndriandMarval, chef des 2^findRaminia.

X. — Ramini, père des ZafindRaminia, habitait la Mecque, et Mahomet, « envoyé du ciel et son seul interprète », était son voisin.

Il ne tenait pas son origine d'Adam, comme les autres hommes. Dieu l'a fait descendre des étoiles ou créé de l'écume de la mer ^

€ Comme il estoit grand prophète », son confrère Mahomet lui donna, pour épouse, sa fille Rafatème.

lien eut deux enfants : Raborod et Raminia. Le frère épousa la sœur et d'eux naquirent Rahadzi et Racobe.

Rahadzi vient à Madagascar, épouse la fille d'un roi, a des enfants et des petits-enfants ; un beau jour il disparaît, sans dire adieu à personne, laissant, à la garde d'Allah, femme, enfants et petits-enfants.

Il est l'ancêtre des ZafindRaminia, des Ambohitsmènes, des Antavares et des Matatanes.

Racobe suit son frère à Madagascar et ne peut faire autrement que d'épouser aussi une fille de roi.

Ses richesses tentent son royal beau-père, et ce

1 Flacourt, IJist., 1658, p. 4b.

royal beau-père se propose de Tassassiner. Racobe, prévenu, se sauve secrètement dans le sud de Tîle.

Il a un fils nommé Maaszomare, et de ce fils vieijt, à la dix-neuvième génération, AndriandRavel, dame Pronis.

Ravel ne compte que vingt quartiers, mais quels quartiers ! quelles souches ! Ramini , prophète tombé des étoiles, et Mahomet, < le prophète sublime ! ^ ».

XL — En Tan de grâce 1643, cette noblesse jouissait encore de tout son prestige. Le mariage de Pronis, comme le remarque M. Henri Froidevaux, € n'en était pas moins un acte politique et un excellent » exemple donné parle chef de la colonie à ses com- » pagnons. Ces derniers, par une singulière dévia- :> tiondu sens moral, ne voulurent pas l'admettre ; » ils étaient trop heureux d'avoir enfin un prétexte » pour critiquer leur chef* ».

Cette « déviation du sens moral » ne touchait pas que les compagnons de Pronis. c Personne », dit le bon François Cauche, <c ne voulut voir, dans cette » femme du pais habillée à la Françoise qu'il tenoit » suivant la créance des Madagascarois pour sa » femme, autre chose qu'une concubine^ ».

4 Flacourt, Hist., 1658, pp. 49-58.

< Henri Froidbvaux, Jacques Pronis^ dans la Revue historique, juillet^août, 1900, p. 260.

3 Caucbb, op. oiu, p. 111 .

Flacourt, esprit plus cultivé, pensera uu peu différemment.

Le RP. de la Vaissière, jésuite, dit que le « pro- » testant Pronis, homme sans talents, administra- » teur peu intègre », donnait, « ouvertement à ses » subordonnés l'exemple du concubinage et de la » débauche )i.

L'auteur du ix* volume des Mémoires de la Con*grégation de la Mission s'exprime dans une forme non moins délicate, non moins déraisonnable.

Le clergé séculier pense, comme les moines, que tout mariage contracté hors de l'Eglise catholique, apostolique et romaine est un « fantôme de mariage », une union « nulle et criminelle devant Dieu ». La population totale du globe étant d'environ 1 544 000 000 d'âmes, les bâtards seraient donc au nombre de plus d'un milliard.

Pareille thèse ne se discute pas.

XIL — Le mariage de Pronis, coiçme le remarque M. Henri Froidevaux, n'est d'ailleurs qu'un prétexte.

Huguenots et Catholiques ne pouvaient pas vivre en paix. On ne dit pas des religions, comme de la musique, qu'elles adoucissent les mœurs.

Quand les Catholiques chantent messe dans leur chapelle, les Huguenots font le prêche dans la maison de Pronis.

Les Catholiques crient à U persécution et les

Huguenots trouvent, à les faire enrager, un infini plaisir ^

La même comédie a été jouée en Canada. Les moines ont eu gain de cause. La colonie est* devenue une bergerie de fidèles, les Iroquois ont <c mangé » les brebis, et les Anglais nous ont chassés du Canada.

L'intolérance, « fille des faux dieux », qui nous a fait perdre le Canada, retardera de plus de deux siècles la conquête de Madagascar.

Xin. — Les Catholiques accusent Pronis d'avoir troublé leurs prières, d'avoir pris femme non chrétienne, et de bien autres choses encore.

Il les force, disent-ils, à remplir la « fonction de » portefaix et d'esclaves ». Cela leur paraît intolérable. Us ne sont pas venus à Madagascar pour travailler. Ce n'est pas pour eux, bien sûr, que le Saint-Laurent a déchargé à Fort-Dauphin « toutes » sortes d'outils pour bastir et cultiver la terre ».

Au mois de mars 1644, Lormeil, capitaine du Royal, arrive à Fort-Dauphin et fait venir des Matatanes quatorze barques de riz. Dans le même temps, Foucquembourg revient de traite avec plus de 2500 boeufs. <c Cependant », disent les Catholiques, € nonobstant la quantité de vivres, l'habitation de » Fort-Dauphin en estoit toujours en nécessité. Le

1 Flacourt, Relation, 1658, p. 198.

» Ris se trouvant bien-tost coDSOmmé, et les bœufs » bien-tost dissipez ».

A les entendre, Pronis faisait passer, à la famille de sa femme, cette énorme quantité de vivres ; ils ont même dressé procès-verbal de ces « prétendues » malversations ».

A la fin de Tannée 1644, dit Flacourt, c il estoit » venu un grand houragan ou tempestes dans Tisle » qui avoit causé une si grande famine au païs » d'Anosy que la moitié des hommes moururent de » faim, et ceux qui avoient du bestial, faute de ris et » racines, furent contraints de manger la plus grande » partie du bestial qui leur estoit resté de cette tem- » pestes, qui fit mourir tous les veaux et la plus part » des grandes bestes ».

Pronis fit de son mieux pour amener au fort du bétail et du riz. Néanmoins « les François eurent » assez de peine à vivre et à se maintenir pendant » Tannée mil six-cent quarente-cinq ».

Lormeil amène quatre-vingt-dix hommes « pour » demeurer dans Tisle et y planter du tabac pour le » compte de la Compagnie ».

Quand ces nouveaux venus voient la dure existence des anciens colons, ils s'unissent à eux contre Pronis .

En cette année 1645, si pénible à passer, alors que le partage des vivres se devait faire avec beaucoup de mesure, Pronis aurait appelé au fort et nourri aux

frais de la Compagnie toute la parenté de sa femme. Les Français auraient vu dans le fort beaucoup de nègres qui ne travaillaient pas, et souvent alors les colons auraient eu tantôt du riz sans viande, tantôt de la viande sans riz.

Flacourt ne croit guère à tout cela et dédaigne même de faire le départ du mensonge et de la vérité.

Les accusations continuent.

« Quand les grands du païs lui demandoient ce que » luy estoient les François, il leur répondoit que » c'estoit ses esclaves ». S'il a dit cela, c'est par vanité ou par ignorance de la langue malgache. Ce n'était pas un crime pendable, mais une maladresse insigne. Il froissait l'amour-propre de gens qui étaient d'autant plus chatouilleux qu'ils venaient, en partie, de la prison ou du ruisseau.

De tous ses crimes, le plus grand, le plus haïssable, le plus odieux, était d'être huguenot.

J'ai lu dans un vieux livre que Dieu s'est repenti, pœnituiteum^ A' aîvoiv fait l'homme. En voyant les haines religieuses, on comprend le repentir de Dieu et la boutade célèbre de Boileau ^

XIV. — Les Catholiques font à Pronis des remontrances. Pronis, mécontent, diminue la ration de riz

» Flacourt, Eelation, 1658, pp. 198, 199, 203. — Cause ^our laquelle..,, p. 4. — Gauche, op. cit., p. 91.

— ISO —

et uKsuBce d'une balle dans la tète le preoûer qui réclamera*

Vers le 10 téviiet 1646, on Français arrête des nègres qui sortaient du fort avec da nz. Pronis anÎTe en colère et dit « qu^il viendroit arec cinq cois nègres

> leur passer à tous sur le ventre >.

Flacourt lient pour douteuses ces étranges paroles ; les Catholiques les tiennent pour authentiques, les meneurs, Beaumont et Jean le Clerc, les exploitent. Ils décident de présenter à Pronis une nouvelle requête, € affin de le prier de ne trouver pas mauvois * » s'ils se saisissoient des clefs du magasin, et s'ils en » donnoient la direction à quelques-uns autres que » ceux qui en avoient les clefs >.

Pronis était alors souvent, peut-être trop souvent, àlmanhâl, chez sa femme.

Claude Le Roy, « commis des seigneurs », lui écrit € de se haster de venir au Fort, d'autant qu'estant

> venu il pourroit appaiser les mutins >.

Il dédaigne cet avertissement. Deux jours après, quand il arrive, le caporal Saint-Martin lui prend la main en lui montrant la gueule d'un pistolet; en même temps Beaumont, des Roquettes et dix ou douze autres l'entourent, le bafouent, le conduisent à sa chambre, le désarment et lui disent qu'ils ne veulent pas rester davantage sous son commandement. « II ne reste » plus », leur dit-il, « qu'à me mettre aux fers, » puisque vous me traittez de la sorte ». Ils lui répon-

dent ironiquement < que c'est bien advisé à luy et » qu'ils l'alloient enferrer, ainsi ils allèrent quérir » les fers et les luy mirent aux pieds ».

Ils bouchent ses fenêtres, le tiennent dans l'obscurité et le font garder, jour et nuit', par deux sentinelles .

Les Français se réunissent en assemblée plénière, prennent pour chef Claude Le Roy et pour souschefs Beaumont et des Roquettes.

Du 15 février au 26 juillet 1646, pendant plus de cinq mois, Pronis fut comme <c rat en paille ». Quand les ligueurs étaient ivres, ils l'insultaient, le maltraitaient, le menaçaient de la corde ou des fagots ^

XV. — Le 26 juillet 1646, Roger Le Bourg, capitaine du Saint-Laurent ^ jette l'ancre devant Fort- Dauphin. Il amène quarante-quatre nouveaux colons dont un commis, Angeleaume.

Les ligueurs lui déclarèrent qu'ils ne pouvaieni plus obéir au sieur Pronis « parce qu'il estoit héré- » tique, Rochelois et mal affectionné à la Religion » Catholique, Apostolique et Romaine, et d'autant > qu'ils ne l'estimoient pas capable de les com- » mander ».

Pronis se défend très bien, et Le Bourg ne le trouve pas si coupable que le disent les ligueurs. Il

1 Flacourt, Vlelation, 1658, pp. 223-205. — Cause pour laquelle,., ^ p. 5. •

connaît les personnages et lenr orthodoxie ne Ini en impose guère.

D'accord avec Le Roy et Angeleaume, il en envoie aux Antavares une trentaine et rétablit Pronis dans son gouvemorat.

Les mutins, ramenés par un vent contraire, apprennent Tavortement de leur révolution et veulent assiéger le fort. Le Bourg leur conseille d'accepter des marchandises et d'aller, avec Le Roy, trafiquer chez les Mahafaly.

Pronis envoie aux Antavares et à l'île Sainte- Marie, pour fonder des établissements, deux groupes de compagnons dont il n'est pas sûr; puis, très habilement, il attire à soi tous les autres Français ^

XVI. — Le capitaine Lormejl, qui était à Madagascar depuis dix-sept mois, met à la voile avec un chargement de cuirs, de cire et d'ébène. Foucquembourg, qui ne voyait peut-être pas sans inquiétude ce qui se passait, part avec lui pour présenter aux directeurs la situation morale de la colonie et les comptes de l'administration de Pronis.

Au mois de mai 1646, Foucquembourg arrive à Saint-Malo, décharge le navire et part pour Paris, en compagnie d'un sieur Le Lièvre, dit La Barre,

> Flacourt, Relation, 1658, pp. 206-207. — Cause pour laquelle,..,, pp. 5, 6.

qui prétendait aller à la Martinique pour prendre le commandement de cent hommes d'armes.

Le Lièvre croit que Foucquembourg est porteur d'immenses richesses. Il l'assassine dans la forêt de Dreux, et le dépouille de tout, même des livres et des comptes que Pronis lui a confiés. La Compagnie perdit l'occasion de vérifier ses comptes, de bien connaître son personnel ; Jacques Pronis perdit la seule occasion qui lui fut donnée de prouver l'intégrité de son administration.

« Le malheureux », dit Flacourt, parlant de Le Lièvre, « ne consideroit pas que rien n'est caché à » Dieu ».

La crainte de Dieu n'a jamais arrêté les malfaiteurs, et pourquoi les arrêterait-elle ? car, comme dit le poète :

Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit Tinnocence.

Le Lièvre n'avait pas que Dieu pour témoin; un garde-chasse l'a vu, l'a dénoncé, et la justice, dans l'espace d'une semaine, l'a saisi, jugé, condamné et rompu vif en place de Grève ^

XVII. — Vers ce temps-là, les ligueurs envoyés au Mahafaly reviennent dans l'Anosy. Ils offrent à Pronis de lui troquer, contre marchandises, un troupeau de

i Flacoijbt, Relations, 1658, pp. 200-203.— J. Oust, op. cit., p. 52.

cinq cents bœufs, mais ils refusent de repasser sous ses ordres.

Pronis va leur porter sa réponse avec cinquante mousquets en guise d'arguments. •

A la nuit, les deux troupes prennent position à quelques portées de fusil l'une de l'autre.

Duplessis-Mornay disait : « qu'on n'oie plus, entre nous, ces noms de papistes et de huguenots ». Ces paroles étaient bonnes et sage^, mais elles glissaient sur la turbe où l'on cultivait intensivement le fanatisme.

Donc, au petit jour, les deux troupes crieront: tue! tue ! se rueront, commes des bêtes enragées, Tune sur l'autre, se massacreront avec enthousiasme, comme aux plus beaux jours de la Saint-Barthélémy.

Le Roy se rend compte du danger et tient, à ses compagnons, à peu près ce langage : « des nègres en armes sont cachés dans tous les buissons qui nous entourent et guettent le moment de nous écraser. Les troupes de Pronis sont toute fraîches, tandis que vous êtes fatigués de votre long voyage. Nous n'avons aucune chance de salut. Le mieux est de traiter aux meilleures conditions possibles » .

Au jour, il leur montre, d'un côté Pronis, de l'autre Angeleaume, chacun avec vingt-cinq hommes. Leur connaissance des indigènes et du pays leur firent deviner, sans peine, dans les broussailles, des centaines de sagay es.

Ils se soumettent, ne pouvant autrement faire, et

Le Roy vient dire à Pronis qu'ils se remettent sous son commandement. Pronis exige qu'ils rendent leurs armes et lui demandent pardon.

Rendre leurs armes ! C'est se mettre à la merci d'un homme qu'ils ont supplicié, honni, vilipendé pendant près de six mois ! Il faut choisir pourtant entre un combat à mort, désespéré, et la générosité, très douteuse, d'un ennemi. Ils pensent que le cœur de l'homme n'est pas de bronze, qu'un peu de générosité peu s'y glisser; ils ont une lueur d'espérance et se soumettent.

En arrivant au fort, Pronis se saisit des douze principaux, leur rase la barbe et les cheveux, leur fait faire amende honorable, en chemise, la corde au cou, la torche au poing, et les exile dans l'île Mascareigne. Deux autres sont enchaînés au pied du grand màt du fort. L'un y mourut au bout de six mois; l'autre, après un an de ce cruel supplice, fut délivré.

Les douze condamnés à l'exil sont remis au capitaine Le Bourg, dégradés, enferrés, attachés au grand mât et jetés sans aucun secours, presque nus, sur la plage de l'île Mascareigne.

Quelle tristesse ! qu'il soit catholique, qu'il soit protestant, le fanatique est une bête folle et très dangereuse ^

1 Flacourt, Relation, 1658, pp. 208, 209. — Cause pour laquelle.., p. 5.

XVIII . — Jacques Pronîs est rétabli et raffermi dans son gouvernorat, mais il s'est donné un maître, et ce maître est Roger Le Bourg, capitaine du Saint- Laurent y pirate et associé de la Compagnie.

Le gouverneur de Maurice vient acheter des esclaves. Pronis ne peut ni ne veut en fournir. Mais Le Bourg est intéressé dans l'opération et dit que, si les esclaves manquent, le bois pour en faire ne manque pas. Pronis sait qu'il serait perdu « s'il ne luy jettoit » ce pain dans la gueulle, ainsi qu'à un Cerbère ».

Il se soumet, capture et livre soixante-six nègres.

Plusieurs de ces malheureux se sauvent à la nage, d'autres meurent pendant la traversée, ceux qui arrivent à destination se sauvent dans les bois et vivent en sauvages.

Après ce beau coup. Le Bourg part pour la France avec un plein chargement.

Jusqu'alors, Rigault, à Dieppe, et Pronis, à Fort- Dauphin, ont assuré la bonne direction et la régularitf^ des opérations.

Chaque cargaison ne valait guère moins d'un demimillion, et chacun des actionnaires touchait environ 6,000 livres.

Après Rigault et Pronis, les Compagnies de Madagascar n'ont plus connu que des pertes et des désastres.

L'auteur des Mémoires de la Congrégation de la Mission^ relève avec soin les accusations portées

contre Pronîs, mais, comme la nonnette de nos vieux conteurs, il néglige de tourner le feuillet; à moins toutefois qu'il ne juge, comme ses anciens, que hcereticis non servanda fides. Sans cela, il' aurait vu que Pronis était l'un des deux hommes qui firent la prospérité de la Compagnie; que Flacourt avait raison de le tenir pour « honneste homme », et de voir dans les ligueurs des « fainéants plus nuisibles que profitables* ».

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