‹ MadagascarChapitre 14 sur 73 · XIX. — Cela ne veut pourtant pas dire qu'il était parfait · texte numérisé non relu

XIX. — Cela ne veut pourtant pas dire qu'il était parfait

Un nègre, nommé Razau, habitait depuis longtemps Fort-Dauphin et rendait à la colonie des services.

Beau, brave et hardi, il n'y avait femme ou fille de Grand qui osât le refuser « de peur de le désobliger », tant il avait bonne réputation parmi les femmes. Comme tout homme à bonnes fortunes, il était auréolé, désiré, couru. Au premier sourire de ses lèvres, l'Heva antanosy, stupidement comme l'Heva française, frissonnait d'une tendre et voluptueuse animalité.

Dian Ravel, comme les autres, a subi le charme du beau noir. Tout le temps que Pronis a été prisonnier, Dian Ravel et Razau ont mis au pillage son honneur

1 Malotbt, op, oit.j p. 41. — J. Guet, op. cit., pp. 51-54. — Flacourt, Relation, 1658, pp. 209, 210, 261, 262. — Cause pour Ittquelle..., p. 6.

conjugal. Dian Ravel se vengeait de Rafatème, ancienne maîtresse de Pronis, et Razau se vengeait de Pronis, ancien amant de Rafatème. C'était une vengeance en partie double, dans le goût malgache, et rien ne faisait prévoir qu'elle tournerait au tragique.

La vengeance de Dian Ravel a été aussi complète, aussi savoureuse qu'elle le pouvait désirer. Pourtant elle n'est pas satisfaite, et à force d'obsession, de menteries, de larmes hypocrites, elle amène Pronis à faire tirer sur Rafatème un coup d'arquebuse.

Pronis s'avise alors d'être jaloux. Jaloux d'une Malgache ! Ignore-t-il les mœurs du pays ? Ne sait-il pas que, dans l'Anosy, l'infidélité conjugale est un petit, tout petit délit qui ne touche pas à l'honneur ? En épousant Dian Ravel, il n'avait pas la prétention d'échapper au sort commun. Qu'importe ! il est jaloux, terriblement. Il chasse du fort le beau Razau. Peu après, il l'accuse du vol de quelques boeufs et envoie une douzaine d'hommes pour le tuer.

Razau, comme sa femme, n'est que blessé.

Guéri, il fait serment de tuer tous les Français qui lui tomberont sous la main, et il commence par un sieur Alain, qu'il rencontra près de l'anse aux Galions.

XX. — Pronis crie vengeance et demande à AndriandRamaka la tète de Razau, Chez les Anosy du xvii* siècle, comme chez les

Européens des temps féodaux, bâtardise n'était pas vice. On appelait Razau, comme Dunois, « gentil bâtard » ; Ramaka Taimait comme un frère légitime et refusa de le faire mourir.

Pronis menace de déclarer la guerre et de ravager tout le pays.

Les Grands s'assemblent. Tous ont à se plaindre du dom Juan noir, et si, d'une part, ils trouvent humiliant fte le sacrifier au caprice de l'étranger, d'autre part, ils éprouvent un secret plaisir à venger, sous un prétexte honnête, leurs mésaventures conjugales.

A la fin de 1647, AndriandRamaka envoie à Pronis la tête de Razau, et Pronis la fait piquer sur un pieu.

Les indigènes gardent souvenir de ces cruautés. Ramaka désigne les Français par cette appellation haineuse : « engendrés de chiens », et les Grands disent qu'il faut, ^ par adresse surprendre et extermi- » ner les François comme leurs pères ont fait autre- » fois des Portugais * ».

Les peuples inférieurs sont passés maîtres dans l'art de la dissimulation. Les Anosy afl<ectent des intentions très pacifiques et très rassurantes. Pronis s'y laisse prendre, et ils préparent, tout à leur aise, la ruine de la colonie. Sans sa femme, qui suit de l'œil ses compatriotes et préfère son mari au reste du monde, les Français seraient bientôt à la mer. .

ï Flaoouht, Relatif, 1658, pp. 181, «11, 212. — Cause pour laquelle... t pp. 6, 7.

Il a tort aussi de ne pas dissimuler avec les anciens ligueurs. Quand ils viennent, dans leur orgueil, lui faire des remontrances, il devrait les accueillir doucement, gracieusement, les amuser de belles paroles et de concessions sans conséquence; au contraire, il laisse percer son mépris et sa haine, et les menace des fers ou de Tîle Mascareigne.

Claude Le Roy, dont la conduite étaitlouche, essuya quelque bourrade, prit peur, déserta, la nuit, avec vingt-deux Français, et se rendit à Saint-Augustin *.

XXI. — Dans le même temps, quarante-cinq hommes vont dans TErindraue (district méridional duBetsileo), pour acheter des bœufs.

Les Erindranes leurs disent : « Vous voulez des bœufs ? Nous vous en donnerons mille si vous voulez nous aider à battre les Bohitsanghombes » (habitants du district oriental du Betsilèo).

Les Français acceptent. C'est impolitique de se mêler des querelles des indigènes ; c'est impolitique de se donnera eux comme mercenaires. Pour un mince profit on s'attire le mépris d'une peuplade et la défiance de toutes les autres ^

1 Flacourt, Relation, 1668, pp. 213, 2li. —Cause pour laquelle,,. ^ p. 8.

« Flacourt, Relation, 1658, pp. 214, 215. — A. Grandidxbr, Histoire physique, naturelle et politique de Mcbda^asoar, — VOri" gine des Malgaches, p. 90.

XXII. — Les jours se passent et personne ne revient de Saint- Augustin ni des Erindranes.

Ces braves ne veulent pas rentrer par crainte, disent-ils dans leur beau langage, « du mauvais mes- » nage du sieur Pronis et des parens de sa prêtent » dif^ femme ».

La garnison de Fort-Dauphin est ainsi réduite à 29 hommes, « la pluspart malades », et à court de vivres.

Les Anosy veulent mettre à profit cette situation.

Pour gagner du temps, ils promettent des vivres, puis les refusent, puis les promettent de nouveau. Ils atteignent ainsi le mois de novembre 1648, et font alors partir, très secrètement, AndriandTsissei et trois cents guerriers.

Pronis a été prévenu par sa femme, Tsissei trouve les Français sous les armes et un canon braqué devant la maison du chef. Pronis s'avance vers lui, la main tendue, lui dit qu'il connaît Tobjet de sa visite et l'emmène dans sa maison.

Tsissei avoue tout et l'assure qu'il le trouve « si » honneste homme » qu'il ne veut point le trahir. Il renvoie tout son monde et va « se resjoûir » avec Pronis. En le quittant il lui promet de ne jamais rien entreprendre contre les Français.

Cette solution, comme le remarque M. Henri Froidevaux, fait grand honneur à l'habileté de Pronis '.

1 Flacourt^ i?War ton, 1658, pp. 214,215. — Causepour laquelle.,»,

XXIII. — A a moment où Flacourt entre en scène, an lazarûte s'écrie sur le ton tragiqae : c Cen était » fiait de la colonie, si la Compagnie avait différé plus » longtemps de remédier au désordre de son repré- » sentant qui, dans l'espace de deux années avait » pillé et brûlé cinquante villages malgaches j vendu » comme esclaves beaucoup d'hommes libres, dilapidé » tontes les ressources, mécontenté les colons et les » soldats à la honte du nom français quU était int digne de porter^ 3.

Voilà le pauvre Pronis bien et dûment exécuté. Qui croirait le bon moine sur parole, serait rrfait de plus de moitié.

Un Français a brûlé cinquante villages malgaches et davantage, mais ce n'est pas Pronis, qui était de retour en France depuis longtemps.

Le bon père déclare que Pronis est indigne du nom français : Flacourt et AndriandTsissei, qui Font connu personnellement, le disent < honneste homme ' » et c'est eux qu'il faut croire.

Il l'accuse de dilapidation : Flacourt, chargé de vérifier les comptes de son administration, n'a signalé aucune irrégularité. Il y a mieux et le bon moine aurait dû le savoir : sous le gouvernorat de Pronis, comme je Tai déjà dit, la Compagnie a réalisé de gros

p. 8. — Bbnri Froidrvaux, Jacques Pronis, loc, eit.^ pp- 280, 281. ï Mém. de la Mi$$ion, t. IX, p. 35.

* Flacourt, Relation, 1658, pp. 215, 246.

bénéfices; après lui, elle n'a subi que des pertes qui, peu à peu, l'ont conduite à sa ruine.

Pronis a commis des fautes graves, mais il y a des circonstances singulièrement atténuantes.

Tenu six mois dans Tobscurité, les fers aux pieds, harcelé, injurié, menacé par des brutes, la haine entre dans son cœur et, le moment venu, il se venge cruellement. C'eist mal, très mal, je le blâme et le blâmerai toujours; mais dans ce temps là, la vie était ardente, les haines étaient vigoureuses et les cœurs n'étaient pas à Tindulgence. La devise de tous les hommes et de tous les partis était bien Vœ Victis !

On lui reproche durement, et avec raison, d'avoir vendu des hommes. Cependant, pour être juste, il faudrait tenir compte de deux choses : la première, qu'il ne pouvait, sans se perdre, résister au capitaine Le Bourg; la seconde, que les idées philanthropiques du xvii** siècle n'étaient pas celles d'aujourd'hui ; que même, dans le dernier quart du xviii% ce trafic paraissait légitime, et était toléré, encouragé, stimulé par les ministres de Louis XV et de Louis XVI ^

Le meurtre de Razau pèse sur la mémoire de Pronis. Toutefois il y a, selon moi, des circonstances très atténuantes.

i Lettres des ministres de Louis XV et de Louis XVI, adressée! à la Chambre de Commerce de Normandie, publiées par M. H. Wallon, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de Normandie, t. IX, pp. 101-105.

Pn>Dis était touché par la jalousie^ maladie terrible^ irraisoDDée, aTeugle, torturante, sanginnaire. Les Français, sojeu à cette maladie, jugent aree lodalgeoce les crimes qu'elle fait commettre. Mais il était chef, il avait diarge d'âmes, et ses mésaTentores domestiques devaient s'effacer devant les grands intérêts dont il avait la garde.

Il a cédé à sa passion, et les Grands lui en ont tenu rigueur; mais enfin il était Français, non malgache, et il avait le tempérament de sa race.

Des haines autrement aiguës remuaient toutes les couches sociales de l'Anosy, et Pronis n'y était pour rien.

Les Catholiques envoyés à Madagascar n'étaient pas, c^iffime on sait, le dessus du panier. Ils singeaient les gentilshommes, marchaient la tète haute, le nez en l'air, pillaient les cases, volaient des bœufs, malmenaient tout le monde.

Leur orthodoxie ne leur permettait pas de contracter des mariages < madagascarois », mais, enragés paillards, ils couraient les cases et mettaient à mal toutes les femmes. Ce sont choses qui ne se pardonnent pas.

Quand ces colères firent explosion, Pronis, habilonieiit, dissipa l'orage, et, sans coup férir, sauva la colonie.

M. Malotet, qui le traite durement, reconnaît pourtant qu'il a eu l'honneur de prendre possession de

certains points de la côte orientale, de pousser assez loin l'exploration dans les terres, et qu'il eut énormément à souffrir des tristes souvenirs laissés par les Portugais ^

t Malotbt, op. eit,f p. 56.

Page 1