CHAPITRE in
ETIENNB DE FLAOOUKT
I. Le Boarg dénonce Pronis. — II. Flacoart est nommé directeur général. — III. Flacourt et sa famille. — IV. Demande de moines. — V. Le P. Nacqaart. — VI. Recommandations de Vincent de Paul. — VII. Demande de Nacquart. — VIII. Départ de Flacoart. — IX. En mer. — X. Arrivée à Fort-Dauphin. — XI. Flacourt et Dian Ravel.— XII. Pronis envoyé en mission. — XIll. Les ligueurs chez Flacourt. — XIV. Indélicatesse de Le Roy. — XV. Le Roy à Saint- Augustin. — XVI . Flacourt fait aussi une guerre de mercenaires. — XVII. Flacourt chez AndriandRamaka. — XVIII. AndriandRamaka. — XIX. Perfidie de Flacourt. — XX. Pronis mis en prison. — XXI. Les exilés de Tlle fiiascareigne. — XXII. Nouvelle prise de possession de Ttle Mascareigne. — XXIII. Départ de Le Bourg pour la France. — XXIV. Il emmène Pronis et les ligueurs. — XXV. Flacourt et les moines. — XXVI. Pourquoi le P. Nacquart ne retourne pas en France. — XXVII. Comment se conduisent les colons. — XXVIII. Nacquart dénonce Flacourt. — XXIX. Pour un interprète. — XXX. La vie à Fort-Dauphin. — XXXI. Nacquart et les colons. — XXXII. Pourquoi Flacourt et Nacquart ne s'entendent pas. — XXXIII. Nacquart veut fonder un séminaire. — XXXIV. Nacquart désire des religieuses. — XXXV. Tentatives contre Flacourt. — XXXVI. Belle défense de douze Français. — XXXVII. Andriandlserongh marche sur Fort-Dauphin. — XXXVIII. Propositions de paix. — XXXIX. Mort du P. Nacquart.
I . — Quand le capitaine Roger Le Bourg jeta l'ancre devant Fort-Dauphin, la Fortune mit dans ses mains le sort de Jacques Pronis. Il remit le jeune homme
en possession de son gouvernorat, mais, comme on l'a vu, à condition qu'il capturerait et livrerait, au gouverneur de Maurice^ une soixantaine de malgaches.
De retour à Paris, ayant en poche les beaux ducats de Hollande que lui versa le gouverneur de Maurice^ il fait l'homme vertueux, austère, intègre, implacable, et signale, à la justice des directeurs, l'homme qu'il a poussé à mal en vue d'un profit personnel.
II. — Les directeurs rappellent Pronis et nomment Etienne de Flacourt directeur général et commandant, pour le roi, dans File de Madagascar et dépendances.
Il devra « informer de la cause de ces désordres, » renvoyer le sieur Pronis en France et lui faire » rendre compte de son administration et du manie- )» ment des effets de la Cîompagnie , et restablir le tout » en sorte que le commerce et le trafic que l'on y » vouloit establir ne fust point troublé et empesché * » .
III . — M. A. Malotet dit que les Flacourt remontent à Henri Bizet, seigneur de Flacourt, gentilhomme anglais, qui se distingua pendant la guerre de Cent Ans et fut tué à la bataille de Jargeau.
Etienne Bizet, sieur de Flacourt, est né en 1607, à Orléans. Son père et son grand-père furent échevins et tenus en haute estime.
i Flacourt, caxMâ pour laquelle, . . , p. 8,
D fit fie bonnes études et les compléta par des voyages eo France, en Italie, en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. A son retour en France, il prit femme et eut plnsi^irs entants.
Personne ne dit comment il est devenu gouverneur de Madagascar, mais il est facile de le deviner.
Il était parent de Jules de Loynes, ojnseiller, secrétaire général de la marine et membre, pour trois parts, de la Compagnie des Indes orientales. Lojnes le recommanda, sa puissante recommandation valait tous les mérites, et les directeurs s'empressèrent de le nommer.
Il était robuste et sain, énergique et audacieux, intelligent et instruit, avide de savoir et d'une probité qui était, pour ainsi dire, la caractéristique de sa famille ; mais d'un orgueil incommensurable, altier, vaniteux, dur, vindicatif, soupçonneux, toutefois avec les puissants dont il désirait les faveurs, il s'adoucissait, se faisait modeste, rampant, flatteur.
Il a reçu d*Anne d'Autriche, par Tintermédiaire de Nicolas Fouqiiet, l'invitation de s'occuper surtout de la conversion des Indigènes. Il était de son temps, et la religion tenait dans sa vie une grande place. Mais il était l'agent et Tassocié d'une société commerciale, et celte société avait pour but de gagner beaucoup d'argent. La question religieuse et la question commerciale ne s'accordant pas, il subordonnera la première à la seconde. Il mènera d'ailleurs de front,
cahin caha, la conquête de l'île, la conversion des infidèles, la traite et les explorations.
11 venait à Madagascar pour faire des conquêtes retentissantes, ravager, massacrer, subjuguer de grandes provinces et l'île entière. 11 voyait dans la colonisation ce qu'y voyaient les Espagnols et les Anglais : une prise de possession par le fer et par le feu. La haine et l'amour, la vie et la mort des malgaches étaient, pour lui, choses indiflférentes et vaines. Aussi, malgré de solides qualités^ il n'était pas l'homme de la situation \
IV. — Des gens bien pensants ont assuré la Compagnie qu'elle ne pouvait pas réussir parce qu'elle ne s'était pas associé le vrai Dieu. On le sait, disaientils, Nisi Dominus œdificaverit domum^ in vanum laboraverunt qui œdificant eam.
Les seigneurs de la Compagnie veulent maison qui tienne, et demandent à Vincent de Paul, au commencement de 1648, quelques prêtres de la Congrégation de la Mission ^.
V. — Vincent de Paul choisit, pour évangéliser Madagascar, le P. Nacquart, qui est, dit-on, doux, calme, judicieux et zélé pour le salut des âmes ^.
1 A. Malotst, op. cit., pp. 97 et suiv. — J. Gubt, op, cit., pp. 42 et suiv. — Flacourt, HUt.j 1658 et 1661, Passim,
2 Mém. de la Mission, t. IX, p. 35.
3 Mém, de la Mission, u IX, p. 37.
VI. — Il lui écrit, le 22 mars 1648 : « La première » chose que vous aurez à faire, ce sera de vous mouler » sur le voyage que fitle grand saint François-Xavier, » de servir et édifier ceux des vaisseaux qui vous
> conduiront; y établir les prières publiques; si faire » se peut ». Il lui recommanda ensuite de concilier ses devoirs envers Dieu avec ses devoirs envers le gouverneur et ses subordonnés, de leur garder grand respect, sans manquer d'être fidèle à Dieu, de ne jamais trahir sa conscience, « de prendre soigneuse-
> ment garde de ne pas gâter les affaires du bon Dieu, » pour les trop précipiter, prendre son temps et le » savoir attendre ».
Il lui apprend, en post-scriptum, qu'il aura pour collaborateur M. Gondrée, < un des meilleurs sigets » de la Compagnie ^ ».
VII. — Le \^ avril 1648, le P. Nacquart répond à Vincent de Paul et lui fait cette demande : « Y a-t-il » danger d'écrire un petit mot à mon père pour lui » demander sa bénédiction et qu'il fasse prier Dieu » pour moi? ^ ».
VIII. — Flacourt embarque 78 hommes, les missionnaires Nacquart et Gondrée, des outils, des marchandises, des vivres, de l'eau-de-vio, du tabac,
< Mém. de la Mission, t. IX, pp. 39-43. s Mém. de la Mission^ t. IJiC, p. 46.
des médicaments, des armes, des munitioDs, et met à la voile, de la Rochelle, le 21 mai 1648 ^
IX. — Aussitôt Tancre levée, le P.. Nacquart prend ses fonctions.
11 chante messe, fait une exhortation, promet que, si tout le monde est bien obéissant et docile à ses instructions, le Seigneur donnera bon vent.
La Pentecôte approchant, il prépare son troupeau à bien recevoir le Saint-Esprit. Marins et passagers feront une confession générale et communieront. De la Pentecôte à la Fête-Dieu, on travaillera le jubilé *.
Le Seigneur ne ratifie pas la promesse du P. Nacquart et envoie, du commencement de juillet à la miaoût, des vents contraires. Le bon Père ne se tient pas pour battu. « Nous eûmes recours », dit-il, « à D Celui qui tire les vents de ses trésors et à TEtoile » de la Mer, la Sainte-Vierge .... en l'honneur de » laquelle nous fîmes vœu de nous confesser et com- » munier dans la semaine qui précède sa glorieuse » Assomption, et de bâtir une église à Madagascar^ » sous riuvocation de cette Reine du ciel, à quoi on » ajouta une aumône, à la dévotion de chaque parti- » culier ». Quand chacun eut jeté « le Jonas dans la » mer de Pénitence, la tempête cessa et le vent »^
1 Flacourt, Relation^ 1658, p. 216.
« Mém, de la Mission, t. IX, p. 50. — Flacourt, Relation^ 165S, p. 217.
dit le Père, « nous devint favorable, de sorte que la
> veille de la fête de Notre-Dame, nous nous trou- » vâmes sous la ligne ».
Il continue : « Nous expérimentâmes le même » secours du ciel, vers la Notre-Dame de Septembre. » Le vent, qui nous était contraire, devint favorable » incontinent après les prières publiques que nous » fîmes en l'honneur de la Sainte- Vierge. Nous avons » expérimenté en plusieurs autres occasions la vertu » de son assistance ^ ».
Flacourt dit bien qu'il a eu du mauvais temps, mais il passe sous silence l'intervention du P. Nacquart et de la vierge Marie.
Le bon abbé Nacquart est d'ailleurs débordant de zèle.
Tous les jours, selon le temps, messe basse ou chantée. Les dimanches et fêtes, vêpres. Soir et matin, prières publiques. Entre temps, distribution de petits livrets, préparation pour le jubilé, confessions générales.
Trois ou quatre fois par semaine, exhortations sur les principaux mystères de la foi et « un discours sur
> quelque autre point important du salut ».
Après six semaines de ces exercices, il s'arrêta, crainte, dit-il, € d'être ennuyeux, et pour donner » quelque relâche».
i Mém. de la Mission^ t. IX, p. 53,
Cela ne veut pas dire qu'il arrêta la machine. Non. Elle continuera de marcher, mais elle fera des poses pour donner aux fidèles le temps de se reconnaître et de respirer.
Il réunit les gens par groupes de trois ou quatre. Dans chaque groupe un homme fait lecture de Vlntrodrwtion à la vie dévote^ « du serviteur de Dieu, » Monseigneur François de Sales », et de V Imitation de Notre Seigneur.
Avec Tappui de Flacourt, les bons moines font, chaque semaine, deux ou trois conférences spirituelles.
Il y a un autre exercice que le P. Nacquart raconte ainsi : < Après souper, sur le tillac, Tun se joignait » à une troupe, et l'autre à une autre, pour coopérer » aux bons discours en faisant cesser les mauvais et » inutiles. A cette même fin, la pratique commune » était que quand quelqu'un avait juré ou dit quelques » paroles moins honnêtes, de tendre la main et de » recevoir une férule sur les doigts^ après avoir » promis de s'amender ».
Et le bon moine dit à Vincent de Paul en terminant sa lettre : «Voilà, Monsieur, comment nous avons » employé le temps durant notre voyage. Le zèle de D M. de Flacourt, notre très sage gouverneur et > commandant, y a beaucoup contribué ».
Pendant tout le voyage, qui dura sept mois, les moines ont absorbé toute la vie du bord. Chacun dut travailler à son salut. Leçons, sermons, exhortations,
exercices, férule, avaient produit un salutaire effet; tout était pour le mieux ; quand les bons Pères faisaient des petits contes édifiant, tout le monde riait.
En réalité, cette dévotion n'était qu'en surface. Le temps de prendre terre et tous ces petits saints se ruent sur la route large et fleurie des enfers.
Le bon P. Nacquart voit qu'il a travaillé, peiné pour rien pendant sept mois. 11 est navré, mais il n'en sera pas plus sage et ses yeux resteront fermés. Il n'a pas compris ce mot profond que lui écrivit Vincent de Paul : « Prendre son temps et le savoir attendre ^ » .
X. — Flacourt arrive devant Forl-Dauphin le 15 décembre 1648.
A ce moment, l'abbé de Bellebarbe, qui était à Fort- Dauphin depuis trois ans, se trouvait à la poii.te d'Itapère. Il se fit conduire au vaisseau, Flacourt le reçut et commença de suite son enquête sur Pronis.
On ignore ce qu'a dit M. de Bellebarbe, mais, lui parti, Flacourt voyait, dans l'ancien gouverneur, un homme très dangereux dont il ne devait s'approcher qu'avec précaution.
Il lui fait écrire par Le Bourg de venir abord; et il recommande expressément au messager de ne dire mot du nouveau gouverneur *.
* Mém, de la Mission, t. IX, pp. 66-57. — Flacourt, ReltUion, 1658, pp. 217-218, -- Ctmse pour laquelle..., p. 8,
* Flacourt, Relation, 1658, pp. 242 et suiv. — Mém. de la Mission j t. IX, p. 58. — A. Malotxt, op. cit., p. 101.
Pronis vient, les deux gouverneurs s'entretiennent longuement, paisiblement, et Flacourt dit : « Je » trouvay le sieur Pronis autre que l'on me l'avoit » dépeint, et ne connus en luy qu'une grande sincc- » rite et franchise, et s'il y a eu du désordre, c'est
> parce qu'il n'a pas esté obey ny respecté, le malheur » n'estant venu que des volontaires que l'on avoit » envoyé par le passé qui avoient tout perdu .... Je » ne voulus pas faire retenir le sieur Pronis, ny luy » rendre aucun desplaisir, l'ayant trouvé trop hon- » neste homme, et trjop disposé à faire ce que j'eusse
> voulu, pour le traitter de la sorte ».
A la suite de cet entretien, Pronis lance une proclamation informant les colons qu'ils ont à reconnaître, pour gouverneur et commandant, le sieur de Flacourt « l'un des intéressés de la Compagnie *, et par consé- )» quent un de leurs Maistres ».
Le 15 décembre 1648, à trois heures du soir, Flacourt fait son entrée solennelle dans Fort-Dauphin , et trouve que tout est en mauvais état *.
XL — Ce même jour, comme il en a exprimé le désir, Dian Ravel vient le saluer. Elle est très
1 Flacourt avait une part ou une fraction de part, mais cela n'est prouvé par aucun document connu. En tout cas, aux termes des statuts, il n*avait pas accès aux assemblées. (H. Froidbtauz, Doeuments inédits relatifs à la constitution de la Compagnie des Indes orientales^ pp. 14 et 20 du tirage à part).
«Flacourt, Relation, 1658, pp. 244 et suiv. — Nacquart, Mém. de la Miuion, t. IX, p. 50.
inquiète. Des Français ont dit à ses esclaves que, dès qu'elle serait partie, son mari serait mis aux fers. « Je la désabusay », dit Flacourt, « luy tesmoignant
> que quoy que je fusse supérieur du sieur Pronis, » que toutefois je le voulois tenir pour mon frère, » et que je voulois vivre ainsi avec luy. Que les
> habitans françois luy porteroient tousjours autant
> d'honneur comme ils avoient auparavant fait , et » plus encor dont elle fut fort oontente, desjà ce » mauvais bruit avoit esté semé par tout le pats entre » les Grands * ».
Il lui fait quitter Fort-Dauphin, pour donner satisfaction aux ecclésiastiques et aux ligueurs, mais il a, pour elle, les égards dus à une femme légitime. Prochainement il acceptera le parrainage de la fille qu'elle vient d'avoir de Pronis.
XII. — Un mois après son arrivée, le 12 janvier 1649, il envoie Le Bourg charger de l'ébène aux Antavares et à la baie d'Antongil.
Pour calmer « quelques mutins de François », il ordonne à Pronis d'aller à Mangabey, au pays d'Antongil, traiter du riz et choisir du cristal de roche. Pronis est mal content de cette mission, parce que le bruit court, dans l'Anosy, qu'on l'envoie à la mort. Flacourt l'assure du contraire et lui confie vingt hommes : douze pour l'accompagner, huit pour
1 Flacourt, Relation^ 1658, pp. 246 et suiv.
demeurer dans Tîle Sainte-Marie. Pronis rapporte du riz et néglige de chercher du cristal de roche \
XIII. — Les ligueurs viennent se plaindre de Pronis et « le calomnier, disant que c'estoit luy qui » avoit obligé le sieur Le Roy avec vingt-deux
> François de s'en aller à Saint- Augustin, chercher
> passage parmy les Anglois qui y estoient habituez. » Je leur imposay silence », dit Flacourt.
Il fait revenir Le Roy, et Le Roy lui dit que la faim à venir Ta contraint d'aller chercher ailleurs sa subsistance, et il accuse Pronis de malversation. Si le Gouverneur a été dupe, Le Roy lui-même se chai^ géra de le détromper ^.
XIV. — Le Roy, étant à Mahafaly, a juré la paix avec AndriandMenasotro, grand des Machicores. Menasotro, pour sceller cette paix, lui a fait des présents et Ta chargé de remettre au Gouverneur de Tor, du corail et de la cornaline.
En 1654, Flacourt déclare la guerre à Menasotro, et Menasotro se plaint de la violation de la foi jurée.
Le Roy avait conté au Gouverneur son séjour à Saint^Augustin, mais il avait oublié Menasotro, sa paix et ses présents *.
1 Flacourt, Relation, p. 248. — Cause pour laquelle.,,, p. 9.
2 Flacourt, Relation^ 1658, pp. 247-249.
3 Flacourt, Relation, 1658, p. 360.
XV. — Le Roy a trouvé, sur rOnilahy, un petit fort construit par Pirard et abandonné. Les Anglais Tout occupé et aussi abandonné. Ils y viennent encore tous les deux ans, en allant aux grandes Indes, et y laissent en traitement leurs malades.
L'endroit est pauvre en vivres, malsain et les fièvres ont enlevé aux Anglais plus de trois cents hommes.
Les indigènes leur demandaient, avec insistance, une douzaine de mousquetaires pour faire la guerre à leurs voisins. Ils refusèrent de se môler de leurs querelles. Ni les injures, ni même le refus de leur vendre des vivres n'ont pu les faire descendre au rôle împolitique et humiliant de mercenaires.
Le Roy, moins habile, part en guerre à la première demande qui lui est faite. « Par ce moyen », dit Flacourt, il < se maintint en ces quartiers-là, gaigna » du bestial et eut ce qu'il voulut des habitans du Raïs » pour vivre, et à son retour ramena encore cent » bestes^ ».
XVI. — Flacourt partageait les idées de Le Roy et fit comme lui. Le 23 avril 1650, AndriandRaval lui demande des hommes pour faire la guerre aux Ampâtres, qui lui ont volé mille bêtes. Il offre, pour salaire, sept cents bœufs et la moitié du butin. Moyennant cela, Flacourt se pose en défenseur du faible, en justicier, et charge Le Roy de cette besogne. Les Ampâtres,
1 Flacourt, Relation^ 1668, pp. 250 et toiT.
prévenus à temps, s'arrangent avec Raval et rendent inutile le secours de Flacourt. Ils se souviendront et, vienne Toccasion, ils rendront au Gouverneur et aux Français :
Fèves pour pois, et pain blanc pour fouace.
Plus tard, le P. Nacquart r.ous apprendra que Flacourt guerroyait moins par amour delà justice que par amour du pillage ^
XVII. — Peu de jours après le retour de Le Roy, Flacourt, escorté de trente-cinq hommes bien armés, se rend en visite à Fanjahira ou Fanshere, sur rOni. AndriandRamaka le reçoit avec courtoisie, lui fait des confidences et des présents.
XVIII. — Il est le Grand des Grands de TAnosy. Vers 1630, il a été pris par des Portugais et conduit
àGoa.
Les Jésuites le reçurent, l'instruisirent et le baptisèrent en grande pompe. Don André de Suza de Saavedra, vice-roi des Indes, fut son parrain.
Après un séjour de trois ans dans le séminaire des Jésuites, deux des Pères le ramènent à Fanshere et remettent à Tsiambany, son père, de la part du viceroi, la croix d'or et le collier de l'Ordre du Christ, des armes et divers présents.
* Flacourt, Relation^ 1658, pp. 95 et suiv. — Mém. de la Mission, t. IX, pp. 79, 87, 99, 100.
Ramaka est instruit des croyances et des prières chrétiennes. Il écrit et parle couramment le portugais. Le P. Nacquart Ta entendu réciter en portugais le Pater, VAve et le CredOy et répéter, après trois signes de croix sur le front, sur la bouche et sur le cœur, ces paroles caractéristiques : Per signum sanctœcruds de inimicis nostris libéra nos, Domine. Les Révérends Pères croient que, par son moyen, les Antanosy vont se convertir en masse et demander à deux genoux des Jésuites et la sainte Inquisition.
Us se trompent. Le jeune homme était captif et à la discrétion des Pères qui avaient pouvoir de le faire brûler vif. Il voulut leur éviter ce chagrin. Avec cette puissance de dissimulation qu*ont les demi-sauvages, il fait docilement ce qu'ils demandent, apprend ce qu'ils veulent, paraît croire ce qu'ils désirent, et reste ou devient parfaitement sceptique.
Lui-même parlait au nom de Zanahary, s'en moquait joyeusement et le croyait confrère du dieu des Jésuites.
11 disait et les Ombiasy répétaient, affirmaient, prêchaient qu'il exerçait sur les vents, les pluies, le tonnerre, les maladies, un pouvoir souverain. Le bon peuple croyait cela dévotement. Ramaka était l'objet d'une crainte superstitieuse, comblé de présents, et son règne s'écoulait paisiblement, dans l'abondance de toutes choses.
Son père, Tsiambaity, accueille bien les Jésuites et
les laisse faire ce qu'ils veulent. Les Ombiasy voient qu'ils vont perdre leur clientèle, leur influence et leurs profits. Ils ne tomberont pas sans combattre et engagent la lutte, lutte d'ophidiens qui rampent, se glissent, piquent, de piqûre mortelle, par derrière. Ils disent que les Jésuites sont prêtres des faux dieux, qu'ils corrompent le peuple, troublent les familles et les villages, préparent la conquête du pays par les Portugais. Tsiambany pense comme les Ombiasy.
Autrefois, l'Eglise d'Europe ne voulait pas répandre le sang et faisait exécuter, par le bras séculier, ses condamnations à mort. AndriandTsiambany, qui craint les Portugais, se débarrasse des Jésuites par une fiction du même genre. 11 ne veut pas qu'on leur fasse violence, mais il défend, sous peine de mort, de vendre des vivres aux étrangers. L'un des Pères meurt de faim, et l'autre se hâte de retourner aux Indes.
€ Dian Ramack, » dit le P. Nacquart, « quitta ces » vénérables Pères selon l'esprit, et s'en alla avec son » mauvais père selon la chair ». Cela veut dire qu'il mit dans un coin le costume portugais, reprit le lamba national et revint, par conviction ou par intérêt, aux croyances des ancêtres ^ .
Comme bien d'autres, il serait facilement devenu Tami des Français ; mais le Gouverneur regarde de
i Flacourt, jytsr., 1658, pp. 33, 46. — Relatioriy p. 252. — Mém. de la Mission, L IX, pp. 22 et suir., 313 et suiv. — Le P. de la Vais- 8IKRS, Eist. de Madagotscar, t. I, p. 8.
haut les chefs malgaches, et ne fait rien pour se les attacher.
Dian Tserongh, Dian Machicore, Dian Mahavave s'unissent à Ramaka pour faire aux Français une guerre de guérillas ^
XIX. — Un jour, Dian Tsissei, beau-frère de Pronis, demande la réparation d'un mousquet. Flacourt y cousent. Apprenant que ce mousquet doit être vendu au Grand des Machicores, qui a laissé tuer un français dans son village, il commande à l'armurier < de faire 'Un trou dans la culasse du canon, et > de le boucher avec du plomb ».
Trois personnes sont dans le secret : Flacourt, Pronis et Tarmurier.
XX. — En ce temps-là, Jacques Pronis fit baptiser la fille qu'il a eue de sa femme Dian Ravel. Flacourt devait être parrain ; obligé de s'absenter, il se fit remplacer par un sien neveu. La fillette sera catholique, et cela ne lui servira guère, comme on le verra plus tard.
Dian Tsissei étant venu à la fête, Pronis lui dit confidentiellement de prendre garde au mousquet.
Pour Flacourt, cette indiscrétion est un crime. Très en colère, il écrit cette phrase menaçante et vipérine : il « n'avoit pas dessein de retourner en France, mais
** 1 Mém, de la Mission, t IX, p. 73.
» de demeurer tousjours en ce païs avec Dian Ravel, » sa prétendue femme ». Et pour ce prétendu crime, il le met en prison, dans sa chambre, les fers aux pieds. La paix et la raison se font jour dans son esprit; il juge plus sainement et plus honnêtement les choses, délivre Pronis après huit jours de captivité^ et Tadmet, comme devant, à sa table'.
XXI. — A cette époque, il charge Le Bourg de ramener à Fort-Dauphin les douze hommes que Pronis a exilés dans l'île Mascareigne. Cette mission ne plait pas au commandant du Saint-Laurent qui craint quelques révélations désobligeantes. Pour s'en exempter il fait fausse route et envoie à l'île une barque. »
Les exilés arrivent à Fort-Dauphin le 7 septembre 1649, Ils sont sains et gaillards et apprennent à Flacourt que l'île Mascareigne est très salubre, riche en fruits de toutes sortes et en gibier. Ils ont joui d'une santé parfaite. Quand le capitaine Le Bourg les a jetés sur la plage, ils étaient pieds nus, vêtus d'un caleçon, d'une chemise de grosse toile et d'un bonnet. Se croyant là pour la vie, ils gardèrent leurs vêtements pour les malades et allèrent nus. Plusieurs, arrivés en mauvaise santé, se rétablirent en quelques jours. Flacourt, ravi, dit avec enthousiasme : « Ce
1 Flacourt, Relati<m, 1658, p. 261.
» seroit avec juste raison que Ton pourroit appeler » cette Isle un Paradis terrestre ^ ».
XXII. — En octobre 1649, il renvoie Le Bourg à Mascareigne pour y déposer et laisser vivre en liberté quatre génisses et un taureau. Il devait en reprendre possession au nom du roi. Cette mission ne le satisfaisant pas^ il ne mit pas moins de cinq semaines pour faire le voyage de Fort-Dauphin à Mascareigne. Il a donc navigué à la vitesse vertigineuse de sept lieues par jour, aussi n'a-t-il rien rapporté du voyage.
Flacourt donne à l'île le nom de Bourbon « ne » pouvant », dit-il, « trouver de nom qui peust mieux » quadrer à sa bonté et fertilité, et qui luy appartint » mieux qu'à celuy-là * ».
XXIII. — Le 19 février 1650, Le Bourg se décide à partir pour la France. Il a perdu huit mois dans l'île Sainte-Marie et cinq semaines à chercher l'île Bourbon, qu'il avait déjà vue.
Flacourt avait préparé aux Antavares une cargaison de bois précieux. Quand Le Bourg se présenta pour les charger, les nègres crurent qu'il venait pour les capturer et prirent la fuite.
Néanmoins, grâce à la prévoyante activité de
i Flacourt, Relation, pp. 257 et suiv. — Cause pour laquelle,,,, p. 10.
< Flacourt, Relation, 1658, pp. 255 et suiv. — Cause pour laquelle,,,, p. 10. — Malotet, op. oit,, pp. 123 et suiv.
Flacourt, le Saint-Laurent emporta 3 300 cuirs, 52 milliers d'aloës, de la cire, de la gomme, une complète et riche cargaison ^
XXIV. — Le Bourg a perdu, par maladie, la moitié de son équipage et demande, au Gouverneur, 50 hommes pour conduire et défendre son vaisseau.
Flacourt pensa qu'il pouvait, avec 108 hommes, tenir tête aux Grands de l'Anosy, et donna au capitaine Le Bourg « tous ceux qui avoient esté Ligueurs » contre le sieur Pronis, et le sieur Pronis aussi ».
Ces hommes, au nombre de quarante-huit, « avoient » fait leurs temps ; . . . beaucoup desiroient demeurer : » mais comme c'estoient des fainéants et Ligueurs du » temps passé, ils m'eussent esté » dit-il, a plus nui- » sibles que profitables* ».
XXV. — Flacourt a au pied une autre épine. De la Rochelle à Fort-Dauphin, il a laissé les moines chanter, conférencer, catéchiser, confesser, communier, féruler tout à leur bon plaisir : il est, disent-ils, un € très sage gouverneur et commandant ».
Les bons Pères croyaient que la vie à Madagascar serait la continuation de la vie sur le vaisseau, que gouverneur et colons s'inclineraient sous leur dextre, seraient des instruments dociles, soumis, et ne travailleraient que pour donner à Dieu, c'est-à-dire à la
1 Flacourt, Relation, \(o&S,p.262.^CaiMepour laquelle,,., p, 10. < Flacourt, Relation, 1658, p. 262, — Cause pour laquelle..., p. 11.
Ciongrégation de la Mission, la grande île de Madagascar.
Flacourt ne l'entend pas de cette oreille et ne veut pas du rôle de Raton. Il est dévot, convaincu, d'autant moins gêné avec les moines. Sans crainte il leur met le mors et la bride et les laisse dire, tant qu'ils veulent, que € leur ministère fut entravé * ».
Le P. Nacquart réclame le presbytère, les vivres et les vêtements promis par la Compagnie. D'autres religieux, lui répond narquoisement lô Gouverneur, ne demandent pas mieux que de payer leur voyage et de s'entretenir à leurs frais.
Le Père n'est pas content et dit à Vincent de Paul : « Les missionnaires durent se résigner à vivre du peu > d'argent qu'ils avaient apporté, et encore le parta- » geaient-ils avec les nègres pauvres ».
XXVI. — De plus en plus mécontent, il confie ses chagrins à Le Bourg, devant Flacourt. Flacourt, qui a la raillerie orléanaise, araère et dure, lui conseille < de » retourner en France pour mettre la Mission sur un » pied convenable ».
Le P. Nacquart accepte l'épreuve, fait ses adieux et ses paquets, prend sa valise d'une main, son bâton de l'autre, et attend que la cloche du Saint-Laurent sonne le départ.
La Colonie, qui l'aime, est en émoi. Le bon Père,
1 Mém,. de la Mission, t. IX, pp. 57, 58, 75.
exagérant un peu, dit qu'elle est consternée, endeuillée, en larmes, et que le désespoir des « bons nègres » fait peine à voir. Il est vaincu. « Cela », dit^ il, € mit les fers aux pieds de ma volonté qui demeura > prisonnière de celle de Dieu ».
Je ne me figure pas bien une volonté prisonnière, les fers aux pieds, mais c'est onctueux, dolent, et ça donne de petits frissons ^
XXVII. — Si les nègres répandaient des torrents de larmes, les Français ne s'épargnaient pas. Il en faudrait déduire que la colonie était une bergerie de fidèles, et que le P. Nacquart était le plus heureux des pasteurs. Hélas ! il en était tout autrement. Ces hommes qui étaient, sur le bateau, un sujet d'édification, qui lui donnaient les plus belles espérances, qu'il croyait conduire triomphalement en paradis, devinrent, à terre, des loups dévorants, et les Mémoires de la Mission font cette douloureuse confidence : € Une autre cause d'affliction pour son cœur » (du P. Nacquart) était la vie licencieuse des » Français et les injustices criantes qu'ils commet- » talent contre les indigènes. Il ne pouvait voir, sans » gémir, ses compatriotes tomber dans les excès les » plus scandaleux, ne point respecter le foyer domes- » tique des Malgaches, piller et brûler des villages » entiers afin de les contraindre à livrer quelques
1 Mém, de la Mission, t. IX, p. 75.
> bœufs. Leurs excès et leurs exactions paralysaient » tous les eflforts de son zèle, et compromettaient, dès » le début, l'avenir de la Colonie. En vain, s'oppose- » t-il à ces violences qui provoquaient la haine et » l'horreur des Malgaches ; ses conseils furent » dédaignés. Puis on V accusa de sHmmiscer dans les » affaires de V administration y au nom des intérêts » spirituels^ ».
XXVIIL — Le Père confie ses peines à saint Vincent de Paul. Dans une lettre secrète du 9 février 1650, destinée aux Seigneurs de la Compagnie, il parle ainsi de la Colonie.
€ Lorsque Timpureté ou la médisance, qui d'ordi- » naire va sur les Ecclésiastiques ou autres personnes, » se mêlaient dans les entretiens, j'ai tâché de » détourner le discours, le plus doucement que j'ai » pu, et en voulant rester fidèle à Dieu et à ma » conscience. Ce qui n'a pas été sans me rendre
» odieux Il n'y a eu que M. de Flacourt qui
» l'ait trouvé mauvais ; les autres en ont été bien aises » et m'en ont su gré. Quand on a travaillé ici les » dimanches et fêtes sans permisssion et avant la » messe , j'ai dit qu'il fallait suivre la coutume de
> l'Eglise, qui est de ne le point faire sans nécessité, » sans dispense, et seulement après la messe. A cause » de cela, j'ai passé pour vouloir donner la loi et entre-
i Mém, de la MUsion^ t. IX, p. 76.
» prendre par ambition sur le temporel. Lorsque pour
> remédier aux plaintes et murmures de plusieurs , » j'en ai averti celui qui pouvait y donner ordre, j*ai
> passé pour Fauteur de tout le mécontentement* ». Outré des dédains de Flacourt pour sa personne et
pour les lois de TEglise, il lève un coin du voile qui nous cachait Fort-Dauphin. « Lorsque, dit-il, la
> compassion d'entendre les malades qui se plai- » gnaient de mourir, faute de nourriture et de » remèdes, a fait que je me suis adressé avec respect, » de leur part, au père de famille, j'ai été renvoyé, » Dieu sait de quelle façon, comme si c'était moi qui » leur eusse fait tenir ce langage. C'est une pitié de » voir si peu d'ordre, que ceux à qui on a promis en » France de les médicamenter en leurs maladies,
> vendent leur chemise, pour avoir des volailles qui » ne coûtent pas un sou de la monnaie de ce pays, » laquelle est du verrot ou de la verroterie qu'on » apporte d'Europe. Souvent encore, ils déchirent » leur linge pour panser leurs plaies * ».
Il s'indigne des moyens qu'emploie Flacourt pour établir sa domination et assurer le triomphe du catholicisme. « Comment faudra-t-il agir, » demande-t-il à Vincent de Paul, « touchant les misérables guerres » dont je parle à ces Messieurs ? On dit ici qu'on y » trouvera bien des prétextes pour le passé et pour
1 Mém. de la Mission^ t. IX, pp. 77, 78. < Mém, de la Mission, t. IX, p. 7a
» l'avenir ; et je sais bien qu^il n'y en peut avoir que de » faux et capables de détruire l'œuvre de Dieu et de ^ perdre le salut de ceux qui les continueront : si Von » guerroie, c'est pour épargner un peu de marchan- » dise. 11 n'y a pas grand chose à faire pour la Religion » en ce pays avec un Gouverneur, pieux seulement en » apparence, et qui ne songe qu'au temporel; il ne » faut pas seulement des paroles, mais une personne » qui contribue en effet par son exemple et son autorité » aux desseins de Dieu, qui sont de si grande consé- » quence, comme vous pouvez le juger* ».
Le Père juge mal sa situation. Il croit et dit que « la Religion .... est bien le principal motif de la » concession de cette île * ». A ce compte, la Compagnie risquerait son argent et les Français risqueraient leur vie pour donner aux PP. Lazaristes une nouvelle province.
11 n'en est pas ainsi. L'île a été donnée à une Compagnie commerciale pour faire du commerce. Ni l'acte de concession, ni les lettres patentes royales, ni les statuts de la Société ne disent mot de l'évangélisation des Malgaches*.
C'est volontairement, stimulée par d'amicales
i Mém. de la Mission^ t. IX, p. 79.
« Mém, de la Mission, t. IX, p. 93.
3 H. Froidevaux, Docu^ments inédits relatifs à la constitution de la Compagnie des Indes Orientales, de 1Ô42. (BuUetin du Comité de Madagascar, oct.
pressions, que la Compagnie a demandé des missionnaires. Elle voulait bien donner à ces missionnaires toute Taide et toute la liberté dont ils avaient besoin pour leur apostolat, mais elle ne pouvait pas penser et ne pensait pas à se donner et à entretenir des maîtres ou des rivaux.
C'était ce que voulait le P. Nacquart et ce que ne voulait pas Flacourt. Chacun eut ses partisans, la colonie se divisa en deux camps, et tout alla de mal en plus mal.
Le Père se plaint à Vincent de Paul qu'on laisse sans répression les scandales que commettent les Français, les vilains et les vilaines qui fréquentent le fort.
Ces scandales n'ont probablement pas la gravité qu'il leur attribue, car Flacourt, qui n'est pas un débauché, ne dit rien. Il croit d'ailleurs que des hommes qui vivent sans femmes, à quatre mille lieues de leur pays, ont besoin d'un peu de liberté. Aussi, ne veut-il pas mettre au service du Père le bras séculier. Au contraire. Parfois il le traite un peu durement, parfois il a des exigences qui ressemblent à un abus d'autorité. Ainsi, dit le Père : « Quand Monsieur » n'avait pas fait sa barbe, le dimanche, il fallait » retarder la messe; et il s'est plaint de ce que je le » considérais peu en ne l'avertissant pour prendre sa » commodité, et qu'il y aurait quelque jour d'autres » prêtres ici. Je lui fis observer que j'avais donné
» charge à son serviteur de prendre garde, quand il
> ne serait pas prêt, et de m'en avertir, avant le
» dernier coup sonné; qu'à ce moment chacun étant
» assemblé et le prêtre habillé, il n'est plus temps
» d'avertir * ».
XXIX. — Cependant le gouverneur fait au missionnaire une amabilité.
Nacquart veut faire un dictionnaire malgache, et il a besoin, pour cela, d'un interprète.
Celui de Fort-Dauphin veut bien, dans ses loisirs, « par dévotion », servir gratuitement le missionnaire. Le Père n'admet pas le partage. « On ne peut être », dit-il, € à deux mitres, et il faut choisir le meilleur, » qui est Dieu ».
Si Dieu a besoin de l'interprète pour faire son vocabulaire, Flacourt en a besoin pour faire son commerce. Pourtant il cède aux exigences du Père, et le Père le remercie en ces termes : Nous ferons notre dictionnaire < quand nous aurons un interprète à nous-mêmes » et que notre demeure ne sera plus dans ce lieu, sous » la conduite de ceux qui sont toujours en méfiance; » qui, au lieu de faciliter, empêchent plutôt l'étude ; » et qui croient s'être fait grand tort de nous céder » un interprète qu'ils employaient ailleurs à des » vétilles* ».
i Mém. de la Miêsion^ t. IX, p. 80.
s Mém, de la Miuion^ t. IX« pp. 84 et tuiv.
XXX. — La situation, on le voit, est très tendue. Flacourt laisse dans l'ombre toutes ces querelles. Nous n'avons qu'une cloche, celle du P. Nacquart. Elle nous dit, avec tristesse, que Gouverneur et colons « vivent » comme des Huguenots » . Le Père n'accorde pas de dispenses : on s'en passe. S'il réprimande un particulier, ce particulier l'envoie au chef, et le chef l'envoie à son bréviaire.
Flacourt fait travailler sans permission, fêtes et dimanches, français et nègres, chrétiens et payens, € pour des choses qui souvent ne sont pas néces- » saires » .
Les Français reportent aux dimanches et fêtes les congés qu'ils obtiennent pour leurs plaisirs, et ces mallieureux « perdent la messe pour des vétilles ».
Si le bon moine improuve des guerres inutiles et barbares, on lui dit que ce n'est pas son affaire, et on le renvoie à son bréviaire. S'il veut conférer amiablement de quelque chose publique concernant Vintérêt direct de Dieu^ « il ne peut ouvrir la bouche sans être » rebuté' ».
Ainsi Flacourt ne veut pas que les moines mettent dans les affaires temporelles ni la main ni le doigt. Le P. Nacquart se propose, pour échapper à cette tyrannie, de quitter les Français.