XXXI. — Il faudrait, d'ailleurs^ selon lui, des
1 Af^m. de la Mission^ t. IX, pp. 88 et tuir.
prêtres séculiers pour les Français et des prêtres réguliers pour les Nègres ^
Il demande même à Vincent de Paul s'il est à propos de continuer aux Français les soins des missionnaires ? Il y a une raison pour et deux contre. « Qu'on fasse si » bien qu'on voudra », dit-il, « ce ne sera jamais à » leur gré rien qui vaille. De plus, c'est que celui » qui est ici est, de tous les hommes, le plus difficile » à aborder et à contenter à cause des soupçons, » ombrages ou faux rapports. Si on ne peut se séparer » et qu'il faille habiter ensemble, donnez ordre que » tout soit réglé, dès la France, sans attendre d'être » arrivé ici ; car si Ton ose ouvrir la bouche, quoique » le plus doucement du monde, on est aussitôt renvoyé , » même publiquement. IV ailleurs notre institut ne » prescrit pas de dépendre de quelqu'un et de vivre » au jour le jour, comme je fais ici, engagé avec des » séculiers qui, pour les repas et en tout le reste ne » gardent aucune règle, ni mesure que leur caprice ; » avec cela se perd le temps, et l'esprit se sèche par » suite de leurs discours frivoles ^ » .
Le P. Nacquart nous dit d'ailleurs qu'il « faut » quelqu'un potens in opère et sermone pour réprimer » ces gens ramassés ça et là, libertins, qui pour la » plupart sont envoyés par leurs parents, embarrassés
1 Mém, de la Miuion^ t. IX, p. 80
< Mim. de la Mission, t. IX, pp. 91, 92.
» d*eux, ou qui y sont venus d*eux-mêmes par esprit » d'aventure et de curiosité * ».
XXXII. — Flacourtet Nacquart ne s^entendentpas et ne peuvent pas s'entendre.
Nacquart, jeune, ardent, enthousiaste, subordonne tout à la religion, est tout à sa mission apostolique et à la salvation des âmes.
Flacourt, déjà sur l'âge, vise au solide, rêve de brillantes victoires, de conquêtes, de grands succès commerciaux, de beaux dividendes.
Les deux hommes, également autoritaires et malendurants, trop fiers pour se céder quelque chose, se heurtent violemment du front, se bousculent et, comme les chèvres de la fable, se précipitent dans le torrent.
Le dissentiment ne fera que s'accentuer.
XXXIII. — AndriandRamaka qui goûte assez le P. Nacquart, lui propose de fonder, à Fanjahira, un séminaire pour les jeunes Antanosy.
Ce séminaire, dit le Père, réunirait vite un grand nombre d'enfants, et coûterait peu de chose, car ces enfants couchent sur la terre nue, vivent de riz et de racines et se vêtent, par complaisance, d'une petite écharpe de droguet.
Flacourt n'est pas indifférent à la conversion des
i Mém. de la Misêian, i. IX, p. 85.
indigènes, mais il recule devant la création d'un séminaire. Quoi qu*en pense et dise le P. Nacquart, cet établissement serait pour la Compagnie une charge assez lourde. Or, Flacourt a des ressources très faibles, qui ne sont jamais renouvelées ; il soutient contre les indigènes des guerres incessantes et coûteuses : dans la situation précaire, qui est la sienne, il ne pourrait, sans imprudence, engager une grosse dépense.
Il a d'autres raisons de se tenir sur la réserve.
Dans un séminaire, sorte de colonie religieuse, les moines seraient chez eux, indépendants du gouvernorat, souverains, maîtres. Ils s'empareraient des esprits, les façonneraient à leur image et ressemblance, les dirigeraient à leur fantaisie. Flacourt croit que rinfluence d'un clergé indigène atténuerait, contrebalancerait, ruinerait celle du gouverneur et ferait de l'entreprise commerciale, un accessoire de l'entreprise religieuse.
Les moines avaient à la cour de chauds partisans, notamment Anne d'Autriche et Nicolas Fouquet, l'ami de La Fontaine. Il fallait compter avec de si puissants protecteurs. Aussi, aux demandes répétées de l'ardent missionnaire, Flacourt répondait évasivement, sans prendre d'engagements et sans fermer la porte aux espérances. Le moine vit, dans cette résistance, une injure à Dieu et à lui, et poursuivit à boulets rouges, auprès de Vincent de Paul, le gouverneur récalcitrant.
XXXIV. — Il désirait que Ton fît venir de Frauce de vertueuses veuves ou des filles de la Charité, pour réprimer le libertinage et donner aux filles une pudeur qui leur manque absolument.
Il pense qu'il faudrait mettre la demeure des religieuses loin de celle des religieux pour éviter, si possible, les suppositions irrévérencieuses des Français.
La précaution était bonne, car, dans ce temps-là, les monastères^ tant de Tun que de l'autre sexe, n'étaient pas en réputation de vertu. Nos vieux conteurs et nos vieux historiens ne tarissaient pas sur les fredaines des monagaux et des monagesses. Si donc le P. Nacquart avait reçu un convoi de nonnes on l'aurait soupçonné de faire l'amour avec elles \
XXXV. — La petite guerre entre le gouverneur et le moine tombait à la maie heure. L'union de touâ n'avait jamais été plus nécessaire. Flacourt avait alors sur les bras tous les voisins de Fort-Dauphin, et beaucoup de gens cherchaient à l'assassiner.
Il se rendit un jour à une cérémonie de circoncision. Son intention était de coucher dans le village. Mais les gens vont et viennent avec mystère, se font des signes, chuchotent. Cela ne lui dit rien qui vaille et il juge prudent d'aller coucher au fort. Il apprit, quel-
1 Mém, de la MUiion^ t. IX, p. 87.
ques jours après^ que des assassins le guettaient au passage ^
Au mois de juin 1650^ Ramaka lui tend des pièges qui manquent leur effet. Il convoque alors, pour marcher sur Fort-Dauphin, les Roandriana, les Anacandriana, les Voadziri et les Lohavohits de T Anosy . En même temps, les Ombiasj font des enchantements qui amèneront de grandes pluies, empêcheront les armes à feu de partir, et les Français, paralysés» anéantis, seront égorgés comme des moutons. AndriandRadama amène au fort un bœuf qu'il a ensorcelé, et dit que Ramaka l'envoie pour renouveler amitié avecFlacourt. Voire, dit le Gouverneur, je n'ai rien à démêler avec lui. « Je sais que vous avez coutume, quand vous tramez une trahison , de faire desprotestations d'amitié.
Est-ce que N'importe, j'accepte le bœuf et les
bonnes paroles du seigneur Ramaka >. Le bœuf est abattu. Radama est dans l'enchantement. Il croit que tous ceux qui en mangeront vont mourir de maie rage. Il fut déçu. La bête était bien en point, excellente, et les gens du fort firent un bon dîner qui ne leur coûta rien *.
XXXVI. — Flacourt avait raison de soupçonner AndriandRamaka. Moins d'un mois après, le 9 juillet,
^ Flacoort, Relation, 1658, pp. 265 et suiv. — Cause pour laquelle,.., p. 11.
< Flacourt, Relatian, 1668, pp. 269 et buit.
La Roche et douze français sont attaqués, dans la plaine d'Ivolo, par ÂndriandTserongh^ à la tête de six mille hommes.
La Roche, ses compagnons et une douzaine de nègres qui étaient au service du fort, se mettent à genoux, chantent le Veni Creator^ se demandent pardon les uns aux autres, se dressent l'arme au poing et commencent la retraite, doucement, face aux ennemis. Tout malgache qui s'avance à portée d'arquebuse est tué ou blessé. Pas une balle ne s'égare. A la nuit, ils ont perdu un homme et cent cinquante bœufs. Voyant que les munitions vont leur manquer , ils prennent position sur un monticule et se disposent à vendre leur vie le plus cher possible.
Dian Tserongh, émerveillé, leur envoie des vivres et des propositions de paix.
Le lendemain matin ils vont à son campement et parlementent, tout en se tenant sur leurs gardes.
Deschamps lui demande pourquoi il a réuni tant de monde contre les Français, qui ne lui ont jamais fait déplaisir. Tserongh lui répond que les Ombiasy des Matatanes ont apporté beaucoup de sorts et de charmes, fait parler leurs dieux et sonné la guerre sainte contre les Français.
11 ajouta que leur résistance Tétonnait beaucoup, € veu mesme qu'ils étaient tous jeunes gens, et qu'à » peine y en avait-il un ou deux qui eussent de la > barbe > . 11 leur exprime ses regrets de l'affaire,
manifeste le désir de faire sa paix avec le Gouverneur, et leur dit : « Allez-vous-en et ne vous fiez à personne » sur votre chemin * ».
XXXVII. — Il avait essayé, la veille, avec quatre mille hommes, de surprendre Fort-Dauphin. Flacourt, prévenu depuis deux semaines, se tenait sur ses gardes.
Une vingtaine de lohavohits viennent au fort sans en être priés. En temps ordinaire, cette visite n'aurait rien d'insolite. Dans les circonstances présentes, elle semble un indice de l'approche de l'ennemi.
Dans le même temps, une négresse annonce à Angeleaumo, de la part d'un lohavohit, que Tserongh est dans les bois, à une portée d'arquebuse. Angeleaume prévient Flacourt. Flacourt met en batterie son canon, fait prendre les armes et renvoie les Lohavohits dont la trahison ne lui paraît pas certaine. Tserongh juge que son coup est manqué et se réunit à AndriandMasikora pour attaquer, dans la plaine d'Ivolo, La Roche et ses douze compagnons ^.
XXXVIII. — Cette seconde partie, nous l'avons vu, est manquée comme la première.
Les Grands trouvent que, mettre en armes tout le pays pour tuer uu homme et capturer cent cinquante bœufs, c'est se donner bien du mal pour peu de chose. Ils jugent que le plus sage est de faire la paix. Ils
1 Flacourt, Relation, 1658, pp. 271 et tuiv. s Flacourt, Relation, 1658, pp. 276 ei luiT.
la demandent et offrent à Flacourt de lui vendre tout le bétail dont il aura besoin. La paix I ce serait trop beau ! Flacourt n'y croît guère, et il a pour cela de mauvaises raisons ^ .
XXXIX. — Le 29 mai 1650, pendant ces guerres qu'il désapprouvait de toutes ses forces, et avec raison, le P. Nacquart mourut, dit son successeur, « en odeur » de sainteté ^ » .
Flacourt n'ignorait pas les sentiments hostiles de ce moine à son égard et se doutait bien un peu de ce qu'il écrivait à Paris. Très politiquement, il ne veut rien savoir et fait son éloge.
11 était, dit-il, de bon esprit, zélé pour la religion, assez versé dans la langue malgache. Il a été fort regretté. Les Français étaient retenus par son exemple. Depuis sa mort, ils se laissent aller « au vice » commun en ce païs, qui est celui de la chair ' *.
1 Flacourt, Relation^ 1658, p. 279.
< Etienne, Mém, de la Mission^ t. IX, p. 442.
^ Flacourt, lielation, 1658, pp. 264 et suiv.
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