‹ MadagascarChapitre 18 sur 73 · III. — Un mois plus tard (le 18 octobre) dix · texte numérisé non relu

III. — Un mois plus tard (le 18 octobre) dix

i Placou&t, Relation, 1658, p. 280.

< Flacourt, Relation, 1658, pp. 280-283.

mille Antanosy se présentent devant Fort-Dauphin . Avec un peu d'audace, ils auraient submergé les quelques Français qui le défendaient. Mais ils comptaient, pour empêcher le canon départir et besogner tout à leur aise, sur des quantités de sorts, de petits morceaux de bois représentant des fouloirs, d'œufs pondus le vendredi et couverts de versets du Koran. Le canon part comme si de rien n'était, un boulet percé, sifflant horriblement, passe sur leurs tètes, les épouvante, les culbute, les disperse comme une bande de moineaux.

Dian Radama, ombiasy ancien maître d^arabe de Flacourt, vient demander la paix. « Rajac * », dit-il, « n'a pas fait difficulté de faire la paix, quoy qu'il » fust autrefois bien fasché contre nous, et ne nous a > point haï». « Je veux bien faire la paix, répond Flacourt, mais à condition qu'on me rendra mon bétail ». Et il ajoute : « lors il commençoit à nous man- » quer, faute de quoy j'apprehendois une desbauche » d'une partie des François ». Il engage des pourparlers avec les Grands. Mais personne ne veut la paix. Les uns ne rêvent que secrètes prises d'armes, vengeance et délivrance ; l'autre sait que, tout à l'heure, les vivres vont lui manquer, qu'il n'a ni argent ni marchandises pour en acheter, et qu'il devra recourir à la guerre *.

1 Nom malgache de Pronit.

s Flacourt, TUlation, 1658, pp. 282-284.

— aô6-

I V . — La situation reste trouble et les affaires ne vont pas. La garnison appréhende la disette, murmure et demande à marcher sur Fanjahira, où se trouvent, en abondance, des vivres et des richesses de toutes sortes. Flacourt lui fait remarquer qu^ellé ne compte pas trente hommes valides, et que Fanjahira n'est pas si petit morceau. Pour dissiper les craintes, il augmente la ration de riz. Une ou deux semaines après, la disette frappe à la porte. Il envoie à Imours vingt-cinq hommes, et ces hommes reviennent le lendemain avec cinq cents bœufs. « Ainsi y>, dit-il, € à mesure que le bestial déclinoit, j'envoyai plusieurs fois à la guerre, et depuis n'avons eu disette de bestial ^ >. On avait alors une vache pour un écu *. C'était bon marché. Encore fallait-il avoir un écu.

Désormais plus de paix possible. La guerre sera de tous les jours, sans trêve et sans merci. Un Français ne pourra plus sortir du fort sans son mousquet.

D'aucuns prétendent qu'on n'aura des bœufs qu'en les volant, que les Français ne resteront les maîtres du pays et ne feront fleurir la religion qu'en supprimant les Grands. Le P. Nacquart condamnait ce mode d'approvisionnement, de conquête et de conversion^. Mais il était mort, et l'on se moquait de ce qu'il avait dit et pensé.

1 Flacou&t, Relation 1 1658.

< Mém, de la Mission^ t. IX, p. 88.

> Mém. de la MUHon, t. IX^ p. 87.

V . — Flacourt a de la viande pour longtemps ; c'est le riz qui va lui manquer. Il ne peut s'en procurer que dans le Ghalemboule. Ne disposant d'aucun moyen de transport, il met en chantier une barque de 32 tonneaux.

Pendant ce travail, Ramaka vient encore avec une dizaine de mille hommes. Cette grande armée, comme la première, ne résiste pas à trois coups de fusil et un coup de canon ^ .

Pour la barque il faut du brai, et Flacourt en envoie chercher dans l'Âmbolo. Ses hommes n'en trouvent pas, mais ils rencontrent et capturent deux femmes et cent cinquante bœufs. Les femmes ne seront rendues que contre du miel, du brai et des bœufs.

Il faudra bien garder cette barque, car les Antanosy chercheront à la détruire *.

VI . — Flacourt ne se laisse pas oublier et entretient, comme à plaisir, la haine des indigènes. Le 12 mai 1651, sans cause connue, il attaque le village de AndriandTallac et l'incendie, ne pouvant davantage, parce que ce seigneur a pris, — arec sa famille, ses richesses et ses troupeaux, — le chemin de la montagne ^.

1 Flacoo&t, Relation, 1658, pp. 284^285. 8 Flacourt, Relation, 1658, pp. 285, 286. 3 FuLoouRT, Relation, 1658, p. 287.

VII . — Le 18 juin suivant, il enlève Ândriand Ramaka. Il n'ose pas le supprimer, mais il le tient captif, les fers aux pieds, et lui fait payer, pour rançon de Tune des femmes capturées dans l' Ambolo, cent bœufs et cent paniers de gomme ^

VIII. — Ramaka réunit dans sa maison, sous un prétexte quelconque, les Grands de TAntanosy, et cherche avec eux les moyens de détruire Flacourt et les Français. Ils décident d*allumer des incendies dans Fort-Dauphin, d'arriver en très grand nombre et de profiter du désordre pour en finir, une bonne fois, avec leurs mortels ennemis.

Flacourt a vent de quelque chose et se tient sur ses gardes. Un nègre vient chercher, parmi ses amis, quelqu'un pour mettre le feu : Flacourt le saisit, lui coupe le cou et fiche sa tête sur un pieu. Un autre nègre lui succède et subit le même sort*.

Ramaka ne se décourage pas, tient Fort-Dauphin toujours sur le qui- vive, le fatigue et, jour à jour, le mine et l'affaiblit. Flacourt décide de prendre l'offensive.

IX. — Dans la nuit du 21 juillet 1651, Angeleaume arrive à Fanjahira avec quarante Français et quarante « bons nègres >. Ils surprennent le village, mettent tout à feu et à sang, n'épargnent ni

1 Flacourt, Relation, 1668, p. 28S.

s FuLcou&T, Relation, 1658, p. 287.

pauvres ni riches, m hommes ni femmes, ni vieillards ni enfants. Ils tuent AndriandRamaka et l'un de ses fils au passage de la Fanjahira ; ils pillent les maisons, les magasins, les parcs à bestiaux, anéantissent la splendeur des Roandriana, et apportent à Flacourt, qui la fiche sur un pieu, la tête d'AndriandTsansoa, fils d' AndriandRamaka.

Flacourt enregistre ce fait d'armes et ajoute fièrement : € Tout fut en désordre et en fuite, et pillé par » nos François et Nègres qui y firent du butin, qui » les accommoda bien ^ ».

Cela ne se passait pas au temps de Clovis et des Barbares, mais au temps de Louis XIV et des splendeurs de Versailles, en plein dix-septième siècle. Corneille, La Fontaine, Molière, Racine, Bossuet^ Fénelon portant, jusqu'aux étoiles, la civilisation française.

X. — Cette sauvage exécution appelle des vengeances, et Flacourt n'est pas très rassuré

Dian Mandombouc est inquiétant, riche, et son village, Hatère, n'est qu'à sept lieues de Fort-Dauphin.

Le 11 septembre 1651, Flacourt fait partir secrètement 25 mousquetaires. Ces braves arrivent à l'improviste, à la pointe du jour, tuent, pillent, incen-

1 Flacourt, Relation, 1658, pp. 288, 289.

dient, et amènent triomphalement au fort « cent bons » bœufs et vaches ^ y^.

XI . — Ces actes de vandalisme n'améliorent pas la situation et n'emplissent pas de riz les magasins de Fort-Dauphin. On peut facilement se procurer des bœufs — il y en a des troupeaux qui paissent à quelques lieues du fort — mais pour le riz, qui fait souvent défaut, il faut aller le chercher très loin. Flacourt visite, avec plusieurs Français, la barque qu'il a mise en chantier et la place sous le vocable de Sainte^ Marie f ne connaissant pas, dit-il, « déplus beau nom » à luy donner que celuy de la Vierge nostre proteo- » trice ». Il en presse l'achèvement et part pour le Ghalemboule, le 19 septembre.

XII . — Le Ghalemboule est un pays de Cocagne. Les Ghalemboulois se disent ZafindRaminia et

enfants d'Abraham. Ils sont juifs ou arabes. Ils n'ont plus de dieux et, comme le roi d'Yvetot, prennent € le plaisir pour code ».

Les pères et les maris ont l'œil sur les femmes, et Flacourt nous assure qu'elles sont sages comme les française et d'abord aussi difficile. Toutes leurs chansons sont chansons d'amour; toutes leurs danses sont légères, lascives, amoureuses.

1 Flagourt, Rêlittion, 1658, p. 2S9.

Ilsfont en commun, au mouvement rythmique de chansons, les travaux des champs

Les Grands mangent avec leurs esclaves, les traitent comme leurs enfants et les prennent volontiers pour gendres ^

XIII , — Les Hollandais demandaient à ces pays du riz et des esclaves. Avec le concours d*un chef Antavare, ils allèrent à la chasse à Thomme dans l'île Sainte-Marie, la dépeuplèrent et n'y revinrent plus.

Douze Français y furent envoyés par Pronis pour fonder un établissement. Les noirs de la Grande- Terre pensèrent qu'avec eux ils seraient en sûreté, et vinrent au nombre d'environ un mille.

Blancs et noirs eurent leurs villages et leurs maisons. Ils étaient bons amis, s'entendaient bien et s'entre-aidaient volontiers*.

Flacourt donne à l'île le nom de Nosy Ibrahim, ou île d'Abraham. Quand il y arriva, le 12 novembre 1651, quatre des Français étaient morts d'hydropisie, et les autres demandaient à retourner à Fort- Dauphin. Il trouva une habitation en bon ordre, de très belles plantations de cannes à sucre et de tabac ^ .

Quand les Nègres virent partir les Français, qu'ils

» Flacourt, Relation, 1658, p. 302.

« Flacourt, Relation, 1658, pp. 302, 303.

« Flaoourt, Relationy 1658, pp. 299-802.

aimaient beaucoup, ils furent dans Taffliction, et Fiacourt dut leur promettre de les remplacer.

XIV. — Pendant l'absence du Gouverneur, Angeleaume court le pays, brûle des villages, capture des hommes et du bétail ^ sème partout Teffroi, la misère et la haine.

Les indigènes sont traqués, chassés dans les bois et dans les montagnes, affamés, affolés, désespérés de ne pouvoir lutter contre ce qu'ils appellent, le Foudre du Tonnerre^. Dissimulant leur haine et leur soif de vengeance, humblement ils demandent la paix. Dans l'espace d'un mois, plus de quarante maîtres de villages viennent, dit en se gonflant le sieur de Flacourt, « se soubmettre soubs moy et me » reconnoistre pour leur Souverain Seigneur et » Maistre auquel il rendroient obéissance en tout et » pourtout, puisque après avoir fait une si grande » faute comme ils avoient fait, je leur donnois la vie » qui leur estoit plus chère que tous les biens du » monde, et que je leur rendois leurs terres, et ainsi » les faisois vivre ».

Et le bon sire ajoute cette niaiserie :

« J'ay fait advoûer aux Habitans, que les seules » Fleurs de Lys estoient celles sous lesquelles ils se » dévoient soubsmettre ».

1 Flacourt, Relation, IfôS, p. 304.

s Flacourt, Hitt, IfôS, Epttre au dun de la MeiUeraye, fol. aij. r.

S'il a la bonté de les laisser vivre, ce n'est pas gratuitement. Chacun doit payer une amende de trois à trente bœufs et un tribut annuel. Ils quitteront, dit-il, le service des Grands et reconnaîtront pour leur roi « Louis de Bourbon, Roy de France, mon Seigneur » et mon Maistre, que je servois en ce païs, et pour » qui j'avois conquis leur terre ».

Ils promettent tout ce qu'il veut; ils lui promettraient la lune et les étoiles. Ils tiendront le moins possible, et seulement tant qu'ils ne se croiront pas assez forts pour recommencer la lutte. Flacourt promet, de son côté de ne les piller plus, et ils sont « contens* ».

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