XXXV. — Il a quitté la colonie à bonne inten
1 Flacourt, Cause pour laquelle..,^ p. 13. s Flacourt, Belation, 1658, pp. 343-345,
tion^ mais sournoisement, sans prévenir. Les hommes qui se croyaient abandonnés, ne sont pas contents et le disent. Il dresse sa tête orgueilleuse, les appelle aux prières du matin, leur reproche leur malice et leur ingratitude, prétend qu'il mérite des couronnes et se fait prêter un nouveau serment.
En partant, il a laissé, pour commandera sa place, Antoine Couillard et La Roche. Il ne plaît pas à ces messieurs de rentrer dans le rang et ils encouragent les mécontents.
Quand Flâcourt parle d'envoyer Angeleattme à Moçambique pour demander aux Portugais des ecclésiastiques, des munitions, des bardes, des chaussures, et le transport en France d'un paquet de lettres, Couillard fait signer, par trente-cinq colons, Une supplique qui peut se résumer ainsi. Vous voulez envoyer à Moçambique f Faites mieux, allez-y vous-même. Faites mieux encore : allez à Goa, de Qoa en Perse, de Perse en Syrie, et de Syrie en France. Vous arriverez plus vite avec vos jambes que les Portugais avec leurs galions.
Après un jour de réflexion, il leur fait cette réponse : « Je ne sais pas quel accueil nous sera fait par le gouverneur portugais ; j'espère, pour cette année, un navire de France, et je veux être là pour le recevoir ' » .
i Flacourt, Relation, 1658, pp. 34M47.
XXXVL — Le 31 janvier 1654, Angeleaume part pour Moçambiquo.
La barque, dit-il, u'a câbles ni compas qui vaillent; sou équipage est faible et sans pilote.
Depuis cinq ans, Fort-Dauphin est sans prêtres. Les dimanches et fêtes, un Français fait réciter aux indigènes ce qu'ils ont appris du P. Nacquart.
D'après Angeleaume, l'île pourrait être facilement conquise au christianisme ; mais il ne faut pas attendre. Les hérétiques anglais et hollandais là convoitent, tournent autour, cherchent à y pénétrer.
Les Français s'ennuient et paient à la mort un large tribut. Ils vont nus comme les Nègres. Fiacourt lui-même n'a pas de chemise. La poudre, le plomb et les marchandises vont manquer. Si les Portugais n'accordent pas de secours, il faudra quitter Fort-Dauphin, et le navire qui viendrait de France devrait monter à Sainte-Marie.
Angeleaume est arrivé à Moçambique. Un jésuite l'a vu et croit que les Portugais l'ont retenu, sans se soucier des demandes de secours du gouverneur de Fort-Dauphin ^
» Flacourt, Dédicacé à Mestire Nicolas Foucquet, — Relation^ 1658, pp. 347, 348. — Caute pour laquelle,.,, pp. 13, 14. — Copie d*une lettre du sieur Angeleaume écrite à Monsieur Desmartins, de la Baye de S. Augustin en Madagascar, le 28 février 1654, et receuë par Tordr* d*Angleterre le l«r aoust 1655. Copie d*une autre lettre du sienr Philippe Poyrier delà ville d^Orleans, eecrite à M. de Beausse, de la Baye de S. Augustin eu Madagascar, le 28 février 1654, receué par Tordinaire d'Angleiefre, pour le port de laquelle a esté payé dii sols.
XXXVII. — Tout va de mal en pis. Tandis qu'Angeleaume est retenu par les Portugais, les indigènes soumis à Flacourt émigrent et détruisent les récoltes sur pied. Les incursions armées continuent. Sans Masikora, qui est fidèle par force, la province serait complètement dépeuplée depuis longtemps.
Plus tard, quand il sollicitera de nouveau le gouvernorat de Madagascar, Flacourt écrira au surintendant Fouquet : « C'est une peuplade qui est en son » enfance, qui de soy est si foible, qu'elle ne se peut » pas encore soustenir d'elle mesme, jusques à ce » qu'elle soit parvenue en un âge plus fort et plus » advancé ».
Il voyait bien alors ; il a toujours bien vu. S'il avait eu les qualités de sa fonction, l'esprit droit et l'àme compatissante d'un Champlain ou d'un Gallieni, il n'aurait pas pillé, forcé, angarié, ruiné ce peuple ; mais selon la doctrine humaine de Rabelais, il l'aurait alaité, bercé, esjouit comme enfant nouvellement né. Il croit que la force est le dernier mot de la sagesse. Il se rend de plus en plus odieux et fait préférer, à sa domination, les misères et les angoisses de l'exU.
Les émigrants (mot qui n'existait pas dans ce temps-là) deviennent de plus en plus nombreux. AndriandMasikora a plus qu'assez du rôle de gendarme que lui fait jouer Flacourt. Il n'a pas l'espoir
derevoir jamais ôon fils et ses neveux qui sont en otage à Fort-Dauphin, et décide de se réfugier, lui aussi, dans rAmbolo.
Il fait pour son fils et pour ses neveux, comme pour des morts, un sahazi de dix bœufs^ Puis le bétail est réuni, les paquets sont faits, on jette avec émotion, sur des lieux qui sont chers, un long regard d'adieu, on n'attend plus que le signal du départ. Juste à ce moment les hommes de Flacourt arrivent, saisissent un millier de bœufs, font prisonnier AndriandMasikora et l'emmènent avec ses filles et son plus jeune fils.
« Chose surprenante », comme dit M. Malotet,àce moment (12 juin 1654) il pousse la condescendance jusqu'à promettre aux indigènes la restitution du bétail et des denrées qu'on leur a pris. Cette humaine et sage décision ne vient pas d'un mouvement du cœur, d'une idée de justice. Il se fait bon pour les petits, aimable et caressant pour les Grands, parce qu'il n'espère plus recevoir de renforts, parce qu'il voit que, de jour en jour, la force lui échappe, parce que, dans quelques mois, la colonie ne vivra, si elle vit, que de la pitié des indigènes ^
XXXVIII. — AndriandPanolahé, effrayé du sort d'AndriandMasikora, demande encore la paix, promet de reconnaître pour son maître « Louis de Bour-
A YhhcOTjvce, Relation f lG58,pp.357«t8uiT.— QaM9epourla^elU^**^ p.K
» bon^ Roy de France », d'oublier la mort de son père et de son frère et de ne plus songer à les venger. Flacourt s'empresse d'accorder l'oubli du passé et le pardon de ceux qui ont tué des Français \
XXXIX. — La femme et les enfants de Masikora viennent s'établir à Fort-Dauphin.
On leur dit que le P. Bourdaise est Un ombiasy du dieu des Chrétiens. Ils en déduisent qu'il est très influent et le viennent voir.
Le bon moine les conduit dans l'église leur en fait admirer les ornements et les vases sacrés. Au mouvement qu'ils font pour saisir ces vases, il leur explique que les prêtres seuls ont le droit d*y toucher. « Mais », ajoute-t-il, «pour leur montrer que » ce n'était pas à cause de l'or qu'il regardent » comme un Bieu et que leurs esclaves n'osent tou- » cher, je leur donnai entre les mains une tasse d'ar- » gent dorée. La femme k prend et la met sur sa lète, » puis la baise en disant i « Lay-la, lay-la, cela est » grand, cela est grand! ». Cette scène admirative est suivie d'une autre que l'homme de Dieu raconte ainsi : « Après quoi je prends cette tasse, je la jette » par terre, je crache dessus, et leur dis que ce » n'était que de la terre jaune, laquelle n'avait point » d'esprit puisqu'elle ne pouvait parler ni se relever » de terre » .
l FiACOUUT, Relation, 1C58, pp. 359 et suiv.
Les bonnes gens ont Tair de croire et d'admirer tout ce qu'il veut. Au fond qu'en est-il ? Ces demisauvages, sont, comme nos paysans, très fermés, très fins, et, pour dissimuler, ils n'ont pas leurs pareils.
Quand ÂndriandMasikora est délivré, sa femme et ses enfants laissent le moine, ses pompes et ses discours, sans plus penser à lui qu'aux neiges d'autant
XL. — Cela ne touchait que le moine : le complet dénûment et les tristesses de l'abandon opprimaient tout le monde. Le 8 juillet 1654, Flacourt confie à AndriandMaha, pour les remettre au premier capitaine français, hollandais ou anglais qui passera devant Saint-Augustin, deux lettres, Tune en français, Tautre en latin. Il y expose la situation des soixante-six Français qui sont encore sous ses ordres, demande du secours et des nouvelles d'Europe, et prie que Ton fasse parvenir une lettre adressée à M. de Loynes, secrétaire général de la Marine.
Ces lettres tombent aux mains du capitaine Van der Merct, hollandais, qui donne à Flacourt des nouvelles et se charge de la lettre destinée à M. de Loynes *.
XLL — Flacourt n'a jamais été bon. Il est hau-
I Mém. de la Mission, i IX, p. 227.
> Flacourt, Relation , 1658, pp. 361 et suiv.
tain, cassant, très satisfait de sa personne, et se prend pour un héros. Levulgum pecus est pour lui peu de chose, et les Malgaches ne sont rien. Ce n'est pas une affaire de les supprimer. Et comme c'est beau, royal, satrapesque de pouvoir dire : « coupez cette tête et la plantez sur un pieu I incendiez tels villages et les pillez ! ^ ».
Mais on se lasse de tout, même déjouer au satrape.
11 est informé qu'Antoine Couillard, son lieutenant, a donné aux Grands de TÂntanosj des armes, des munitions et la promesse de le poignarder le jour de Pâques. Il l'arrête de sa main et l'enferme dans une maison de pierre.
11 sait que d'autres Français et des Malgaches ont vendu sa tête et guettent l'occasion de la cueillir.
On a beau être brave, c'est un cauchemar de toujours sentir la pointe d'un poignard qui, plus tôt, plus tard, entrera dans le cou et fera tomber la tête. Ce n'est pas merveille qu'il ait très grand désir de revoir la terre natale *.
XLII. — Il en était là le 15 juillet 1654 quand quelqu'un vient lui dire que deux vaisseaux sont à la
I CommersoD a compté plus de deux cents villages incendiés par Flacourt, pendant les six années de son gouvernorat. {Mém, de la Mission, t. iX, p. 494).
s Flacourt, Relation^ 1658, pp. 319, 354 et suiv. ^ CaMse pour laquelle,,., p. 14.
pointe d'Itaperina, et que Tun de ces vaisseaux ramène Jacques Pronis.
Il est incrédule. La colonie est abandonnée depuis cinq ans, et il n'y a pas apparence que l'on songe encore à elle.
Le 1 1 août, il entend un coup de canon, et, vers trois heures, arrivent deux Français, qui lui sont envoyés par La Forest des Royers, commandant le Saint^GeorgeSyïiSLyire du duc de la Meilleraye.
La Forest mande à Flacourt qu'il lui donnera des secours, deux lazaristes et des lettres.' Flacourt envoie à lia Forest une douzaine de bœufs.
Dans une lettre datée du 8 janvier 1654, Fouquet, Tun des principaux membres de la Compagnie, lui recommande d'aider et de protéger les deux lazaristes et le prévient qu'il n'a pas autorité sur eux (ce que demandait le P. Nacquart) .
Dans cette lettre et dans une autre du même jour, Fouquet ne parle que des moines et ne dit mot des affaires de la Compagnie.
Tout le monde se dit à l'oreille que Pronis est sur VOurSy navire du duc de la Meilleraye. Les gens des navires soutiennent le contraire.
Le Gouverneur est perplexe, inquiet, les Français sont de méchante humeur ^
Le 15 août, La Forest vient à Fort-Dauphin et
1 Flacourt, Relcaian, 1658, pp. 363 et suiv. — Cause pour UiqueîU.,,^ p. 15.
remet à Flacourt deux lettres du duc de la Meilleraye, qui veut fonder des établissements dans l'île et lui propose de conserver ses fonctions.
XLIII. — La Forest avoue à Flacourt que Pronis commande YOurs. S'il lui en a fait mystère, c'était pour ne pas l'alarmer sans cause, puisque l'ancien gouverneur ne doit pas rester à Madagascar.
Pronis a vu le duc delà Meilleraye et lui a fait de Madagascar un Eldorado. Le duc e$t séduit par ce tableau. Il trouve la concession Rigault caduque, l'association en léthargie, L'affairg^ lui parait à prendre, il la prend et fait partir de suite deux vaisseaux \
XLIV. — Les colons espéraient trouver sur ces vaisseaux tout ce qui leur manquait. Hélas ! on n'avait pas pensé à eux, et ce qu'on leur donna se réduisit à presque rien. Alors attristés, ils revivent, en un instant, les années de misère, de combats, de péril qu'ils viennent de passer à Madagascar. Ne voyant plus de fin à cette existence, ils réclament, avec énergie, leurs gages et leur rapatriement.
Flacourt est sans ressources et ne peut les satisfaire. Il fera toutefois ce qui dépendra de lui pour leur rendre l'espérance. Le P** septembre 1654, il signe, avec Pronis et La Forest, un traité qui se résume
1 Flacourt, Relation^ 1658, pp. 370 et suiv.