‹ MadagascarChapitre 34 sur 73 · LE MARQUIS DE MONTDEVERGUE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE MONTDEVERGUE

I. Louis XIV obtient des syndios un nouvel armement. — II. Organisation féodale de Madagascar. — III Le roi nommera les gouverneurs. — IV. Montdevergue est nommé gouverneur. — V. Création de nouveaux centres de colonisation. — VI. Les actionnaires sont mécontents. — VII. Louis XIV donne ouvertement de sa personne. — VIII. Séance du 20 mars 16G5. — IX. Louis XIV est maître de la Compagnie. — X. Déclaration du roi. — XI. Louis XIV inconnu. — XII. Les directeurs se préparent à commercer avec les Indes. — XIII. Envoi de navires à Fort-Dauphin.

— XIV. Préparation de la grande expédition. — XV. Les versements ne se font pas. — XVI. Louis XIV paye d'audace. — XVII. Grand armement de 1666. — XVIII. Faye et Caron. — XIX. Recommandations du gouvernement an vice-roi et aux directeurs généraux. — XX. Louis XIV a tout espoir. — XXI. Perte de la Vierge-de-Bon-Port , — XXII. Voyage de Montdevergue. — XXIII. Panique des actionnaires. — XXIV. Louis XIV a toujours conflance. — XXV. Nos concurrents les Hollandais. — XXVI. Arrivée de Montdevergue à Fort-Dauphin. — XXVII. Fort-Dauphin en 1667. — XXVIII. Causes de désordres. - XXIX. Vue de Fort-Dauphin. — XXX. Montdevergue emploie pour la colonie de l'argent destiné au commerce des Indes. — XXXI. Installation de Montdevergue. — XXXII. Montdevergue approvisionne la flotte et la Colonie. — XXXIII. Amélioration de Fort-Dauphin. — XXXIV. Administration de Montdevergue. — XXXV. M. Caron. — XXXVI. Champniargou et La Case contre Montdevergue. — XXXVII. Les idées de Colbert. — XXXVllI. Pacification et colonisation.

— XXXIX. Nouvelles des Indes. — XL. Faye et Caron sont hostiles à la colonisation.

I. — Au moment de Teuregistrement de la déclaration royale, tout le monde était encore dans Tenthousiasme, et le premier versement se fit sans difficulté. Au mois de novembre, la Compagnie avait en caisse plusieurs millions.

Louis XIV croit qu'il peut tout tenter et organise la colonie.

Le transport du gouvernement définitif, du personnel des comptoirs, des colons, des forces militaires, des denrées, des marchandises exigeait beaucoup de temps, et de douze à quatorze navires.

Louis XIV, impatient d'aboutir, pèse sur les syndics, et les amène peu à peu à faire des achats pour 1 900 000 livres, ce qui porte à 2 400 000 livres le total des dépenses engagées. Ils n'ont pas le droit de dépenser un écu, et la situation leur semble très alarmante. Le roi, sans paraître s'en apercevoir, les aiguille sur le but qu il s'est fixé, et toujours souriant, enveloppant, protecteur, vainct leur résistance et les entraîne, leur fait accepter le principe de la colonisation de Madagascar, l'organisation d'un second armement, l'envoi d'un grand nombre de colons et d'un convoi tous les six mois.

II. — Un syndic, probablement stylé par le roi, propose de demander le droit, pour la Compagnie, de donner des terres et de créer des marquisats, des comtés, des vicomtes, des baronnies, des chàtellenies

avec droit de haute, moyenne et basse justice, de présenter aux bénéfices, de bâtir des maisons et des châteaux fortifiés, de nommer des officiers de justice et de guerre, d'envoyer aux rois des Indes des ambassadeurs qui pourront parler au nom du roi de France. Louis XIV s'empresse de tout accorder : l'île de Madagascar sera colonisée par la Compagnie et constituera un royaume féodal ^ .

III. — Aux termes de l'article xxix des statuts, la Compagnie est concessionnaire, à perpétuité^ de Madagascar et dépendances. Elle échappe ainsi à l'autorité royale. Cela ne fait pas le compte de Louis XIV. mais ce n'est pas si petite affaire qui peut l'embarrasser.

Quelqu'un propose spontanément (censé) de demander au roi le gouverneur do la colonie. Ce fonctionnaire aura, dit-on, plus de prestige et d'autorité s'il est nommé par le roi que s'il est nommé par la Compagnie.

Beaucoup voient très bien qu'un gouverneur nommé par le roi ne relèvera que du roi; que la Compagnie perdra le bénéfice de l'article xxix; que son indépendance, son autonomie, sa suzeraineté ne seront plus qu'une fiction.

1 L. Pauliat, op. cit., p. 168. — Cuarpentibr, Relttian^ pp. 61-65.

Mais la source de cette proposition n'est pas un mystère et personne n'ose faire d'opposition ^

IV. — Aussitôt la proposition adoptée, le roi nomma gouverneur de la Compagnie des Indes Orientalesj avec le titre de vice-roi, François de Lopis, marquis de raontde vergue. Et ce choix, dit Tofficieux Chaq)entier, « donna beaucoup de joje à tous les » Assistans qui esperoient beaucoup d'une personne » dont le mérite et les Emplois estoient universelle- » ment connus* ».

V. — Les syndics décident la création de nouveaux centres de colonisation à Saint-Augustin, à Tin tingue, dans la baie d'An ton gil et dans l'île Sainte-Marie et demandent, tant à Paris qu'à la province, des gens de bonne volonté pour coloniser l'île Dauphine ^.

VI. — Louis XIV a mené l'affaire avao une incomparable maestria. Il a joué des syndics avec tant de virtuosité qu'au mois de mars 1665 il n'a plus rien à leur demander.

La souscription n'atteint guère que la moitié du capital statutaire.

Les actionnaires voient avec effarement que l'argent

ï Cdarpentier, Relation y pp. 105-107.

* CnARPENTiER, Relation^ p. 107.

3 L. Pau MAT, op, cit., pp. 175-179.

qu'ils ont versé pour une entreprise commerciale a servi pour la fondation d'une colonie.

Il faut pourtant les réunir, leur rendre des comptes, leur dire ce que l'on veut faire, constituer la Comjakgnie. Accepteront-ils les incorrections commises depuis plus de six mois ? Poursuivront-ils les syndics devant le Parlement ?

L'avenir est à l'orage. Le roi compte, pour mettre tout à point et ramener la confiance, sur un rapide et brillant succès. Il n'abandonnera pas, d'ailleurs, les hommes qui, pour lui, se sont dévoués corps, biens et honneur.

VII. — Il lève le rideau qui le cachait, donne publiquement de sa personne et, sans plus chercher à se dérober, jette dans la balance l'autorité royale.

VIII. — Le 19 mars 1665, les actionnaires-électeurs reçoivent une lettre de convocation et une liste de cent quatre actionnaires dans laquelle devront être choisis les douze directeurs de la direction générale de Paris. Les électeurs « escriront dans un » billet qu'ils cachetèrent de leurs armes pour estre 'j> mis en un coffret dans l'Assemblée qui sera tenue » dans l'appartement du Roy au Louvre, en présence » de sa Majesté, le 20* jour de mars 1665, à deux » heures après midy ».

Ainsi, sans plus de cérémonie, le roi interdit toute discussion et viole le secret du vote. 11 se découvre,

montre quHl est le maître de la Compagnie et qu'il entend la mener à sa fantaisie. D'aucuns voulaient demander aux syndics des comptes sévères, exprimer leur mécontentement^ provoquer des mesures pour la sauvegarde de leurs capitaux, mais le roi leur impose silence.

Louis XIV fait, de cette mémorable assemblée, qui a lieu dans son antichambre, un véritable lit de justice. Il y vient accompagné du chancelier de France et des secrétaires d'État. On dépose devant lui les livres des syndics et deux cassettes vides qui doivent servir d'urnes.

Le chancelier s'approche du roi et fait savoir que l'assemblée a pour objet la nomination des directeurs. Et parce que les souscripteurs sont moins nombreux parmi les marchands que dans les autres ordres, « la » Volonté de sa Majesté » est que le sieur Colbert soit directeur pour Elle et pour toute la cour, et président des assemblées de la direction, avec faculté de se faire remplacer par le Prévôt des marchands. Il y aura lieu de nommer un directeur pour les Compagnies souveraines, et un pour les officiers des finances. Les neuf autres devaient être choisis parmi les marchands, et « Sa Majesté leur laissoit la liberté toute entière, » aussi bien que pour la nomination des trois princi- » paux officiers de la Compagnie, qui sont le caissier, > le teneur de livres et le secrétaire ».

Monseigneur Le Tellier fait simplement nne antiphrase.

Louis XIV veut des directeurs dociles, soumis, qui obéissent à l'œil et comprennent à demi-mot. Or, malgré Tétiquette et le respect de la personne royale, rassemblée est houleuse, nerveuse, capable de faire des élections désagréables ou pas assez agréables.

Ce serait la ruine d'un plan longuement médité, irrévocablement arrêté, dont la réalisation lui a déjà coûté des sacrifices énormes et divers. Il trouvera remède à cela. D'un coup d'éperon et d'un coup de fouet, appliqués à temps , il enlèvera sa monture et franchira l'obstacle.

Quand tous les billets furent déposés dans les urnes, il « leva la séance et rentra dans son Cabinet en ordon- » nant d'apporter les urnes, afin de faire faire le » scrutin en sa présence » .

Le procès-verbal de cette extraordinaire assemblée est rédigé de suite. On lit, avec stupéfaction, au pied de ce curieux document :

« Fait à Paris, ce 20® jour de mars 1665. Signé : LOUIS, et plus bas : Guenegaud ».

Le soir même, Colbert informe les intéressés des résultats du scrutin ^

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