IX. — Les Directeurs choisis ne seront pas moins
1 Charpentier, Relation^ pp. 109 et suiv. — L. Pauliat, op. cit,, pp. 192 et 8ui?.
dévoués, pas moins souples et pas moins obéissants que les syndics ; le ministre Colbert ne fera pas d'opposition, l'ambassadeur de Thou non plus, et le secrétaire Berryer ne voudra que plaire : Louis XIV sera donc, pour sept ans, le maître de la Compagnie.
X. — Les bourgeois, qui se voient joués, sont furieux et ne le dissimulent pas.
Les comptes ont été vérifiés et trouvés en règle . Mais c'est un tour de passe-passe et les marchands ne sont pas dupes. Il s'agissait bien de savoir si les additions du comptable étaient justes !
Ce qui passionnait les actionnaires, c'était Tincorrection des ordres de dépenses et le détournement, vers Madagascar, de capitaux souscrits pour le commerce des Indes. Les syndics sont épeurés, redoutent des poursuites judiciaires et supplient le roi, instamment, de leur donner une déclaration qui les décharge de leur gestion passée.
XL — Louis XIV sait bien qu'il leur a forcé la main, qu'ils ont agi malgré eux, contraints, et il les couvre franchement par sa « déclaration » du mois de mai 1665. Il est d'ailleurs garant de toutes les opérations faites, puisqu'il a souscrit un cinquième du capital social et qu'il prend à sa charge, pendant dix ans, les pertes que pourrait faire la Compagnie. Le capital des actionnaires n'est pas en péril, pour le
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momeat, mais le roi mène l'afiEaire en maître, on ne sait où, et cela cause une terreur panique.
Louis XIV, on le voit, se présente à nous sous un jour tout nouveau.
Ce n'est plus l'olympien qui planait, dans un nuage d'encens, plus de cent pieds au-dessus des hommes.
C'est un habile, un audacieux, un fort que les détails n'eflfraient pas, que les obstacles n'arrêtent pas, que les scrupules ne gênent pas. Il manie très habilement les hommes et la réclame, et ne le cède guère aux plus hardis brasseurs d'aflfaires de nos jours.
Son portrait classique a besoin, pour être ressemblant, de quelques retouches ^
XII. — Après la fameuse assemblée du 20 mars, les belles espérances des premiers jours s'évanouissent et toutes les bourses se ferment.
Que feront les directeurs pour ramener la confiance et remplir la caisse de la Compagnie? Il faudrait plaire aux actionnaires et ne pas déplaire au roi.
Ils imaginent de paraître ne plus penser à la colonisation de Madagascar, d'ajourner le départ de la grande flotte de Montdevergue, de se donner entièrement à l'étude du commerce des Indes, à l'établissement de comptoirs au Bengale, sur la côte de Coromandel, en Chine et au Japon.
1 Charpshtibr.— Relation, pp. 109.» 114, 121, 122 •*. Arch. des Colonies, pièce publiée par L Pauliat, op, oit,, pp. 102, 193.
Colbert engage, comme directeur, un sieur François Caron, hollandais, d'origine française, né à Bruxelles, et depuis vingt-deux ans au service de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales.
XIII. — En attendant que les mesures prises produisent leur effet, Louis XIV fait comprendre aux directeurs qu'il faut aviser Fort-Dauphin de la constitution définitive de la Compagnie, et donner Tordre, à M. de Beausse, de réunir les approvisionnements de toutes sortes nécessaires au ravitaillement de la grande flotte des Indes. En conséquence, les directeurs font partir du Havre, le 24 juillet 1665, les houcres Saint- Louis et Saint-Jacques j et inscrivent, pour cet armement, une nouvelle dépense de 59 195 livres, 8 sols. 6 deniers ^
XIV. — En ajournant le départ de la grande flotte, les directeurs auraient désiré que Ton crût que c'était pour donner satisfaction aux actionnaires.
En réalité, ils ne pouvaient faire autrement faute d'argent, et parce qu'il fallait du temps pour choisir les colons, organiser quatre compagnies d'infanterie, mettre en parfait état les navires, choisir les vivres pour le voyage et les marchandises pour les Indes, opérations qui étaient d'autant plus lentes qu'elles se faisaient à crédit.
1 L. Pauliat, op. et/., p. 206. — Mém, de la Afission, t. IX, p. 542.
Ils comptaient, pour les régler, sur la vente des actions non souscrites et sur rencaissement des versements arriérés.
XV. — Les actions ne se placent pas, et les versements ne se font pas, mais Louis XIV croit à un simple retard.
A la mi-décembre 1666, les rentrées sont presque nulles. La direction presse vivement les actionnaires, et les actionnaires répondent qu'ils préfèrent perdre ce qu'ils ont versé que de faire de nouveaux versements.
C'est une riposte brutale aux coups qu'ils ont reçus dans l'assemblée du 20 mars.
XVI. — La situation est tendue. Une nouvelle assemblée s'impose. Mais le roi n'en veut pas : elle pomrrait tout démolir et empêcher le grand armement qui est prêt à mettre à la voile. Louis XIV, comme nos habiles financiers en détresse, paye d'audace et vadeTavant^
XVII. — La Compagnie termine, au prix de dettes énormes, l'armement de dix navires. Elle les met à la voile à la Rochelle, le 14 mars 1666, au milieu de cérémonies destinées à frapper les imaginations.
Cette flotte porte 421 officiers et matelots, 212 officiers et soldats formant quatre compagnies, 956 marchands, commis, facteurs et artisans ; — le marquis
té
de MûntdevergTie, TÎce-roi des Indes etgooveraearde Madagascar; les membre da Cooseil Scayeraio ; les sieors de Fave, français, et Can^n, hollandais, directeurs généraux du commerce ; d'£{ânaj, procnrear général dn commerce des Indes, hait premiers marchands (quatre français et quatre hollandais), dix chefs de colonie, trente-deox femmes et plusieurs enfants ; cinq lazaristes, deux prêtres séculiers, deux récollets, un frère de la ProTence et quatre de Saint-Lazare.
Colbert considère, comme de grandes fautes de la direction de Paris, l'importance exagérée des premiers embarquements. Les Compagnies anglaises et hollandaises, devenues très prospères, ont eu des conmiencéments modestes et ne se sont agrandies que peu à peu, à mesure des succès. Louis XIV a voulu faire grand, éblouir les Asiatiques, et s'est engagé à fond sans être suffisamment instruit du commerce des Indes et des ressources de Madagascar ^.
XVni. — Faye et Caron emportent tout ce qu'il faut pour faire un bel établissement. Sur une dépense totale de 2 108 619 livres, 15 sols, ils ont pour 1 194 151 livres, 8 sols et 8 deniers de marchandises, d'argent en barres et de réaux d'Espagne.
> SoucHU OB RsHHKFo&T, Op. cU., pp. 2^ et suW. — Mim. de la Miêiion, t. IX, p. &42.— Paouat, op. ûit., p. 211. — Colbs&t, Lettre», Instructions et Mémoires de Coibtrt publiés par Piuus CLSMKjrr ; Paris, imp. Nat., 186&, t. III, 2» part, p. 41&.
Caron doit aller droit aux Indes, sans toucher à Fort-Dauphin.
Faye doit reconnaître Tîle Bourbon, fonder une colonie dans le Galemboule, et rejoindre aux Indes le sieur Caron.
Les deux directeurs doivent envoyer en France, le plus vite possible, un navire chargé de marchandises de r Orient ^
XIX. — La grande expédition a épuisé la caisse, le crédit et la publicité. Pour ramener les actionnaires et conjurer la ruine, il faut un premier etbrillant succès.
A chaque courrier le roi et Colbert recommandent àMontdevergue, à Faye et à Caron de vivre d'accord, d'agir de concert, de se dévouer aux intérêts supérieurs de la Compagnie, de lui sacrifier les petits froissements et les conflits d'autorité qui pourraient se produire. Et pour les encourager à se tenir fermement dans cette ligne de conduite, ils leur promettent que des faveurs exceptionnelles récompenseront leurs succès. Ces recommandations et ces promesses sont l'indice de cruelles inquiétudes ; comme dit M. Pauliat, on a l'impression « qu'avec cette grande expédition, » c'était une sorte de va-tout que Ton jouait * ».
XX. — Louis XIV, cependant, ne doute pas du succès. Il ne craint que le manque de zèle ou d'accord
1 L. Pauliat, op, cit., pp. 205 et suiv. t L. Pauliat, op cit., pp. 218 et suiv.
Ues agents . Ses instructions — faites avec intelligence , pi'écision et clarté — prévoient tout sauf la fortune contraire. Or, la fortune contraire, comme une fée des contes du moyen âge, se vengera cruellement de cet oubli.
11 espère recevoir, en août, septembre ou octobre, un navire chargé d'échantillons de produits minéraux, végétaux, industriels de Madagascar ; il espère que la vue de ces richesses, réconciliera les actionnaires avec la colonisation.
11 espère aussi que Montdevergue lui apprendra, en novembre ou décembre, Tarrivée aux Indes des sieurs de Faye et Caron ^ .
XXI. — Au lieu des bonnes nouvelles, si impatiemment attendues , il en vient de très mauvaises . Souchu de Rennefort fait savoir à la direction que la Vierge-de-^Bon-Port a été coulée, dans la Manche, par un navire anglais.
La Vierge avait quitté Fort-Dauphin le 20 février 1 666, après un échange de trois coups de canon.
Elle apportait des nouvelles de la colonie « et des » monstres de ce que Madagascar produisoit », c'estr à-dire les collections d^échantillons dont la richesse et la variété devait faire effet sur les actionnaires et ramener la confiance.
Le 8 juillet, elle est en vue de Guernesey. Les uns
i L. Pauliat, op. ciUt pp. 215-216.
disent reconnaître le Havre, les autres le cap de la Hève ; et le pilote qui, pendant tout le voyage « avoit » presque toujours fait ses longitudes aussi justes que » ses latitudes », reconnaissait le Havre, mais un coup de mousquet qu'il reçut « dans les dents » lui montra son erreur.
Tous les coffres sont à double fond et contiennent des pierreries. Les douceurs qu'ont, pour les contrebandiers, les douaniers de Saint-Malô et de Guernesey sont la cause de cette « méprise volontaire » . Le capitaine La Chesnaye, qui, d'ailleurs, ignore qu'il y a guerre entre la France et la Grande-Bretagne, voit, sans alarme, trois navires longer les côtes de France, une chaloupe tourner curieusement autour de lui et Tun des trois navires s'avancer à sa rencontre.
A l'approche de ce navire, il hisse le pavillon blanc fleurdelisé; Tautre ne rend pas le salut, continue sa marche et prend le vent. Arrivée à portée de pistolet, il arbore le pavillon britannique, ouvre ses sabords et lance une bordée de boulets qui balayent le pont de la Vierge-de-Bon-Port. « Ce vieux Vaisseau fort lourd » et sale d'un si long voyage qui luy avoit attaché un » pied de mousse aux côtes dans l'eau », frémit de la cale au grand mât.
La Chesnaye, bien que surpris, garde son sangfroid, organise rapidement la défensive et soutient vaillamment la lutte.
Mais la partie n'est pas égale. L'Anglais est armé de
32 canons, peu chargé, et manœuvre facilement Le Français, n'a que dix-huit canons, est très lourdement charge, évolue péniblement, et ne peut virer de bord. Un abordage rétablirait l'équilibre et , les dieux restant neutres, les Bretons pourraient payer cher la victoire. Mais leur capitaine, homme prudent, se dérobe, et le lourd français ne peut le forcer.
Bientôt la Vierge fait eau par quatre larges blessures, la plupart de ses canons sont démontes, quarante de ses combattants gisent sur le pont; elle coule. Les Anglais ont aussi perdu quarante hommes, mais un autre navire vient à leur aide.
L'équipage français veut se rendre. Le capitaine La Chesnaye veut se faire sauter. Renuefort fait crier : «Quartier! », les Anglais répondent : « Bon quartier ! > et commencent avec zèle le sauvetage des naufragés.
La Viergede-Bon-Port portait 125 hommes et pour un million de marchandises.
Les Anglais ont sauvé quarante hommes. Tout le reste a été englouti avec le navire.
Souchu de Rennefort, conduit prisonnier à l'île de Wight, a été échangé le 4 avril 1667, après avoir vu mourir, de misère ou de maladie, presque tous ses compagnons ^
1 SoucHU DE Rennefort, op. cit., pp 190, 251, 310, 311.
XXII. — Arrive une autre nouvelle, plus triste encore et plus navrante.
Montdevergue, que Ton croyait alors à Tîle Dauphine depuis plusieurs mois^ est au Brésil. Sur la ligne équatoriale, pendant un calme plat, il a constaté que le Terron et deux autres navires étaient en mauvais état et ne pourraient supporter les fatigues du passage du Cap.
Le Conseil reconnaît que les cargaisons sont indispensables, qu'on ne peut ni les abandonner ni les répartir sur les autres navires, et décide d'aller chercher secours au Brésil. Le 25 juillet, douze jours après cette déclaration, la flotte entière arrive devant Fernambouc.
Colbert attribue cette mésaventure à Tinexpérience. Il est indulgent. Est-ce que les sept vaisseaux en bon état n'auraient pas pu continuer leur voyage sans passer par le Brésil ? Est-ce aussi par inexpérience qu'on a chargé et fait partir trois bâtiments hors de service ?
Montdevergue trouve à Fernambouc le houcre Saint-Jacques que les directeurs ont envoyé, avec le Saint-Denis, pour informer Fort-Dauphin du départ de la grande flotte.
Le capitaine du Saint-Jacques dit qu'il s'est égaré, qu'il s'est confié au hasard, et que le hasard Ta conduit à Fernambouc. Il ne songe pas d'ailleurs à continuer son voyage, et, avec un sans gêne admi-
rable, il traite un chargement de sucre pour Lisbonne. Montdevergue se fâche et lui retire son commandement.
Le vice-roi achète au gouvernement portugais, pour une somme de mille écus, des bœufs, des cochons, du sucre, etc., et obtient, non sans beaucoup de peines, l'autorisation de faire réparer ses navires.
XXIII. — Les mauvaises nouvelles de Montdevergue et de la Vierge-^e-^Bon-Port se répandent dans le public et achèvent la déroute des actionnaires. Les directeurs constatent que la Compagnie doit un million neuf cent mille livres.
XXIV. — Louis XIV, en homme d'affaires consommé, montre la plus grande confiance . Comme si tout allait pour le mieux, il annonce, à grand orchestre, le départ, pour le mois de mars 1667, de six navires chargés de colons. Le 23 décembre, la Couronne en porte, par son ordre , la nouvelle à Fort-Dauphin. En même temps, il fait pousser la construction, dans les chantiers du Havre, de Nantes, de Bayonne, de Saint-Malô et de Port-Louis, d'une douzaine de navires.
Les directeurs sont effrayés. S'il mourait, qui payerait l'énorme dette de la Compagnie ? Us lui font, de la situation, un tableau lamentable. Il leur répond, souriant et toujours confiant, de ne pas se tourmenter, qu'il se rendra utile et aidera la Compagnie autant
qu'il sera nécessaire. Les directeurs ne sont pas rassurés et demandent au roi de convoquer les actionnaires. Le roi fait la sourde oreille. Seul, au milieu de la débandade des actionnaires et de Tahurissement des directeurs, il garde son sang-froid, son optimisme, sa foi. Malgré la perte de la Vierge^e-Bon-Port et la pitoyable aventure de Montdevergue, il croit que, bientôt, les affaires de Madagascar et des Indes marcheront à souhait, que de prochains succès dissiperont les nuages, que le bon soleil reviendra, et que les versements arriérés tomberont dans la caisse.
Pour rassurer les directeurs toujours tremblants, il fait examiner les livres dans son Conseil et, par arrêt, approuve les comptes. Il promet qu'aucun navire ne partira avant que Montdevergue, Faye et Caron n'aient donné des nouvelles. Il les attend bonnes ces nouvelles, et, comme on l'a vu, elles sont mauvaises '.
XXV. — Les Bataves prétendent au monopole du commerce des Indes et, pour le conserver, les pires moyens leur sont bons.
La Compagnie des Indes Orientales et le départ de la grande flotte de 1666 les inquiètent.
Pour en atténuer l'effet, ils disent aux Asiatiques que la France est une très petite nation, pauvre, méchante et pillarde. En même temps, pour nous
1 CoLBBRT, op.cit.j t. III, 2e parL, p. 415. — Souchu de RbnnbroRT, op,cit,, pp. 265 et suiv. — L. Pauliat, op. cit., pp. 817 et suIt.
créer des embarras, ils portent secrètement aux Malgaches des armes et des munitions *.
XXVI. — Montdevergue n'a quitté Fernambouc que le 2 novembre 1666 et n'est arrivé à Fort-Dauphin que le 14 mars 1667, un an et huit jours après son départ de la Rochelle, avec un retard d'environ huit mois. Il souffrait de la disette depuis deux semaines. Quatre cents de ses hommes étaient morts ; tous les autres avaient la fièvre ou le scorbut.
Faye ne devait pas toucher à Fort-Dauphin; mais, manquant de tout, il fut contraint d'y débarquer, et il y resta sept mois *.
XXVII. — Montdevergue croyait trouver à Fort- Dauphin des approvisionnements considérables.
Le Conseil particulier avait amassé des vivres, mais péniblement, moins qu'il aurait voulu.
Depuis la tragique aventure d'Etienne, les colons, au nombre de soixante, ne pouvaient plus faire de cultures et, à trois lieues du fort, leur bétail n'était pas en sûreté; ils étaient entourés de nègres en embuscade, bloqués, pour ainsi dire, et souvent se dressait devant eux le spectre do la disette.
Ils comptent les mois, les jours, trouvent que la flotte se fait beaucoup attendre, se persuadent facile-
1 Mém, de la Mission^ t. IX, p. 545.
« Mém, de la Mission ^ %, IX, p. 546. — Souchu de Rennefort, op. cit., p. 300. — Pauliat, op. cit., pp. 216 et suiv.
ment qu'elle ne viendra pas, et trouvent tout naturel de faire servir à leurs besoins les vivres qu'ils ont emmagasinés à son intention.
Quand les premiers navires de Montdevergue parurent dans la baie d'Itaperina, ces provisions étaient épuisées; il y avait même longtemps que la ration hebdomadaire était réduite à six livres de riz et trois livres de viande.
La marine n'étaitpàs mieux administrée que le reste. Les navires manquaient de tout, même d'officiers ^
XX Vin . — La situation était lamentable et ne pouvait être meilleure.
Chaque navire venant de France apportait de nouveaux chefs. Nul n'avait à cœur les intérêts de la Compagnie. Pourquoi entreprendre de grands travaux, faire de la politique à longue portée, se démener? demain peut amener un successeur qui verra les choses sous un autre angle, trouvera tout mal et démolira tout. Chacun vit au jour le jour, ne pense qu'à se garnir les mains, se moque de l'avenir, tue la poule aux œufs d'or, et l'on voit fondre, comme beurre au soleil, les immenses troupeaux de bœufs qui viennent à Fort-Dauphin.
Les nouveaux venus ne s'entendent guère avec les anciens, se défient, ne sont point secondés, manœu-
1 Récit de Ruelle, Ms. du Jardin des Plantes, cité dans les Mém. de la Mission^ t. IX, pp. 544 et suiv. — Souchu de Rbnnb- PORT, op, eit,f pp. 310 et suiv.
vrent à l'aventure. Les anciens se sentent humiliés, se réjouissent des fautes commises, des embarras qui surgissent, et attendent, sournoisement, qu'un tour de roue de la Fortune les remette en selle.
Ainsi, par sa faute, la Compagnie se traîne lourdement, péniblement, comme une limace, et s^enlise.
XXIX. — Parce que Fort-Dauphin est vieux d'un quart de siècle, Montdevergue croit y trouver des vivres en abondance et des installations aussi complètes que confortables.
Quelle déception I il trouve, du côté de la mer, deux petits bastions en galets qui tombent en ruines ; du côté de la plaine^ une palissade en pieux à demipourris ; comme artillerie de défense, neuf canons de fer sans afiïïts; en fait d'habitations, quelques huttes pour les chefs. Il n'y avait pas, pour l'amiral, une habitation convenable *.
XXX. — Dans Fort- Dauphin , où végétaient soixante colons , Montdevergue entasse de douze à treize cents hommes. Il garde près de soi tout ce monde dans l'espoir de le nourrir plus facilement et d'en imposer aux indigènes.
Il applique à l'achat de vivres 470 586 livres d'argent ou de marchandises destinées au trafic des Indes.
1 SoucBU DB Rfnmbfort, oj). cit., pp. 310 et suiv. — Mém, de la Mission, t. IX, p. 546.
Colbert aurait eu d'autant plus d'indulgence pour la faute énorme du voyage que Tadministration centrale était coupable d'avoir mis en mer des bateaux en mauvais état. Mais la dilapidation de l'argent des Indes lui ouvrait subitement, sur les dessous de la Colonie, un jour cru, brutal et sinistre.
Il observe que si le désordre des premiers jours pouvait excuser quelques dépenses, la continuation de ces dépenses était criminelle. Montdevergue, croit-il, ne donnait de l'argent aux colons et aux indigènes que pour le faire tomber, par de savants artifices, dans les mains des principaux officiers.
Cette appréciation cruelle semble justifiée.
Des privilégiés achètent très bon marché à la Compagnie et revendent très cher aux colons des vins, des eaux-de-vie et autres denrées.
Montdevergue met aux gages de la Compagnie et paye en argent les gens engagés comme colons. Sans en avoir le droit, il augmente les gages des officiers. Il fait faire des razzias, prélève pour soi un tiers du butin, en abandonne un tiers à la troupe employée, et en attribue le dernier tiers à la Compagnie. Il donne à deux maisons le monopole de la boucherie. Il achète du riz à six sols et le revend à moitié prix .
Beaucoup d'autres expédients font assez connaître, dit Colbert, « que, quand mesme les commencemens » auroient esté innocens, l'on s'en est servy pour
^8fô ~
» continuer à attirer tout l'argent entre les mains des » principaux ».
Une chose qui surprend Colbert et tout le monde, c'est qu'aucun des hauts fonctionnaires n'a écrit une ligne, dit un mot, levé un doigt cour faire connaître à la Compagnie l'emploi de son argent et l'orientation donnée à ses aiffaires ^
Comme pour justifier les durs soupçons de Colbert, Montdevergue alloue, par jour, pour frais de nourriture : aux capitaines, un écu ; aux lieutenants, 30 sols; aux enseignes, 18; aux sergents, 12; aux soldats, 6; aux marchands, 40; aux sous-marchands, 25; aux cjiefs de colonies, 20 ; aux commis, 15 ; aux ouvriers, 10; aux colons, 6.
Les anciens habitants exploitent la détresse des nouveaux, et majorent scandaleusement le prix des marchandises.
Et pour mettre le comble au gâchis, le Gouverneur décide que les pièces de 58 sols valent 4 francs. Quand nos anciens rois étaient à bout de ressources, ce qui arrivait souvent, ils altéraient les monnaies. M. de Montdevergue ne se donne pas tant de peine : il se contente de décréter qu'un écu de 58 sols vaut 4 francs . Lui-même paye 58 sols pour 4 francs et réduit ainsi de plus d'un quart les gages et salaires du personnel .
* CoLBBRT, Mémoire sur l'estcu présent de la Compagnie Orien^ taie dé France dans Visle Dauphine et dans les Indes, dans les LeîtreSf Inêtructions, Mémoires, L 111,2» part., pp. 416«t8uiT.
Cette mesure est accueillie comme une spoliation, et Ton peut assurer qu'en cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, le marquis de Montdevergue a mal servi la (Compagnie ^
XXXI. — Tandis qu'il prenait ces décisions, une gravetquestion d'étiquette mettait à Tenvers les fortes têtes de la Colonie.
François Lopis, marquis de Montdevergue, doit être reconnu comme gouverneur des îles Dauphine et Bourbon.
Un fauteuil sera placé sur une estrade haute de deux pieds. Des bancs recouverts d'un tapis fleurdelisé seront installés à droite et à gauche du fauteuil, l'un pour le Conseil, l'autre pour le clergé.
Cela passe sans difficulté.
Une autre question se pose, importante, grave et délicate comme celle du Lutrin : le fauteuil sera-*t-*il plus élevé que les bancs ? Le Gouverneur serait-il comme le prélat qui
Découvert au grand jour, attirait tous les yeux?
Il le veut; les directeurs généraux s'y opposent énergiquement. La discussion est vive, ardente, passionnée comme le méritait l'importance du siget, et retarde de plusieurs jours la cérémonie.
Il est enfin décidé que le fauteuil ne sera pas plus
^ SoucHU DE Rbnnbport, op, oit,, pp. 312 et soiv. et 9&4.
élevé que les bancs, que le Gouverneur n'éclipsera pas les directeurs généraux et n'attirera pas, sur soi, € tous les yeux ».
Ce point réglé, ces messieurs peuvent enfin fixer le jour et l'heure de la cérémonie.
A ce moment, les quatre compagnies se ranc^ent en bataille, les Français s'assemblent, le Gouverneur prend place au fauteuil, les Directeurs et le Cîonseil au banc de droite.
Le banc de gauche, réservé au clergé, reste inoccupé.
Les lettres de Montdevergue sont lues solennellement et enregistrées non moins solennellement. Le canon du fort et des navires et un feu de bataillon marquent la fin de la cérémonie \
XXXIL — Montdevergue envoie chercher du riz dans le nord de l'île et fait saler, pour les navires, 6 000 bœufs que lui amène La Case.
Le riz manque. Celui de Galemboule n'arrivera qu'en octobre, et en petite quantité parce que les indigènes se sauvent à la vue des Français et ne se laissent pas approcher.
Les transactions se faisaient alors par échange. Montdevergue décide l'emploi de l'argent.
XXXIIL — Sous son gouvernorat, Caron fait
1 SouoBU DB Rbnnbfo&t, op, oit.f p. 816. — Mém, de la Miêêùm^ C. IX, p. 547.
semer du riz, garnit les postes qui couvrent Fort- Dauphin, fait des plantations^ construit un large chemin empierré donnant accès à la mer, un quai d'accostage pour les chaloupes, le premier bâtiment en pierre qu'on ait vu dans Tîle, des puits très profonds, une porte monumentale, de longues murailles défensives, tous les ouvrages faussement attribués à Flacourt ^
XXXIV. — Montdevergue, dans le même temps, crée une milice, construit des cases et va camper dans une petite plaine, près du fort.
Il établit des conseils de Milice, de Marine, de Commerce, de Subsistances et de Colonisation.
Les conseils se jalousent, s'entravent et se paralysent l'un Tautre. « On ne s'entendait sur aucun point », dit le P. Bourrot, « sinon sur celui de la dila- » pidation des biens de la Compagnie ».
Montdevergue, homme de guerre, juge au-dessous de lui de siéger avec des marchands et ne se montre que dans les conseils de la milice et de la marine. Il tient pour petites gens les directeurs généraux et les bride aussi serré que possible.
Chacun tirant à soi, les ressources de la Compagnie s'épuisent vite, la disette se fait sentir et, après une abondance sans exemple, il faut de nouveau envoyer
1 Mém* de la Aiiêêion, t. IX, pp. 547 et suiT. — Colbb«,t, op. of r.t t. III, 2e part., p. 437.
des partis pour enlever du bétail aux indigènes. « MM. de Champmargou et La Case étaient là prêts » à tous les coups de main possibles ». Malgré l'état de paix, ils amènent au fort plusieurs milliers de bœufs, que les chefs se disputent et vendent à leur profit. Quant à la plèbe coloniale, elle n'en est que plus mal.
Après le P. Bourrot, c'est Souchu de Rennefortqui accuse de gaspillage l'administration de Montdevergue. Faye, dit-il, a fait venir à Fort-Dauphin six cent mille livres ou trois cents tonneaux de riz, mais ce riz fut « ménagé avec si peu de conduite, qu'il y a » manqué en quatre temps différents, qu'il y a esté » pillé par des gens que la faim desesperoit >.
Le conseil des subsistances se réunissait très souvent et ne réussissait pas à conjurer la disette. Plusieurs français prient le Gouverneur d'assister aux séances . Il y assiste, y trouve une opposition décidée, surtout de la part du directeur de Faye, et les affaires continuent d'aller très mal.
Le capitaine de ses gardes (car il avait une garde et un capitaine) a remarqué qu'il était très irrité de n'avoir pas dans le conseil une influence souveraine, et qu'il a menacé Faye. Jamais plus Faye et Montdevergue ne seront bons amis ^ .