‹ MadagascarChapitre 37 sur 73 · LE MARQUIS DE MONTDEVERGUE (SUITE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE MONTDEVERGUE (SUITE

1. Louis XIV dédaigne les critiques de Caron. — II. Louis XIV promet encore deux millions. — III. Mauvaises nouvelles de Madagascar. — IV. Louis XIV verse 500,000 livres.

— V. Assemblée du 15 décembre 1668. — VI. Montdevergue demande son rappel. — Vil. Lettre de Louis XIV à Montdevergue. — Vlll. Lettre de Colbert. — IX, Lettre à Paye. — X. Envoi en France du Saint- Jean, — XI. Faye part pour Surate. — XII. Lettre deFaye à Colbert.

— XIII. Nouvelle lettre de Louis XIV. — XIV. Mort du sieur de Faye. — XV. Caron est accusé de malversations. — XVI. Caron est accusé de favoriser les Huguenots. — XVII. Caron ne veut pas guerroyer contre les Hollandais. — XVllI. Caron fraude la Douane du Grand Mogol. — XIX. Les Français se plaignent de Caron. — XX. Lettre de Louis XIV à Montdevergue. — XXI. Lettre-de Colbert à Montdevergue. — XXII. La situation de Montdevergue est incertaine. — XXIII. Lettre de Colbert à Caron. — XXIV. Lettre de Colbert à Faye. — XXV. Voyage de Joubert à Paris. — XXVI. Caron et Montdevergue.—XXVII. Lettres de Caron contre Montdevergue.

— XXVIII. Louis XIV capitule.

1. — Louis XIV reçoit avec plaisir les nouvelles des ludos, mais il n'a cure des idées de Caron sur la colonisalioa de l'île Dauphine : il semble même lui dire, comme Appelle au cordonnier : Ne sutovy ultra crépitant. Il sait que son projet de colonisation de File Dauphine a causé la déroute des actionnaires ; pourtant il ne l'abandonnera pas et s'etForcera même

de ramener les actionnaires ^ Il compte d'ailleurs sur l'effet que doit produire Tarrivée d'un navire des Indes attendue en juillet ou en août,

IL — Le roi convient avec les directeurs de tenir secrètes, pour quelque temps, les lettres de Caron. Il étudie la liste des action oaires, prescrit diverses mesures pour amener les versements arriérés, apporte une nouvelle somme de deux millions sur laquelle porteront les pertes faites pendant les dii premières années, et rend, en Conseil, le 21 septembre 1668, un arrêt qui donne à ces décisions force de loi.

Il annonce qu'il présidera en personne, le dernier jour de novembre, aux Tuileries, une assemblée générale des actionnaires.

Il s'aperçoit bientôt que ses millions, — qui devaient ramener la confiance, — produisaient peu d'effet. Depuis deux ans, la Compagnie, comme une honnête fille, ne faisait point parler d'elle : elle était oubliée, morte, et, alors comme maintenant, comme toiyours, les morts ne ressuscitaient que dans les Légendes dorées^,

111. — Louis XIV a encore la foi. C'est un nuage qui passe. Le beau temps va revenir. Il reprend la campagne de 1664, la conduit vigoureusement et

1 Paiiuat, oj). cit. y pp. 244et8iiiv.

' L. Pauliat, op. cit., pp. 247 et suiv.

repêche une partie des actionnaires. La confiance revient un peu. Le roi triomphe.

Juste à ce moment arrivent de mauvaises nouvelles. Caron est parti pour les Indes le 27 octobre 1667- Montdevergue, qui attendait ce départ, envoie en France le houcre Saint-Robert^ commandé par le sieur Giron de la Martinette, « chargé de la relation » du Pays et de la conduite des agents de la Compa- » gnie ».

Cet officier était dans Tîle Dauphine depuis longtemps, et le Gouverneur le croyait très capable de renseigner la Compagnie.

JEn ce moment, Montdevergue voit tout en noir, n'espère plus et demande son rappel. C'est à n'y rien comprendre, car, les mauvais jours sont passés, la pacification avance, la colonisation est en bonne voie. Par ses lettres pessimistes, il renverse les châteaux que le roi bâtissait en Espagne, et le roi lui en gardera rancune.

Giron de la Martinette épouse ses idées, prend plaisir à présenter, comme désespérée, l'état de la colonie, à considérer comme un insuccès l'établissement du commerce des Indes, et, sottement, sans qu'on l'en prie, il va prônant partout ses appréciations. Le roi l'a sûrement puni et les directeurs l'ont congédié

Les bavardages de cet officier n'ont pas permis de dissimuler les rapports décourageants de Montde-

vergue. Les actionnaires, si péniblement repêchés par Louis XIV, se sont affolés de nouveau.

Le roi est poursuivi par la malchance. Depuis rassemblée de 1665, rien ne lui réussit. Il a fourni une somme énorme d'argent, de peines, d'énergie, et l'entreprise ne donne, après cinq ans d'existence, que des déceptions. Il ne pense pas à l'abandonner, mais sa robuste confiance est atteinte ^

IV. — Pour répondre aux pessimistes et aux timides, il verse un acompte de cinq cent mille livres sur les deux millions qu'il a promis.

V. — Pour calmer les inquiétudes des adversaires delà colonisation, il permettra, dans l'assemblée projetée pour le 21 septembre 1668, de ne pas la pousser plus loin. Il compte beaucoup sur cette assemblée, et « afin de la mieux organiser », il la reporte au 15 décembre.

Elle a lieu aux Tuileries, en grande solennité, sous la présidence du roi.

On compte parmi les notabilités : « Monsieur le » Prince, Monsieur le Chancelier, Messieurs les » ducs de Gramont, de Villeroy, du Plessis, de » Saint-Aignan, de Noailles, maréchaux de France, » de Bellefond[ et autres seigneurs de la Cour, tous » les conseillers d'Estat, Monsieur le premier prési*

1 SoucBU DE Rennbfort, op. cif., pp. 341 et suiv. — L. Pauuat, op. cif., pp. 249 et 8uiv.

» dent du Parlement de Paris et autres officiers dudit » Parlement, les principaux officiers des autres Com- » pagnies, tous les marchands et autres intéressés en » ladite Compagnie, Les directeurs d'icelle s'y sont » pareillement rendus et y ont fait porter les livres » de raison et le Billan général » .

Le roi prend séance et donne la parole à Colbert, qui, s'adressant à lui, dit :

« Que depuis l'establissement de ladite Compagnie, » faict par ses ordres et par ses soins, il a été faict :

» Cinq embarquements tant pour Tisle Dauphine » que pour les Indes.

» Le premier, composé de quatre vaisseaux partis » duport de Brest au mois de mars de Tannée 1665.

» Le troisiesme composé de dix vaisseaux partis » de la Rochelle au mois d'avril de Tannée 1666 » (14 mars).

» Le quatriesme d'un seul vaisseau appelé La » Couronne parti de Saint-Malo au mois de décembre » 1666.

» Et le cinquiesme de deux vaisseaux partis de » Port-Louis au mois de mai de cette année (1668) > .

Les recettes sont de 7 760 000 livres dont 4 180 000 versées par le roi et 3 580 000 versées par les actionnaires.

Les directeurs confessent, dit Colbert, qu'ils ont fait une faute énorme en envoyant, à l'île Dauphine^ plusieurs flottes.

Louis XIV, qui est le coupable, trouve cette pilule un peu amère.

Le premier embarquement, continue Colbert, n'a rien produit. Le troisième a été contraint de relâcher au Brésil et n'est arrivé à l'île Dauphine qu'un an après son départ de la Rochelle. Le peu de vivres trouvés dans l'île a causé le désespoir de la flotte et la mort de beaucoup de nos gens. Le sieur Caron, Tun des directeurs, est parti pour les Indes avec deux navires portant pour sept cent mille livres d'argent ou de marchandises. Il est arrivé à Surate, a fait de bonnes aflfaires et renvoie en France le Saint-Jean richement chargé.

Le sieur de Faye, autre directeur, doit aller à Surate avec deux navires et 5 à 600 000 livres.

Le Saint-Paul va porter à l'île Dauphine des ordres, des rafraîchissements et des marchandises pour les Indes. En février 1669 partiront deux navires qui porteront 5 à 600 000 livres d'argent ou de marchandises.

Colbert pense qu'on ne peut douter du succès d'une entreprise conçue, exécutée, protégée, subventionnée par le roi.

Après ce long discours, Louis XIV procède au remplacement de trois directeurs et nomme une Commission pour la vérification des comptes.

Dans les assemblées de ce genre, le roi ne disait mot et le chancelier faisait connaître sa volonté. Mais

— âoô -

alors, Louis XIV, opprimé par ses pensées, passe par dessus le cérémonial et prononce un discours dont les registres do la Compagnie conservent ce résumé authentique :

« Sur quoy Sa Majesté ayant tesmoigné beaucoup » de gré aux directeurs du soin et de l'application » qu'ils avoieut donnez pour advancer le succez d'une » entreprise sy grande et sy glorieuse à son Estât et » à son règne et les ayant conviez de continuer, Elle » se seroit ensuite tournée vers lesdits intéressez et » leur auroit dict qu'ils ne pouvoient douter combien » cette entreprise luy estoit agréable, et combien elle » ostoit advantageuse à son royaume, puisque non » seuUement Elle l'avoit assistée de sa protection » depuis son establissement, mais mesmes qu'EUe » avoit faict payer jusques à 4 millions 200 mil » livres, à condition que toute la perte qui arriveroit » les dix premières années seroit prise sur cette » somme, et qu'Elle les assuroit de plus que sa pro* » tection seroit encore plus puissante et son applica- » tion à tout ce qui pourroit contribuer à son succez > plus grande que jamais, et que ses finances estoicnt » en assez bon estât pour leur pouvoir dire qu'elles » ne leur manqueront pas dans tous leurs besoins.

» A quoy Sa Majesté adjousta qu'EUe savoit beau- » coup de gré à tous ceux qui, nonobstant l'incerti- » tude du succez d'une si grande entreprise, n'avoient » pas laissé de payer le second tiers, qu'EUe ne dou-

des directeurs et les impressions défavorables de Cîolbert. Il surmonte les difficultés accumulées par ses lieutenants et s'efforce, avant tout, de mettre fin à la guerre si stupidement allumée par Etienne et Champmargou. En même temps, il dresse un plan de campagne conforme aux idées de Louis XIV.

Il ofire aux chefs indigènes des titres de princes, de ducs, à condition qu'ils reconnaîtront la suzeraineté de la Compagnie et que les Français pourront créer, sur leurs terres, des plantations.

Ces offres sont bien accueillies. Dès 1669, plusieurs cantons des provinces méridionales sont régis par des princes, des ducs indigènes, vassaux de la Compagnie. Sur les terres de ces seigneurs, des colons s'établissent et fondent d'importantes plantations.

Le 3 mars 1670, M. de Grandmaison écrit à Colbert au nom de Champmargou : « La paix que le marquis » de Montdevergue, comme gouverneur et lieutenant » général, a establie dans l'isle a produit de très bons » effects, en ce qu'elle a permis aux habitans d'ense- » mencer et cultiver leurs terres, dont l'on a eu cette » année une abondante récolte qui a beaucoup servy » .

« Cette seule citation », dit M. L. Pauliat, «atteste » donc que, dans cette question si difficile de la colo- » nisation, Montdevergue, le 3 mars 1670, avait plei- » nement réussi. En moins de 24 ou 30 mois, à travers » des obstacles, des embarras et dans des conditions » inimaginables de difficultés de toute nature, il avait

» effectivement si bien dirigé les choses, que lés » colons en étaient arrives à se suffire à eux-mêmes ^ » •

XXXIX. — Louis XIV ne voyait pas d'obstacles et croyait au succès définitif et prochain de la colonisation. Cependant, fidèle à sa promesse, il ne veut rien décider avant d'avoir des nouvelles de Tîle Dauphine et des Indes, De leur côté, Montdevergue et Caron attendent, pour écrire, qu'ils puissent annoncer quelque succès.

L'année 1667 se passe sans un mot. Le roi, confiant en sa bonne fortune et sûr de ses agents, n'en est point alarmé. Pourtant au commencement de 1668, sa foi commençait à fléchir. Juste à ce moment, il reçoit, de Faye et de Caron, des lettres du 14 octobre 1667, et ces lettres donnent, sur le commerce des Indes, les plus belles espérances.

XL. — Ils rendent compte, à leur manière, de ce qui s'est passé à Fort-Dauphin jusqu'au 14 octobre 1667.

A leur avis, tout va mal. Après trois mois de séjour ils ont manqué de vivres et envoyé, pour faire une razzia, La Case avec soixante français et six à sept mille nègres. Il leur semble tout naturel de voler les troupeaux des indigènes. Par ce moyen ils attisent les haines et aiguisent les vengeances. Cela, d'ailleurs,

1 Arch. du Min. de la Mar. — Colonies, Madagascar, Corresp. gén. cart. 1 (1642-1724) c — Pauliat, op. oit,, p. 289.

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\1I. — Loois XIV parfera eomse CoQKrt, l4a£ daremeat.

Par sa ktire du 19 JaaTÎer 2669, il repr^^lie â MoctdeTérgse, e& teriDes irrifés, tcoi ce q^H a Cm el tooi ce qifil n'a pas £m. Très ^esi cjlère, il frappe de tootes ses forces, sans teoir ancxir: compc*^ des drcCfDscaDces auéDuaateg. Cela se comprend irop. Est-ce que Monderergne, par ses fazxtes, par ses rapports alarmants, par »&n pesdmisme, par le barardage de sa agents, n'a pas compromis la fortune ei Texistenee même d'une entreprise qne le roi caressait arec amc^ir, considérait comme le principal facteor d'an grand de^ein, et protégeait de tout son ponvoir ?

Il exprime l'espoir, sans trop j crûre, qae Montderergoe a occopé labaied'AntongiloacelledeSaini- AQgostîn, pentr-ètre l'one et Taatre; qu'il a empêché le cours de l'argent dans l'île Daophine, et enrojé aox Indes ce qui reste de cet aigent et des marchandises.

Il lui donne Tordre de lic^icier deux de ses corn--

< CoLBsaar; <9, cH^ t OI, 2* ^ut,, pp. 417 ii nir.

pagnies d'infanterie, et de réduire à 60 hommes Teffectif de chacune des deux autres.

Cependant il lui laisse une porte ouverte à Tespé rance : il désire avoir motif à le récompenser.

Quant au congé qu'il sollicite, il le prendra quand il voudra, c'est-à-dire quand son départ s'accordera avec les intérêts de Tentreprise.

M. L. Pauliat pense qu'en pressant et pesant les termes de cette lettre, on trouve que Louis XIV s'est arrangé pour faire retomber sur Montde vergue la responsabilité de toutes les calamités qui pourraient toucher la Compagnie.

Je n'en crois rien. Pareille précaution s'accorderait mal, il semble, avec la souveraine fierté du grand roi. D'ailleurs, tout ce qui s'était passé justifiait sa colère et les termes véhéments de sa lettre ^

Par lettre de cachet, il ordonne aux directeurs généraux de remédier aux abus commis, et, dans l'assemblée du 28 mars 1669, ceux-ci reconnaissent que l'état des affaires dans l'île Dauphine « a été » causé par la mauvaise conduite des agents * ».

Vlll. — Colbert aussi écrit à Montdevergue, et sa lettre, d'une exquise politesse, paraît avoir pour but d'atténuer la dureté de celle du roi. Il l'exhorte à

1 C«tte importante et curieuse lettre a été publiée, pour la première fois, par M. L. Pauliat, op, cit.^ pp. 269et8uiv.

t Bibl. nat., Msb. S. F. 3012, Colbekt et Seionelat, IV, cote 14^ p. 6. — Mém. de la Mission^ t. IX, pp. 554 et suiv.

seconder de toutes ses forces les vues du roi, à laisser aux directeurs toute l'autorité dont ils ont besoin, à favoriser Taffaire des Indes, à donner à ses amis le grand plaisir de lui faire obtenir des Êiveurs '.

IX. — Le Saint-Paul^ qui portait à Fort-Dauphin les lettres de Louis XIV et de Colbert, portait aussi un paquet qui ne pouvait être ouvert que par Faye ou par le procureur du Conseil souverain. Il contenait Tordre à Montdevergue de remettre le commandement au sieur de Champraargou, son lieutenant, et de rentrer en France. Toutefois, le sieur de Faye était libre d'user ou nom de cet ordre.

X. — En 1668, Montdevergue et Faye attendaient de France des vaisseaux qui n'arrivaient pas. Us se demandaient avec inquiétude si les Anglais, avec qui nous avions guerre, ne les avaient pas capturés. Le 28 août, VAiffle-cTOr arrive et leur apprend qu'en 1667 il n'a pas été envoyé de vaisseaux. Ils sont bien joyeux que la Compagnie n'ait subi aucune perte, mais ils voient avec dépit qu'ils furent abandonnés, alors que le succès de l'entreprise exigeait de nombreux envois de vaisseaux de France en Orient et d'Orient en France. Pour secouer cette torpeur, qui pouvait devenir mortelle, ils font partir le Saint-Jean, que Caron avait chargé de marchandises des Indes et

1 Archives du Min. de la Mur. et des Col., fonds Madagascar, publiée par M. L. Pauliat, op. cit , pp. 285 et sût.

annoncé comme devant arriver en France dans les derniers mois de 166S. Montdevergue Ta retenu. Quand son départ fut résolu, il y embarqua des cuirs, deTindigo, de Taloès^ des échantillons de gommes, de poivre et d'autres produits de Madagascar.

Le Saint" Jean jeta, l'ancre, vers la mi-février 1669, à Port-Louis. Arrivé à l'époque indiquée par Caron, en octobre ou novembre 1668, il aurait atténué, effacé même Teffet désastreux des mémoires de Montdevergue.

Comme le dit M. L. Pauliat, à quelque parti qu'on appartienne, on ne peut se défendre d'une réelle sympathie pour Louis XIV quand on le voit supporter, pendant des années, sans se rebuter jamais, des déboires et des déceptions pour le succès d'une entreprise qui devait honorer son règne et profiter au pays. L'arrivée du Saint^Jean^ qu'il attendait avec une impatience fiévreuse, lui causa une telle joie qu'il n'osait croire si bonne nouvelle. 11 voulut voir de ses yeux et questionner lui-même le sieur de Lopis, commandant du Saint-Jeany et le fit venir à Versailles. Il le vit, l'entendit, fut ravi et lui donna son portrait enrichi de diamants, comme s'il eût remporté une grande victoire. Louis XIV, contre son habitude, manqua de mesure, mais il était si heureux de cette première bonne nouvelle ! ^

1 SoucHU Ds RsNNBFORT, op. oU,, pp. 344, 349 et BuiY. — L. Pauliat, op, cit., pp. 290 et suiv.

XI. — Le Saint 'Jean parti, Faye se décide à quitter rile Dauphine. Il attendait, pour se présenter devant Surate en majestueux équipage, une flotte de douze vaisseaux. Cette âotte n arrivant pas, il remet au sieur d'Epinay les sceaux du roi et part, le 19 octobre 1668, avec trois navires seulement, ce qui cause à son amour-propre une blessure douloureuse.

Caron et Faye, à leur première entrevue, échangent des reproches.

Caron se plaint que le Conseil souverain de Tîle Dauphine ait rétabli dans leurs fonctions des marchands qu'il avait révoqués. Faye risposte qu'on le soupçonne d'avoir renvoyé ces gens pour être moins éclairé < dans une administration qu'il vouloit tour* » neràses avantages particuliers». Il l'engage à traiter ces gens comme s'il n'y avait rien eu. Caron regimbe, Faye menace et Caron cède, en apparence.

Il s'agit de Marcara, persan-arménien, représen^itant de la Compagnie dans les colonies. Caron l'a révoqué. Le Conseil souverain de I'îIa Dauphine l'a rétabli dans ses fonctions, et Montdevergue l'a nommé, de sa propre autorité, membre de ce même Conseil. Louis XIV et Colbert n'entendent pas que Caron ait tort. Selon eux, le supérieur a toujours raison et l'inférieur a toujours tort.

Comme conséquence de cette belle doctrine, on aurait dû repousser la justification de Marcara et fermer l'oreille aux accusations portées par cet agent

contre Caron. Son renvoi aux Indes avec Faye pouvait produire des maux irrémédiables « n'y ayant » rien de si pernicieux que la désunion des sieurs » Caron et de Faye ». Néanmoins, Colbert trouve qu'il est bon de savoir que Marcara accuse le sieur Caron :

4c De n'avoir pas pris de bonnes marchandises;

» De les avoir achetées trop cher, d'en avpir » refusé de meilleures et à meilleur prix;

» D'avoir eu de grandes conférences avec leç » Hollandais;

» D'avoir pris le nom de général et des gardes;

» D'avoir fait de grandes dépenses;

» De s'être abandonné aux sieurs Bebber et Ram- » bault qui sont fort emportés ;

» D'avoir rompu avec le P. Ambroise, çapuciui » qui sert fort utilement la Compagnie ^ » .

XII. — Faye, qui s'est trouvé malheureux à Fort- Dauphin, profite du départ du Saint- Jean pour déposer un pleur dans le justaucorps de Colbert.

« Nous avons trouvé ici », lui dit-il, « toutes choses » si esloignées de ce que Ton nous avait fait espérer, » que le ciel ne Test pas plus de la terre. Nous pen- » sions trouver un pays abondant en toutes choses, un » bon nombre d'hommes prêts à travailler à un pays

1 SoucHU DB Rennbfort, op. ctt., pp. 352, 393 et suit. — Colbert, op. cit., t. III, ?• part., pp. 41S ft iwi?.

» fournissant toutes les choses nécessaires à la vie » sans débourser d'argent, des terres fertiles à dis- » tribuer aux colons, et généralement tout ce qui est » non-seulement nécessaire, mais même agréable. » Au lieu de cela nous avons une disette géné- » raie de toutes choses, peu d'hommes, et encore si » fainéants, qu'il n'y a pas de travail à espérer d'eux. » C^est le plus ingrat pays du monde, où l'on ne saurait » rien avoir qui ne coûte quatre fois plus cher qu'en » France; l'air est insalubre et la moitié de nos gens » est toujours malade. Il en est mort plus du tiers; la » terre est un sable d'où Ton ne peut rien tirer, » quelque peine que Ton prenne, pas même des » herbes pour le potage ; et, pour comble de mal- » heur, nous n'avons pour notre boisson que de l'eau » bourbeuse qu'il faut aller quérir à une grande dis- » tance de rhabitation, à moins de se contenter de » l'eau que l'on puise dans le sable sur le bord de » la mer ».

Lui aussi propose de transporter à Saint-Augustin l'administration de la Colonie ^

XllI. — Lopis a pu étudier ce qui se fait à Surate et à Fort-Dauphin. Neveu de Montde vergue et royalement gratifié par Caron, il a vu tout en beau, et n'a pu donner, sur les comptoirs indiens et la colonie malgache, que des renseignements très cncoura-

1 Mém, de la Mission^ U IX, pp. 551 et 8uiT.

géants. En tout cas, après sa visite, le roi ne doute plus du succès. Il donne Tordre à Colbertde préparer la grande flotte que doit commander l'amiral de la Haye, et qui montrera pour la première fois, dans la mer des Indes, le pavillon royal de France. Le 9 mars 1669, peu de jours après avoir entendu le sieur de Lopis, il écrit à Montdevorguc une lettre très amène et lui recommande de hàler rétablissement des colonies d'Antongil et de Saint-Augustin. Le revirement est complet. Le Gouverneur, qui était mûr pour la Roche Tarpéienne, est maintenant poussé vers le Capi tôle ^

XIV. — Faye s'était mis rapidement au courant des affaires. Caron, qui voulait être indispensable, en conçut de l'inquiétude, et Faye mourut le 30 avril 1669, après un séjour de moins de six mois et demi. Joubert, son parent, et le moine qui le gardait préviennent Caron et demandent l'autopsie. Caron refuse. Joubert voit que le mort a la gorge et la poitrine gonflées et redemande à Caron l'autopsie. Caron répondit, en pleurant : « qu'il ne le soufi'riroit jamais ».

Les marchands et les sous-marchands se souviennent que les deux directeurs, Faye et Caron, étaient en désaccord, et que Faye a pris, sur les instances de Caron, de la main d'un banian, la potion dont il est mort.

1 CoLKBRT, op, cit.j t III, 2« part., pp. 427 et suiv. — L. Pauliat, op, cit., pp. 291 et suiv.

Pour ne pas créer de divisions dans le personnel et ne pas nuire à la réputation de la Compagnie, ils ne poursuivront pas l'affaire, mais ils restent sur cette croyance que Faye a été empoisonné par Caron,

Faye était bien intentionné, doux et humain d'apparence, mais dur. Il avait cette habileté que les gens d'affaires appellent « finesses de marchands». Il n'était pas à la hauteur de la situation et ne pouvait « découvrir toutes les adresses de son collègue ^ ».

XV. — Après la mort de Faye, le sieur Goujon, membre du Conseil souverain, et les principaux marchands demandent à connaître de la cargaison des vaisseaux et des achats.

Ils constatent que les toiles sont comptées 20 O/q au-dessus du cours, que quantité de ces toiles ne conviennent pas à la France, que Faye n'a pas été informé de ces achats, qu'il y en a pour environ cent mille roupies (plus de 220 000 livres) dont on paye rintérêt à 12 du 100.

Ils accusent le courtier Samson de s'entendre avec Caron pour voler la Compagnie.

Le P. Ambroise de Preuilly, supérieur des Capucins, dit à Caron « qu'il sonneroit mal en France et » aux Indes, qu'il se fust laissé tromper si considéra- » blement par un Courtier, ne voulant pas l'accuser » luy-même ».

1 Mém, de la Mistion, t. IX, p. 552. — Souchu db Rshneport, op, cit., pp. 407 et 8uiy.

Caron paye d'audace, accuse violemment le moine de cabale, menace de lui retirer sa subsistance^ de le mettre aux fers, et, s'il persiste à ouvrir aux Français les portes de son couvent, de le renvoyer en France.

Le moine lui répond que sa porte sera toujours ouverte aux Français, qu'il est sous la protection du pape, du Grand Mogol et des Français, et que son enlèvement présenterait certaines difficultés. Caron capitule ^

XVI. — Caron n'était pas un imbécile. En 1665, il a proposé un plan pour le commerce des Indes; ce plan était bien conçu et il était capable deTexécuter. Mais il est huguenot et les Français sont catholiques. La haine est à fleur d'épiderme, toujours prête à jaillir, d'autant plus virulente qu'elle est stupide.

Les Catholiques l'accusent de ne viser que ses intérêts personnels et de favoriser les Huguenots.

De fait il a proposé, pour diriger les comptoirs des côtes de Coromandel et du Bengale, deux Hollandais.

Pour ouvrir à la Compagnie l'empire du « Soleil Levant » il ne veut employer que des huguenots parce que les Japonais, dit-il, forcent les catholiques à marcher et à cracher sur le crucifix. Les Hollandais, catholiques ou huguenots, ne peuvent débarquer dans les ports du Japon qu'en commettant le même sacri-

I SOUCHU DB R3N^B?0RT, Op. Oit,, pp. 413 M SUIT.

lège. Ces raisons ne satisfont pas les catholiques et cela se conçoit ^

XVII. — En réalité, dans la conduite de Caron, il y a toujours quelque chose de louche..

Le roi de Mangkasar (île Célèbes) avait guerre avec les Hollandais et demandait aux Français de lui venir en aide. C*était une bonne occasion pour étendre et consolider nos établissements des Indes au détriment d'une Compagnie ennemie et rivale. Mais il fallait le concours de Fort-Dauphin, et à Fort-Dauphin, disait-on, l'anarchie triomphait. Les uns voulaient coloniser, étendre, sur l'île entière, Tautorité de la France; les autres trouvaient que Madagascar ne vaut rien et proposaient de l'abandonner.

Le 13 octobre 1669, deux navires jettent l'ancre dans le port de Soually (près Surate) et disent qu'à Fort-Dauphin on meurt de faim. Quinze jours après, la Mazarine annonce que la colonie manque de riz, de liqueurs et d'argent, qu'elle frappe des monnaies de cuivre et que ces monnaies circulent au prix de l'argent.

Tout cela est fortement exagéré et entre pour peu de chose ou pour rien dans le refus d'aider le roi de Mangkasar.

Caron avait d'autres raisons.

En 1669, l'Angleterre a envoyé neuf navires ; la

1 SoucBU DE Rennbfort, op, cît.^ pp. 539 et8ui?.

Compagnie des Indes n'a pas donné signe de vie, et son prestige en a beaucoup souffert.

Caron était naturalisé français, mais il était resté, de cœur et d'àme, hollandais et huguenot. Il n'a pas voulu combattreses compatriotes, ses coreligionnaires, une Compagnie qu'il avait servie pendant vingt-deux ans, et il a eu l'habileté de faire retomber sur Montdevergue la déloyauté de sa décision ^

XVIIl. — Caron veut faire fortune, vite, et n'est pas difficile^sur les moyens.

La Force revient de Bassora avec six à sept cents mille francs d'or destinés à des marchands de Surate. Ces marchands s'entendent avec Caron pour entrer en fraude ce gros tas d'or.

Caron le charge dans son palanquin et se présente à l'une des portes de Surate. Les douaniers, prévenus par ses domestiques mores, lui barrent le passage. Il paye d'audace, crie, menace, fait l'homme d'importance, tourne bride sans être inquiété, et réussit à entrer par une autre porte. Au moment ou il tirait les sacs de son palanquin, arrive un officier du Gouverneur, qui l'accable de reproches et le prévient que le Grand Mogol va être informé.

C'est pour lui et pour la Compagnie une très mauvaise affaire.

Il se sent mal à l'aise. Sa situation, sa fortune et sa

1 SoucHU DE Rennefort, Op. oit., pp. 449 et suiv.

liberté sont en péril. Son arrogance tombe, il se fait tout petit et va trouver le P. Ambroise, ce moine qu^il voulait naguère mettre aux fers. Le bon moine usa de toute son influence, fît une large distribution de présents et le sauva ^

XIX. — Les Français sont las de sa tyrannie, de ses grands airs hautains et dédaigneux, des indélicatesses qu'ils devinaient ou découvraient. Ils décident de se plaindre à Paris et délèguent, comme porte-parole, le sieur Joubert, parent tlu sieur de Faye.

Caron en est vivement contrarié et cherche à se débarrasser des meneurs. Mais les Français forment bloc et le défient. Ne pouvant les entamer, il baisse le ton, leur jure qu'il n'a pas de mauvais desseins et leur fait des promesses qui valent juste

de Doris les serments amoureux.

En eflfet, le 7 janvier 1670, il fait partir, pour la France, la Force et la Marie. Joubert s'embarque sur la Marie et Thonnête Caron « le recommande » secrètement par écrit au capitaine, comme prison- » nier * » .

XX. — Dans l'assemblée du 15 mars 1668, Louis XIV paraissait renoncer à la colonisation de

1 SoucHU DB Rbnnbfort, op, cit,, pp. 465 et suiy. t SOOOHU DB RBNNBrORT, Op. oît., pp. 488 et 8ui?.

rîle Dauphine. En réalité cette œuvre était la piomière et la plus instante de ses préoccupations.

Le 30 mars 1669 il écrit à Montdevergue une nouvelle lettre qui parvient à Fort-Dauphin, par le Saint-Paidy le 2 octobre. Il lui reproche encore la dilapidation des fonds destinés au commerce des Indes. Il rinforme de la cassation des arrêts du Conseil souverain contraires à Caron. Il lui fait savoir que Champmargou est nommé lieutenant au gouverneur, qu'il fera les intérims, le remplacera provisoirement et sera reconnu par les troupes. Le roi le laisse libre de conserver son gouvernorat ou de prendre le congé qu'il a demandé : toutefois, il ne pourra partir aussi longtemps qu*il jugera sa présence nécessaire à Fort- Dauphin.

Tout cela est un passe-port pour la pensée royale. Ce que Louis XIV tient à dire, ce qui lui tient au cœur, c^est la colonisation. Il presse Montdevergue de hâter l'installation des établissementsprojetésdans les baies de Saint-Augustin et d'Antongil. Il lui fait remarquer que l'île de Madagascar nourrit des quantités énormes de bétail, que nécessairement la terre est bonne et propre à la culture. Il espère apprendre très prochainement que des colonies agricoles sont fondées et que les Français se livrent aux travaux des champs ^

1 CoLBB&T, op. oit,, t. III, 2* part. pp. 431 0i buît.

XXI. — Par lettre du même jour, Colbert met un peu de baume sur les blessures faîtes par Louis XIV. « Conformez-vous exactement, lui dit-il, à tous les » désirs du roi, ne partez en congé qu'après avoir » envoyé à Paris de bonnes nouvelles de l'île Dau- » phine, arrangez votre affaire avec Caron, même au » prix de quelques concessions. Vous pourrez alors » compter sur une belle récompense». En somme, Colbert pense, comme Louis XIV, queTîlede Madagascar est bonne à conserver. Ailleurs il dit le contraire. A parler franchement, je ne sais pas trop ce qu'il pense K

XXII. — D'après les Lazaristes, la lettre royale était accompagnée d'une note secrète prescrivant à Montdevergue de donner sa démission. Cette note serait offensante pour le caractère de Louis XIV et de Colbert. Ils diraient à Montdevergue, tout haut : « Fais ceci, fais cela, tu seras bien récompensé », et tout bas : « donne ta démission ». Pourquoi ces grands et fiers politiques auraient-ils eu recours à si futile subtilité?

Le Saint-Paul apporte, avec les lettres, les deux cordons de TOrdre de Saint-Michel que Caron a demandés pour lui et pour Faye. Il annonce, en même temps, l'arrivée d'une nouvelle flotte.

^ CoLBBRT, op. oit.f t III, 2* part., pp. 434 et suIt. — Lettre de Louis XIV aux directeurs de la Compagnie, Bibl. nat., Mse. S. F. 3012, CoLBBRT, loc, cit., p. 43L (Note).

Le Saint-^Denis et le Saint-Jacqvies, qui apportent de Surate un chargement de riz et de vin, annoncent le prochain départ pour la France,'de la Force et de la Ma7ne. Montdevergue charge le Saint-Denis de faire savoir à Paris ce mouvement de navires*,

XXIII. — Tandis que Montdevergue est traité durement en coupable, on n'a pour Caron que des prévenances et des amabilités.

Dans ses lettres et rapports du 15 octobre 1667, il raconte à Colbert ce qui s'est passé sur la flotte et dans la colonie, depuis son départ de la Rochelle pour Tile Dauphine jusqu'à son départ de Tîle Dauphine pour Surate.

Colbert lui répond, le 31 mars 1669. Il l'encense, le complimente, le félicite, le loue, trouve bien tout ce qu'il a fait, l'innocente de toutes les fautes commises. Dame! le roi, les directeurs, les actionnaires croient qu'il est indispensable, que de son intelligence, de sa vertu, de son génie dépend la fortune ou la ruine de la Compagnie. Par la volonté de Louis XJV et de Colbert, il planera sur l'entreprise, tout lui sera soumis, sa volonté, comme celle de la matrone romaine, fera loi.

Il s'est montré hostile à la colonisation de l'ile Dauphine : cherchez avec Faye, lui dit Colbert, s'il

1 SoucHU DK Rbnnbfort, op, eit,, pp. 513 et suit. — Mèm, de la Mission, t. IX, p. 556.

n*y aurait pas lieu de créer ailleurs un entrepôt entre la France et les Indes.

Montdevergue, le soupçonneux et trop clairvoyant Montdeyergue, le gêne : Caron et son collègue feront connaître, « avec liberté >, leur sentiment sur la conduite des gouverneurs et des officiers des troupes royales. Gouverneurs et officiers sont là pour le service de la Compagnie et pour faire ce que leur demanderont les directeurs. « Sa Majesté sera tou- » jours bien ayse d'estre informée s'ils répondent à » ses intentions ». Et s'ils n'y répondaient pas ! Elle saurait leur faire connaître son mécontentement et les rappeler au « véritable esprit de leur mission ».

L'affaire Marcara, continue Colbert, « nous £siit icy

» beaucoup de peine mais Sa Majesté, qui vous

» considère particulièrement, désire que vous receviez » toute sorte de saUsfacUon ; et en cas que vous en » ayez reçu déplaisir. Elle veut qu'en sa considéra- » tien vous n'en conserviez aucun souvenir » .

Colbert est heureux de pouvoir dire à Caron : votre femme reçoit ponctuellement sa pension , et Ton va lui demander de temps en temps, « si elle a besoin de » la protection du Roy pour les affaires de vostre » Êimille ».

A cela ne se borneront pas les bienfaits que lui réserve le roi. Il recevra, dans sa personne et dans la personne des siens, « des marques plus solides et plus » considérables de sa bienveillance ».

A la fin de mars 1669, le roi et Colbort devaient savoir que la vertu de Caron n'était pas saine, que sa loyauté était douteuse, que son dévoûment était incertain, mais, comme les amoureux, ils fermaient les yeux sur les tares et les imperfections de leur idole, volontairement se faisaient illusion, la voyaient comme ils auraient voulu qu'elle fût et pouvaient dire, comme Louis Bouilhet à une infidèle :

Ce que j*aimais, en toi, c^était ma propre ivresse '.

XXIV. — Dans une lettre du même jour (31 mars 1669), adressée au sieur de Faye, Colbort répète en partie ce qu'il a dit, à Caron, des incidents du voyage.

11 se félicite grandement que Faye ait trouvé, dans Caron, tant de secours et d'habileté. Après une si longue expérience des affaires des Indes et, dit-il, « tant d'honuestetés que nous avons toujours obser- » vées dans son procédé, je n'ay jamais douté que > nous luy dussions une bonne partie du succès de » Testablissement de nostre Compagnie ». Il espère que lui, Faye, donnera aux affaires un nouvel essor, que quelques succès dissiperont toute les inquiétudes et que, tout à Theure, tout ira pour le mieux.

La réussite de cette grande entreprise dépendant des deux directeurs, il les conjure de prendre leurs

1 Arch. de la Mar. — Ordres du roi pour les Compagnie* des Indee. 1069, foi. 28.

dispositions pour rester longtemps dans le pays.

Colbert renouvelle à Faye la recommandation faite à Caron d'étudier l'établissement d'un nouvel entrepôt, sur la route des Indes, pour remplacer, s'il y a lieu, celui de Fort -Dauphin.

Il remarque ensuite que Faye, dans toute sa correspondance, ne dit rien de ses rapports avec Montdevergue. Cette omission, dit-il, n'est pas involontaire et « nous en avons tiré une mauvaise conséquence». Le roi veut savoir comment ses ordres sont exécutés, pour donner satisfaction aux directeurs et faire repentir ceux qui ne se conformeraient pas à sa volonté.

Cette observation étrange sous la plume de Colbert, prouve que les accusations do Caron produisaient leur eflFet, que Montde vergue était suspecté, condamné et qu'on lui cherchait des torts.

Colbert aborde ensuite l'affaire Marcara. Il craint qu'elle ne mette la discorde entre les directeurs. II recommande à Faye de révoquer et de chasser Marcara, et de ne pas reculer devant quelques sacrifices pour donner à Caron toute satisfaction.

Faye, comme Montde vergue, flaire, dans Caron, rien moins qu'un homme de bien. Colbert devine cela et dit à Faye : « Remarquez qu'il a servi pendant vingt-deux ans la Compagnie orientale de Hollande sans donner lieu à aucune plainte; qu'il s'est fait naturaliser français; que sa famille est sous la protection du roi; qu il a seul l'expérience nécessaire pour faire

les établissements projetés ».«... quand bien mesme » vous trouveriez que la conduite du sieur Caron ne » seroit pas bonne, ce qui est très difficile à croire (et » mesme vous devez observer de n'ajouter foy à » tout ce qui vous sera dit sur ce sujet, à moins que » vous n'en ayez la preuve presque indubitable), vous » devez dissimuler, et toutefois en donner avis à la » Compagnie, jusqu'à ce que vous ayez acquis l'expé- » rience nécessaire pour soutenir tous les establisse- » mens qui seront faits. Vous devez considérer ce » point comme le plus important et le plus nécessaire » pour le bien d j la Compagnie ».

Caron, qui n'était pas une bête, voyait bien sa situation et devinait que Faye allait se mettre au courant, s'emparer peu à peu des affaires et le pousser dehors. Pour détourner de lui cette catastrophe, le moyen le plus radical lui parut le meilleur, et, quand la lettre de Colbert parvint à Surate, le pauvre M. de Faye était en terre depuis trois ou quatre mois.

Les singulières recommandations de Colbert montrent que la lumière se faisait sur Caron. Son habileté n'était pas douteuse, mais son honneur, sa probité, sou attachement à la Compagnie n'inspiraient plus guère confiance. On désirait secrètement son remplacement par un Français, et parce que ce Français n'était pas prêt, on continuait à l'accabler de prévenances, à le gaver de faveurs, à le traiter en homme indispensable.

Colbert, pour finir, annonce à Faye le prochain envoi d'une flotte de guerre, qui montrera, aux princes de TAsie, un « petit échantillon » de la puissance française ^ .

XXV. — Comme on l'a vu plus haut, Joubert, parent de Faye, a été délégué pour porter à Paris les plaintes des Français. On a vu aussi que Caron avait pris contre lui des mesures.

Quand Joubert voulut descendre à Fort-Dauphin, le capitaine l'informa qu'il était prisonnier.

Caron écrit à Montdevergue qu'il est à propos, pour des raisons particulières dont il informe la Compagnie, de retenir dans l'île Dauphine le sieur Joubert. Montdevergue et d'Epinay ne se croient pas tenus à si grande soumission à l'égard de M. Caron et laissent Joubert remplir sa mission.

La Force arrive à Port-Louis le 10 septembre 1670. Joubert veut partir de suite pour Paris, mais un ordre de Caron le retient prisonnier à bord jusqu'à ce que la Chambre générale ait reçu avis de son arrivée. Cette habile manœuvre donne le temps au sieur Venloot, hollandais, de remettre à la Chambre des lettres de Caron contre Joubert.

Celui-ci ne se tient pas pour battu. Il écrit à Col-

* Arch. de la Mar. — Ordres du roi pour les Compagnies des Indes, 1669, fol. 27. — Dép. de la Mar., fol. 130. — Colbhrt, op, oit., t. III, 2« part., pp. 439 et suiv.

bert^ et Colbert lui répond de venir de saite, par la poste, pour rendre compte de sa conduite.

Il se rend au siège de la Compagnie, remet les papiers qu'il a reçus pour elle et conte, « à cœur ouvert», ce qu'il sait. Son récit fut bien accueilli; mais quand il voulut parler de ses petits intérêts, Messieurs les directeurs lui dirent qu'il était parti de Surate sans ordre du sieur Caron, € et que bien loin

> qu'il deût demander de l'argent, il estoit trop heu** » reux d'avoir veu de si beaux Pays, sans qu'il luy en

> coûtât rien ».

Colbert pensa, au contraire, qu'il avait rendu des services et ordonna de le récompenser. Les directeurs ne le récompensèrent pas, ne l'employèrent plus et prirent dans son coffre les curiosités à leur convQ«<nance. Sans une ceinture de cinq cents vénitiennes, qu'il portait toujours sur soi, il serait mort de faim ^ .

XXVI. — Louis XIV était encore dans la joie de l'arrivée du Saint-Jean quand il reçut des lettres de Caron qui ruinaient, encore une fois, toutes ses espérances.

François Caron est d'apparence modeste, réservée, au style mielleux : il est papelard, ambitieux; son orgueil de gueux enrichi, sa tortueuse habileté percent dans sa signature au paraphe prétentieux et compliqué. Il est huguenot, hollandais, d'origine française

I SOUCBU DS RSNNBFORT, OJ). cU,, pp. 516, ïHt, 530 0t BUÎT.

et natif de Bruxelles. Il a été vingt-deux ans au service de la Compagnie orientale de Hollande. Sa probité n*a pas été suspectée et « vray sembla blement », dit Colbert, « il doit estre fidèle à la Compagnie puis- >► qu'il a remis icy en France sa femme et ses enfans » entre les mains du roy ». Il importe au bien du service qu'il jouisse, sans entraves de toute Tautorité qui appartient à sa qualité de directeur. Par suite, Colbert blâme et Louis XIV blâmera l'arrêt du Conseil souverain qui donne raison à Marcara contre Caron, et le roi reprochera à Montdevergue d'avoir obtenu ce jugement par un abus de son autorité. •

Caron veut diriger en maître les aflFaires commerciales et avoir la haute main sur les forces de terre et de mer, comme l'entendaient le roi et son ministre. Il veut éloigner de lui les regards indiscrets et tripoter â son aise, comme le lui a dit le sieur de Faye.

Montdevergue, homme de naissance (comme on disait dans ce temps-là)> chef d'armée, « soldat de > fortune et d'honneur », prêt à donner au roi sa fortune et sa vie, tient en mince estime des marchands qui ne s'exposent à aucun danger et ne travaillent que pour de l'argent. Il se défie de ce huguenot-hollandais, le croit capable de trahison et de duplicité, le surveille et le bride. L'avenir lui donnera raison ^

1 Colbert, op. cit.\ t III, 2« part, pp. 4J25et tuiv. — L. Paoliat, op. eit.y pp. 296 et suit. <- H. Froidbvaux, Un mémoire inédit de

XXVII . — Caron sent ce regard scrutateur, transperçant qui, tôt ou tard, s'il n'y met ordre, le tuera. Pour conjurer ce danger, il emplit de venin ses glandes vénénipares et le projette violemment sur son ennemi.

11 écrit au roi et aux directeurs qu'il a fait des eflForts considérables et surmonté des difficultés énormes, que tout marche maintenant à peu près bien, et qu'il compte sur un prochain succès. S'il n'a pas fait mieux et plus vite, c'est parce que Montdevergue l'a taquiné, gêné, entravé, diminué de tout son pouvoir, et a détourné, vers la colonisation de l'île Dauphine, les forces, les ressources et l'argent qui devaient servir au commerce des Indes. Il déclare que la situation est lamentable et qu'il ne peut s'associer à une affaire si mal conduite. Montdevergue sera rappelé, tout au moins hautement blâmé, ou il donnera sa démission.

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