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LES ORIGINES DES MALGACHES (SUITE

I. Les Sibanaka. — II. Les Tsimihelj. — III. Les AnUlaotra. IV. Les Betsileo. — V. Les Bara. — \1. Les Antimeriiia.

L Aax temps préhistoriques, des convnLsions planétaires, peut-être les mêmes qui engloutirent le continent lémurien, ont disloqué des monts de Touest du Betsimisaraka et creusé l'immense cuvette où s'est formé le lac Alaotra.

Ce lac est à huit cents mètres d'altitude, et les monts qui l'entourent le surplombent de deux à trois cents mètres. Jadis ses flots d'azur clapotaient sur ses premiers gradins, et sa surface était d'au moins 1 500 kilomètres carrés.

Fendant la série des âges, les pluies, les tempêtes, le tonnerre ont léché, mordu, déchiré les montagnes, et leurs débris, pulvérisés par le frottement, ont exhaussé le fond du lac. Le mouvement de rotation de la sphère a porté à l'ouest la plus grosse part de ces alluvions, et formé une plaine immense, fertile, mais insalubre. 11 ne reste plus qu'un lambeau du lac. Il se presse contre la bande orientale, ne mesure guère plus de 3fi0 kilomètres, et se déverse dans la mer des Indes par la coupure du Mangoro.

Vu des sommets qui l'environnent, le lac Aloatraest

d'une étrange beauté. Sa nappe immense est parsemée de petites îles qui portent des villages ou des forêts ; elle est diaprée d'îlots de Zozoro, de nénuphars et de lotus qui balancent mollement, au rjrthme des vaguelettes, leurs fleurs blanches, jaunes et bleues.

Les Sihanaka < lacustres >, « indépendants », € habitants des plaines inondables », se prétendent fils de la terre Antsihanaka et aussi vieux qu'elle.

€ Nous étions là », disent-ils, < lorsque les montagnes s'effondrèrent et que le lac remplit de ses eaux cette immense dépression. Alaotra, comme une mère, nous reçut en son giron, et depuis lors nous avons vécu de sa vie; nous avons peuplé ses îles et ses promontoires, et, à mesure qu'il a retiré ses eaux et resserré ses rives, nous nous sommes étendus sur les plaines fertilisées par son limon ».

Ils repoussent énergiquement toute parenté avec les Betsimisaraka, les Bezanozano, les Sakalava.

« Nous sommes », disent-ils « Sihanaka, habitants des plaines inondables, vivant de père en fils sur ces immenses étendues.

» Cette terre est la nôtre; c'est elle qui nous nourrit depuis les temps les plus reculés; ce lac, ces rizières sont à nous, nous ne sommes point venus dans ce pays, nous y sommes nés, nous en sommes l'émanation directe ».

Peut-être descendent-ils des Vazimba dont on trouve des tombeaux autour de leurs anciens villages.

Aux yeux des Sihanaka, les Vazîmba sont haineux, malfaisants et ne laissent pas aux hommes le soin de leur vengeance.

Ils ont peur d'eux, et parce qu'ils ont peur d'eux, ils les déifient : Deos fecit timor.

Que les Sihanaka descendent ou nom de Vazimba, ils sont plus industrieux que la plupart des Malgaches. François Martin a trouvé leurs cases et leurs villages mieux bâtis que ceux qu'il a vus dans les autres parties de l'île.

Il sait, par expérience, qu'ils sont braves.

Au mois de décembre 1667, il entre en ennemi dans leur province d'Ambouet. Il est complètement défait et ne sauve, comme François 1"", que l'honneur.

Ils sont heureux. Dans leurs terres alluvionnaires, tout vient à souhait, presque sans travail. Riches, sans regret du passé, sans souci de l'avenir, ils passent leurs jours doucement, paresseusement, exempts, dit Dumaine, des infirmités ordinaires de la vieillesse.

D'abord confinés autour du lac, ils ont essaimé sur les plateaux, et la pure race sihanaka ne se trouve plus que dans la terre ancestrale.

Ils construisent leurs villages dans les îles ou sur les bords du lac; dans ce dernier cas, ils les entourent de fossés profonds et de fortes haies de cactus épineux.

Ils ont des villages flottants qui suivent les mou-

yements d'ascension et de descension des eaux. Dans les temps préhistoriques, ils en avaient sur pilotis, comme nos ancêtres de la période néolithique.

Ils sont dolichocéphales, un peu prognates, de bonne taille, généralement noirs, les cheveux en vadrouille, la barbe peu abondante, le nez épaté, les lèvres fortes, les dents blanches. Comme dans toutes les tribus malgaches, les classes supérieures sont de plus haute taille, de teint plus clair, de race plus raffinée que les basses classes. Les femmes ont la physionomie douce et leurs traits sont plus agréables que ceux de l'homme.

Le Sihanaka de vingt ans est formé, marié, père de famille. A quinze ou dix-huit ans, la femme est mère. Au commencement de la puberté, elle a les seins hémisphériques ; bientôt ils deviennent plats , pendants, piriformes.

Le Sihanaka ignore les soins du corps; il est galeux, squameux, et la sénilité le touche de bonne heure.

Toute la famille vit pêle-mêle, dans la même case, au milieu d'une fourmillière de moustiques, de puces et de rats.

Les mariages, la vie conjugale, les funérailles sont à très peu près les mêmes que dans les autres pays malgaches.

Les Sihanaka ont pour dieu Andriamanitra. Mais ce dieu est trop doux, trop pacifique, trop patient,

trop roi-Soliveau et ne mérite qu'indiflFérence. Le hideux caïman les happe et les croque. A la bonne heure ! voilà un dieu qui remue ! On le vénère, on le respecte et, de temps en temps, on lui donne un bœuf à dévorer ^

IL — Parmi les peuplades de la seconde zone littorale, il faut citer les Tsimihety, « qui ne se coupent pas les cheveux » .

Des anthropologistes voient, dans les Tsimihety, des métis de Sakalava du Nord et de Betsimisaraka.

Les Sakalava du Nord sont noirs; les Betsimisaraka varient du noir au jaune foncé. Le mélange de ces deux races pouvait-il donner un type blanc, presque européen ?

D'après une légende, ils seraient les rejetons d'Auvergnats ou de languedociens qu'un cyclone aurait jetés sur la côte de Maroantsetra, dans la baie d'Antongil.

De temps immémorial, les Tsimihety sont fixés dans les forêts du Nord-Ouest de la baie d'Antongil. Au XVIII* siècle, ils n'avaient encore eu ni rois, ni reines et le livre de leur histoire était tout blanc.

^ Dr JjiFFRAY, Le basiin lacustre d'Alaotra d Madagascar (dans la Revue de Madagascar, avril, mai, juillet 1902). — A. Qrandidibr, L'Origine des Malgaches, — H. Froidevaux, Un explorateur inconnu au XVII* siècle f François Martin; Paris, imp, nat., MDCCCXCVI. — Louis Catat, op. cit,, p. 189. — Elisée Reclus, op. cit., t. XIV, p. 96.

Radama l"" les conquit sans coup férir, les traita humainement et, quand il mourut, ils se coupèrent les cheveux en signe de deuil. Néanmoins ils vivent à Técart des Hova, et loin des côtes.

Leur habillement se compose d*une chemise et d*une pagne, le plus souvent d'une pagne.

Ils font peu de cas des richesses, cultivent le moins possible et disent volontiers comme les Bezanozano, leurs voisins : <c N'allons pas plus loin, reposonsnous, le temps ne manque pas ».

« Les femmes », dit le capitaine Nèple, « sont » très jolies, généralement petites, de taille mince, » avec d'agréables mines éveillées, rappelant, par » quelques traits, nos provençales : les formes sont » distinguée^, les extrémités petites et les attaches » délicates ; la chevelure, presque lisse, longue, opu- » lente et très belle, est peignée généralement avec » une certaine coquetterie » .

Les Tsimihety ont une coutume qui rappelle les missions jésuites du Paraguay. A un signal de la matrone du chef, toutes les femmes sont debout; à un autre signal, elles pilent le riz; à des signaux successifs, elles vont à l'eau, mettent la marmitte sur le feu, servent les repas, etc.

Le dieu Zanahary ne fait ni bien ni mal, ne demande rien et reste de marbre à toutes les sollicitations. Le Tsimehity s'arrange de cela.

Pourtant il est fataliste. Il dit, comme le Musul-

man, ce qui arrive devait arriver, Zanahary Ta décidé à l'origine des choses. Si donc le feu prend à sa récolte ou à sa maison, il regarde brûler et ne bouge : c'était écrit! ^

III. — De temps immémorial, les côtes Ouest et Nord-Ouest ont reçu, — du Malabar, du Yémen, de l'Afrique, — des Arabes appelés Silamo « Musulmans » ou Antalaotra « Gens d'outre-mer ».

Ils conservaient les mœurs, coutumes et croyances de leurs pays.

Il y avait aussi des Persans et des Indiens au teint blanc, des Malaisiens au teint jaune, des Africains et des métis de toute la gamme des Noirs.

Ils étaient vassaux des rois sakalava du Boina. Mais riches et intelligents, ils épousaient les filles des chefs, amenaient à leurs mœurs, même à leur religion, beaucoup de rois, et dominaient leurs propres suzerains.

Ils habitaient les villes, les ports, parcouraient les côtes, remontaient les rivières, colportaient, de village en village, jusqu'au cœur du pays, des marchandises et des idées d'outre-mer *.

IV. — Les Antanosy donnaient au Betsileo, comme au désert du Sud, le nom d'Arindrano.

1 Rousseau, Le cercle-annexe de Mandritsara (dans la Rev. de Madagascar, juillet 1900). — Cap. Nbple, op, cit., t. I, pp.376 et suIy. » A. Grandidub, VOrigine des Malgaches, pp. 148-156.

Flacourt partage le pays en Petites-Eringdranes et Grandes-Eringdranes.

Les Petites-Eringdranes sont au Sud et arrosées par la Menaratra et la Ranomena, affluents de la Mananana.

Les Grandes-Eringdranes sont au Norc^; la Matsiatra, qui coupe deux fois le 21 • parallèle, les sépare de rimerina.

Des bouquets de bois couronnent les monticules des environs de Fianarantsoa.

Cette verdure, dans un pays complètement déboisé, repose agréablement la vue.

L'Ankaratra domine le plateau central. Il est le nœud de l'ossature de Madagascar. Sa hauteur est, par endroits, de 2 500 mètres. Le Tsiafajavona ou « Montagne nuageuse » atteint 2 590 mètres et même, d'après Alfred Grandidier, 2 680 mètres.

Les hauts pitons de ce massif sont des cônes d'éruption. Leurs laves ont coulé vers le Sud. Elisée Reclus cite une cheire de 40 kilomètres. D'autres, en grand nombre, couvrent de taches noires les argiles rouges.

Le plateau a Taspect d'un océan irrité subitement figé. Ce sont des vagues de lave, des déchirures de la croûte terrestre, des cicatrices produites par des tempêtes plutoniques effrayantes. Eh bien ! toutes ces convulsions, tous ces ébranlements, toutes ses débauches volcaniques ont fabriqué le sol le meilleur de

Madagascar, et c'est là que la population atteint son maximum de densité. On n'y fait pas quelques centaines de mètres, dit M. Alfred Grandidier, sans rencontrer des villages. Au temps de Flacourt, les Eringdranes pouvaient mettre en ligne 30 000 guerriers. EUçs comptent aujourd'hui 300 000 habitants et pourraient armer de 50 à 60 000 hommes.

Les Betsileo sont robustes, bien musclés, d'une hauteur moyenne de 1"66 ^ ; les femmes ne mesurent guère que 1°'52. Ils appartiennent à la même famille ethnique que les Antimerina, mais ils se sont tellement mêlés avec les Vazimba, avec les Arabes, avec les Nègres africains qu'ils n'ont plus rien ou presque plus rien du type malais. Les Antimerina pourraient nier leur parenté avec ces hommes à cheveux crépus, à lèvres épaisses, à nez aplati, à barbe peu fournie, noire et frisée, prognates ^.

Ils se divisent en deux castes : les ZanaJCandriana appelés aussi Hova et Tompomenakely « nobles, possesseurs de fiefs », et les Vohoaka ou Alompotsy « peuple, hommes libres ».

Toujours les rois Antimerina ont convoité le Betsileo. Souvent ils ont réussi à dominer sur quelques villages. Chaque fois les Betsileo ont réussi à les chasser.

En 1812, Radama I"" décide de noyer dans le sang

1 D*aprè8 Sibrée, la taille moyenne serait de ln>82. * Photographie du capitaine Néple.

toutes les révoltes, et l'on trouve à chaciue pas, dans le Betsileo, des traces de la férocité Antimerinite.

A Ifandana, par exemple, plusieurs milliers de Betsileo occupaient un poste inexpugnable et se défendaient désespérément.

Les vivres venant à leur manquer, la faim les affole et les force à capituler. Les Hova leur accordent la vie sauve et la liberté. Il est convenu qu'ils se rendront deux par deux, et sans armes. A mesure qu'ils viennent, confiants en leurs vainqueurs, ils sont égorgés et jetés dans une caverne où le docteur Catat a vu leurs ossements. Cette lâche et sanguinaire perfidie caractérise le peuple Hova.

Depuis ce massacre, les Betsileo ont perdu leur nom dH Invincibles et sont la proie des Antimerina.

Avant la conquête, le pays était divisé entre une infinité de Tompomenakely ou « Seigneurs », toujours occupés à se voler des hommes et des bœufs.

Les Tompomenakely passent aux Antimerina et ont sous leurs ordres les Andevohova ou « Esclaves du Hova ».

Tompomenakely et Andevohova pressurent et pompent, jusqu'à la moelle, le peuple vaincu.

Les Betsileo sont très respectueux des décisions du fokon olondj tribunal de famille et de conciliation.

Des individus nommés mpitory, qui connaissent la vénalité des juges hova et tous les détours, traquenards, fourrés du maquis de la chicane, imaginent

des causes de revendication, se garent du fokon'olona et, d^accord avec le gouvernement et les juges hova, ruinent le Betsileo et se partagent ses dépouilles.

Le gouverneur de Fianarantsoa n'était pas rétribué par l'Etat ; il devait même, au Premier Ministre, une forte remise. Nfttnmoins, quand ce gouverneur était un fripon, et c'était toujours le cas, il tirait si bien sur la justice qu'il lui restait, bon an mal an, un bénéfice de trois cent mille francs.

Le grand juge de Fianarantsoa était fils du gouverneur, ancien chef de cambrioleurs à Tananarive, chef des voleurs d'enfants et des voleurs de nuit ; tous les dimanches, le digne magistrat allait au plus grand temple de Fianarantsoa et dévotement, pieusement, avec autorité, prêchait, dans la chaire de vérité, la morale évangélique. Il écorchait ses administrés, mais il les édifiait et les mettait dans la voie du salut.

Les Antimerina ont facilement conquis les Betsileo, mais ils n'ont jamais pu obtenir d'eux qu'ils aient, pour la reine de Tananarive, représentée par des brigands, le respect religieux qu'ils ont pour leurs nobles et pour leurs chefs.

Les Betsileo, comme tous les Malgaches, croient aux ody. Les missionnaires catholiques et toutes les variétés de missionnaires anglais se les disputent, mais ne réussissent pas à les entamer. Ils croient seulement à la vertu du rhum qui les enivre et de la

musique qui les ravit. Quapt aux dieux, ils ne les haïssent pas, ils ne les aiment pas, ils ne les craignent pas : ils ne les comprennent pas, et leurs prétendues conversions n'existent que dans l'imagination, les rapports, comptes-rendus et relations des convertisseurs.

Les femmes partagent leurs cheveux en tresses et en ondes et les disposent avec art. Ces tresses et ces ondes sont infiniment plus gracieuses que Todieûx potiron dont nos femmes persistent à s'enlaidir.

Les Betsileo chantent et dansent comme les Antimerina, mais ils ont, plus que les Ântimerina et les autres peuplades septentrionales, le sentiment de l'art et de la poésie. Dans leurs chansons il y a du mouvement, de la vie, de la passion, un peu d'idéal ; les sculptures de leurs maisons, de leurs tombeaux, de leurs ustensiles de ménage sont naïves, mais Tartiste a du goût et de l'invention.

Les Betsileo sont éleveurs, agriculteurs et fabriquent des lamba qui sont renommés dans l'île entière.

Ils sont patients, doux, dociles, mais parce que le pays produit tout en abondance, presque sans travail, ils sont paresseux, indolents, luxurieux, vicieux.

Comme dans certaines tribus persanes, ils font précéder le mariage d*un « essai loyal » plus ou moins long. Le lien du mariage est si ténu, si léger, si mou, il laisse aux deux parties une liberté si complète,

qu'on peut voir, dans le mariage betsileo, le triomphe de Tamour libre et de Tunion libre, si chers au divin Platon.

Pourtant un chant populaire, recueilli il y a une quinzaine d'années, fait mourir de chagrin une femme répudiée.

Depuis quelque temps les ministres des différents cultes harcèlent les fiancés, leur font des sermons, des allocutions et des cadeaux. Des sermons et des allocutions il ne reste pas plus de traces dans leur esprit que du passage de l'aigle dans l'air et du poisson dans l'eau, mais les cadeaux produisent leur effet. Sans rien céder de son fétichisme, le bonhomme fait toutes les démonstrations extérieures que lui demande le prêtre ou le ministre.

Après ? Homme, femmes, enfants grouillent pêlemêle dans une étroite case. La pudeur et la décence sont inconnues, même de nom. Aucun voile. Les enfants imitent ce qu'ils voient faire, inconsciemment, pour s'amuser; les parents, ravis de leur précocité, rient à leurs ébats et les encouragent.

La femme, qui devrait être la morale vivante de la case, est négligente, paresseuse, ivrognesse, ne pense qu'à ses amours, se donne à qui lui plaît, à qui veut, pour se procurer de l'alcool et se soûler ^ .

» D' Catat, op. cit„ pp. 281 et suiv. — Cap. Kâple, op. cit., 1 1, pp. 292 et Buiv. — Abinal, op. oU., pp. 102 et suit. ; 219 et suiv. — ELisis Reclus, op.<, cit., t. XIV, p. 92.

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