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CHAPITRE III

RANAVALONA. — LA RÉACTION

Nous avons peut-être insisté trop longuement sur le règne de Radama I ; mais c'est parce que, à notre point de vue, les événements accomplis sous ce règne mettent fin à la première période de l'histoire de Madagascar, pendant laquelle on pourrait dire qu'elle était offerte au premier occupant. Désormais, nous sommes en présence d'une nation constituée ; la constitution n'est pas aussi serrée que celle d'une nation européenne moderne ; elle ressemble plutôt à ce qui existait chez nous au temps de la féodalité; l'Emime représentant le domaine royal, régi directement par le souverain, et les autres provinces gouvernées par des chefs dont le vasselage, affirmé en théorie, tend à devenir fictif selon la distance plus ou moins grande qui les sépare de la capitale. Cependant, le gouvernement central a presque partout des agents; il dispose des ports, dont il perçoit les douanes ; il envoie des expéditions contre les tribus révoltées et les soumet. Les rois de Madagascar sont plus maîtres de leur royaume que ne l'étaient du leur Philippe de Valois, Jean-le- Bon ou Charles V.

Si Radama n'eût été qu'une ombre de roi aux mains des Anglais, c'est eux qui, sans doute, eussent choisi son successeur. Mais ils étaient si peu les maîtres à la cour demi-barbare du roi défunt, que celle qui fut choisie, ou qui s'empara du trône, était leur plus implacable ennemie. Ranavalona, l'une des onze femmes de Radama et de plus, sa cousine, s'empara du pouvoir en faisant massacrer tous les princes qui avaient plus

de droits qu'elle à la couronne. Elle s'assura, par la connivence des prêtres, les suffrages du peuple, et fut proclamée le 10 août 1828. L'un de ses premiers actes fut de déchirer le traité conclu avec l'Angleterre. L'i^gent anglais fut publiquement insulté, et bien loin que des excuses lui fussent présentées, la Reine expliqua dans un kabar que ces violences avaient eu ieu par ordre des idoles.

Nous ne raconterons pas en détail ce règne sanguinaire, qui commença par des assassinats et continua par des assassinats. Ce fut un retour absolu à la superstition, à la barbarie, à l'ignorance du passé. Une seule chose subsista de ce que Radama avait fondé : l'unité territoriale. Ranavalona continua par la cruauté Tœuvre que le conquérant avait commencée. Et, bien qu'elle représentât le parti conservateur, féodal, si l'on peut ainsi parler, il n'y eut pas à son avènement la moindre tentative de rétablir l'ordre politique qui existait avant Radama.

Quoiqu'elle n'osât pas chasser tous les missionnaires, les chrétiens indigènes furent persécutés jusqu'à la mort.

L'influence anglaise ayant cessé, la France crut qu'elle pourrait, cette fois, prendre possession d'une île qu'elle convoitait depuis 200 ans sans avoir pu s'y établir. Le 15 juin 1829, une escadre, sous le commandement de M. de Gourbeyre, comprenant la frégate TerpsychorCy V Infatigable et le transport le Madagascar y quitta Bourbon pour se rendre à Madagascar. La Chevrette, la Nièvre et le Colibri se joignirent à cette escadre, qui jeta l'ancre devant Tamatave le 9 juillet. L'amiral avait pour instructions de se présenter amicalement; il était chargé de présents pour la reine des Hovas. Mais il devait réclamer d'elle la reconnaissance des droits de la France sur certains points de l'île, notamment Tintingue et Fort-Dauphin, et toute la , partie de la côte orientale

comprisô entre la rivière d'Yvondron et la baie d'Antongil inclusivement. En remettant cet ultimatum^ il devait laisser huit jours à la reine pour y répondre. M. de Gourbeyre se présenta d'abord au gouverneur de Tamatave, Andréa Soa, et lui demanda de transmettre à la reine, et les présents et les conditions énumérées ci-dessus. Il remarqua, pendant sa visite^ que des préparatifs de défense se poursuivaient activement ; que des munitions arrivaient de Tananarive. Il ne perdit pas de temps, écrivit aussitôt à la reine, lui laissant vingt jours pour répondre, et se retira à Tintingue, dont il reprit possession le 14 août, et qu'il se mit en devoir de fortifier. Il s'assura du concours des Betsimsaracs, que l'exécution faite sur eux par Radama n'avait pas absolument soumis. Andriamikaja, général en chef des Hovas, fit demander à l'amiral de quel droit il s'établissait à Tintingue. Celui-ci invoqua les droits de la France sur cette portion du littoral, et à son tour demanda satisfaction pour l'insulte faite à Tunde nos nationaux, M. Pincou, qui, ayant fait naufragé sur la côte, avait été réduit en esclavage et «avait dû se racheter pour 50 dollars. En même temps, il envoya M. Robin (secrétaire français du feu roi Radama) auprès de Ramanetack, rieveu et légitime successeur du monarque défunt, et qui s'était réfugié dans les îles Comores, pour le pousser à se mettre à la tête des Sakalaves du Nord, afin d'opérer une diversion sur la capitale. On remarquera que ces Sakalaves, à qui l'on envoyait Théritier légitime de Radama pour qu'ils lui rendissent son trône, sont ceux que l'on présente aujourd'hui comme absolument indépendants des Hovas, qui n'auraient jamais eu sur eux aucune autorité. Mais Ramanetack ne put rien tenter, car l'amiral français ne pouvait mettre à sa disposition que 60 mousquets et 20 barils de poudre, munitions insuffisantes contre les 20,000 hommes bien armés de Ranavalona.

M. de Gourbeyre, n'ayant reçu aucune réponse de la reine, bombarda Tamatave le 3 octobre ; il n'eut aucune peine à défaire les Hovas et à les mettre en déroute. Le 26 du même mois, il se présenta à Foulepointe; mais une panique s'empara de nos troupes, qui subirent une défaite. Celle-ci fut réparée, le 3 novembre, par une expédition sur Pointe-à-Larrée. Mais, alors, comme aujourd'hui, des entreprises sur les villes de la côte ne suffisaient pas à réduire les Hovas, qui se bornaient à porter en arrière leur ligne de défense et restaient cantonnés chez eux. Cependant, le gouvernement malgache entama des négociations ; il se montra un instant, semble-t-il, disposé à céder à la France les territoires qu'elle réclamait. Il ne le fît pas, et nos auteurs en accusent Tinfluence des missionnaires anglais. Nous voudrions qu'ils fournissent des preuves, car il. est à peine croyable que la féroce et barbare souveraine qui traquait ses sujets chrétiens comme des bêtes fauves, qui avait rendu fou de frayeur ragent anglais, et avait décrété l'expulsion de la plupart des missionnaires (1) se laissât conseiller par eux. Il est infiniment plus probable qu'elle suivit les inspirations naturelles à une épouse de Radama, en maintenant envers et contre tous, Tintégrité du territoire qu'il avait conquis et dont les habitants avaient accepté sa suprématie.

La mauvaise saison était venue et les opérations militaires ne purent être reprises, une fois les négo-

(1) En 1819, Radama avait fait une loi qui ne permettait aux missionnaires qu'un séjour de dix ans^ passé lequel ils devaient se conformer à toutes les lois du pays. En 1829, M. Griffith, l'un des missionnaires, ayant habité dix ans Madagascar, demanda à la reine la permission de rester plus longtemps et reçut Tordre de faire ses paquets et de partir. Cependant, après bien des négociations, il lui fut permis dé rester lîn an de plus. Il en fut de même pour un autre missionnaire, M. Gallien.

chait une occasion pour planter le pavillon français sur la côte occidentale, sur laquelle, jusqu'alors, nous n'avions jamais paru. Celle-ci lui sembla excellente ; il obtint delà jeune reine, le 14 juillet 1840, un acte de cession au roi des Français des îles de Nossi-Bé et Nossi-Cumba, et de ses droits de souveraineté sur la côte occidentale <Je Madagascar, depuis la baie de Passandava jusqu'au cap Saint-Vincent. On remarquera que ces territoires faisaient déjà, depuis près de vingt ans, partie du royaume conquis par Radama, et que Tsioumeka n'était qu'une vassale, justement révoltée sans doute par les mauvais traitements dont elle et ses sujets étaient victimes. Il n'en est pas moins vrai que, si à ce moment la France fut intervenue sur la grande terre pour prendre la défense des Sakalaves opprimés, elle eût pu légitimement établir sur eux son protectorat, et le monde civilisé eût applaudi à son iritei*vention. Mais elle se contenta d'accepter l'acte de cession de Tsioumeka. En 184?., Tsimiaro, roi d'Ankara, céda à M. Passot, officier français envoyé par l'amiral de Hell, l'île de Nossi-Missiou et tout le territoire d'Ankara, qui ne lui appartenait pas plus >que le précédent, puisqu'il fut impossible à l'officier français d'en prendre possession sans entrer en lutte avec les Hovas qui l'occupaient. Un autre traité fut conclu avec Andrian-Sala, qui nous cédait l'île de Nossi-Fali, qui lui appartenait, et plus tard l'Ile Mayotte, dont nous avons eu la possession incontestée jusqu'à ce jour.

Il est extrêmement difficile de déte^^miner quels étaient les droits réels de ces roitelets sur les territoires qu'ils nous concédaient ainsi. La plus grande confusion règne dans l'énoncé même de leurs prétendus royaumes, et dans leur définition géographique. Ainsi, bien que nous eussions reçu en 1840 la donation deNossi- Bé de la part de Tsioumeka, nous trouvons le titre de roi de Nossi-Bé accolé au nom de Tsimiaro, qui s'in-

titule aussi roi de Nossi-Fali, bien que nous ayons reçu cette dernière île de Andrian-Sala. D'ailleurs,, il il est inutile de discuter les droits que nous confèrent ces actes de cession. En tant qu'ils ont été suivis d'une prise immédiate de possession, ils sont valables, puisque, à ce moment, nous prenions sous notre protection les opprimés. En nous emparant de Nossi-Bé, de Nossi-Missiou et de Nossi-Fali, nous avons fait acte de bonne politique, et personne, après quarantetrois ans de possession ininterrompue, ne pourrait ni ne voudrait nous la disputer. Mais il en est tout autrement pour ce qui concerne la Grande Terre. Il n'y a pas, en politique, de prise de possession platonique* Dans quel but ces pauvres gens se sont-ils donnés à nous? Pour recevoir aide et protection. La leur avons-nous accordée ? Non ; nous nous sommes cantonnés dans ces îles, et nous avons signifié aux Hovas nos droits sur la terre ferme. Ces derniers ont continué leurs exactions. Les Sakalaves sont restés leurs sujets. Quand le gouvernement oppresseur de la reine barbare. a fait place au gouvernement plus doux de Radama II et de ses successeurs, les Sakalaves, nos prétendus sujets, en ont bénéficié; ils n'ont plus songé à se révolter. Et c'est après avoir laissé dormir pendant plus de quarante ans ces actes de cession, qui n étaient valables qu'en tant qu'ils étaient des promesses de secours^ que nous venons demander aux Sakalaves de se soumettre à nous. Pendant ce temps, des relations plus amicales se sont établies entre eux et les Hovas, au point qu'il suffit de quatre à cinq hommes de garnison dans chaque poste pour maintenir l'autorité des gouverneurs envoyés par le gouvernement central ; il n'y a aucun désir, aucun besoin de rupture ; l'unité, au contraire, tend à se former entre ces deux portions du peuple malgache. Et c'est maintenant que nous venons dire aux tribus du Nord- Ouest : « 11 y a quarante ans, l'on vous opprimait ;

nous accourons pour vous délivrer. » Cela paraît tellement absurde, que Ton se demande comment des esprits clairvoyants peuvent s'y laisser tromper. Ne vaudrait-il pas mieux avouer tout uniment, comme on Ta fait d'ailleurs, que nous voulons Madagascar, de droit ou de force, qu'après avoir pris le Nord-Ouest sous prétexte de droits récents, nous prendrons l'Est et le Sud sous prétexte de droits séculaires, et nous prendrons le tout sans aucun prétexte, s'il le faut? Nous reviendrons d'ailleurs sur cette question, en concluant cet aperçu historique, et quand nous raconterons, à l'aide de documents officiels, les négociations de Paris et de Tamatave.

Cependant, malgré les avertissements que les révoltes de ses sujets sakalaves lui donnaient,et l'amoindrissement d'autorité qui en résultait pour elle, la reine Ranavalona poursuivait à outrance sa politique de réaction. Elle réduisait par le fer et le feu les populations révoltées de la terre ferme, ique nous nous bornions, hélas, à défendre platonîquement. Enfin, le 13 mai 1845, à deux heures de l'après-midi, sans préliminaires, sans causes connues, les sujets Jrançais et anglais, les habitants de Tamatave et de ses environs furent' convoqués, par ordre de la reine, chez le grand juge Philibert où se trouvaient déjà réunis les officiers hovas et 150 hommes. On donna alors lecture de l'ukase suivant :

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