‹ MadagascarChapitre 35 sur 45 · ORDRE DE LA REINE · texte numérisé non relu

ORDRE DE LA REINE

A partir de ce jour, tous les habitants et commerçants seront tenus de prendre la loi malgache faite en ce jour, concernant les étrangers, c'est-à-dire de faire toutes les corvées de la reine, d'être assujettis à tous les travaux possibles, même ceux que font les esclaves ;

De prendre le tanguin, lorsque la loi les y oblige ;

D'être vendus et faits esclaves, s'ils ont des dettes ;

D'obéir à tous les officiers et même au dernier, des Hovas, ne leur accordant aucune des prérogatives que la loi malgache accorde à ses sujets ;

De ne sortir de Tatnatave sous aucun prétexte, et de ne faire aucun commerce avec l'intérieur de l'île.

Quinze jours de réflexion sont accordés aux traitants et commerçants. Si, à ce terme, ils n'ont pas accédé, leurs clôtures seront brisées, leurs marchandises livrées au vol et au pillage et eux-mêmes seront embarqués sur le premier navire qui se trouvera en rade. (H. d'Escamps. Hist. et Géog. de Madagascar, p. 161.)

On remarquera que cet ordre sauvage était signifié aux étrangers de toute nationalité. Français et Anglais s'unirent pour protester, mais il ne fut pas fait droit à leurs justes réclamations. Ils durent s'embarquer en toute hâte, livrant aux pillards malgaches leurs propriétés et leurs biens.

Il ne fut fait à cette loi barbare, à notre connaissance, que deux. exceptions. Deux étrangers restèrent à Madagascar, furent reçus à la cour comme par le passé, jouirent même de la faveur spéciale de la reine. Le lecteur s'écrie sans, doute : « Ce ne peuvent être que ces misérables missionnaires anglais, toujours habiles à s'insinuer partout. » Non, les missionnaires anglais étaient surtout les objets de la haine de Ranavalona, quoiqu'en disent nosauteurs anglophobes qui, de gaité de cœur, inventent un roman à propos de l'action occulte et jésuitique du missionnaire EUis et de ses collègues. Les deux européens qui, malgré Tukase de la sanguinaire Ranavalona, restèrent à Madagascar, purent en paix conserver leurs propriétés, leurs titres, leur influence, étaient deux Français, MM. de Lastelle et Laborde. Le premier était le factotum de la reine; à l'heure où elle faisait couler le sang à flots, il était en France, achetant pour elle des robes

et des parures. Le second a joué un beau rôle à Madagascar; il a dignement représenté la France dans ce pays ; il a, nous le croyons, usé de toute l'influence que sa destinée étrange et surtout que ses talents lui avaient donnée, pour empêcher le plus de mal et faire le plus de bien possible. Il a été la démonstration du système de conquête pacifique que nous préconisons ici, et s'il y avait eu à Madagascar plus de Français comme lui (sauf les réserves que nous aurons à faire sur sa participation au coup d'Etat médité par le'prince héritier contre sa mère) Madagascar serait peut-être aujourd'hui un royaume indépendant, jouissant d'une civilisation française et lié à la France par les relations les plus cordiales et les plus profitables pour les deux pays.

Nous ne raconterons pas en détail ce qui suivit. Le chef de notre station navale dans la mer des Indes, M. Romain Desfossés, s'entendit avec le capitaine Kelly, commandant du Conway^ navire de guerre britannique, et tous deux, après des tentatives infructueuses pour obtenir l'éparation, se décidèrent à bombarder Tamatave. (Juin 1845.) Les dommages infligés aux Malgaches furent sérieux ; cependant l'expédition franco-anglaise n'eut pas le succès que l'on pouvait espérer. Elle n'obtint aucun résultat pratique, et désormais Madagascar resta fermée systématiquement aux étrangers, à l'exception de nos deux compatriotes mentionnés plus haut.

Cette interdiction absolue pesa lourdement sur les îles voisines, Maurice et Bourbon, qui tiraient en grande partie leur subsistance de la grande île africaine. D'autre part, les Malgaches eux-mêmes en souffrirent, au moins ceux d'entr'eux qui avaient eu des rapports avec les européens et s'étaient accoutumés à l'échange. Aussi lorsque, en 1854, les autorités mauritiennes, toujours pratiques, offrirent de payer à la reine de Madagascar 15,000 dollars pour indemnités

du dommage causé à Tamatavepar le bombardement qui avait eu lieu neuf ans auparavant — ce qui équivalait, il faut le dire, à l'aveu d'une défaite — la reine s'empressa d'accepter. A cette occasion, les Anglais montrèrent peu de fierté ; peut-être pensaient-ils qu'il était absurde d'en montrer à l'égard d'une souveraine sauvage, quand un intérêt considérable était en jeu. On sait que le lion britannique est- assez chatouilleux d'ordinaire. En revanche, ils furent généreux, car, en payant seuls l'indemnité, ils obtinrent que le commerce malgache fut ouvert à toutes les nations. Notre colonie de la Réunion profita de l'initiative prise par ses voisins de Maurice.

Ces neuf ans d'interruption furent de sombres années à l'intérieur. Nous n'avons pas à raconter cette histoire: mais les rocs d'Antananarive la raconteront aux siècles futurs. Les chrétiens indigènes, au nombre de plusieurs milliers, furent soumis à toutes les tortures. Cette guerre d'extermination entreprise contre les chrétiens fut cependant impuissante à faire disparaître la flamme que l'Evangile avait allumée; les ruisseaux de sang l'alimentaient au lieu de l'éteindre. On vit, comme autrefois, des bourreaux embrasser la religion de leurs victimes."

Jusque-là il avait semblé que la civilisation de Madagascar, que son avenir dépendait de la façon dont elle saurait comprendre son intérêt à commercer avec les européens ; mais désormais il était démontré que ce mouvement avait des racines plus profondes ; que la conscience même des Malgaches, et non seulement leur intérêt, plaidait la cause de l'ordre nouveau, l'appelait avec ardeur et lui assurait le triomphe final.

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