CHAPITRE IV
l/iNFLUENCE FRANÇAISE A TANANARIVE (mM. LABORDE ET LAMBERT). — LA CONSPIRATION. — RADAMA II.
— LES CAUSES DE SA MORT. — RASOHÉRINA. — l'indemnité LAMBERT. — RANAVALO II.
Nous avons mentionné plus haut le nom d'un Français, M. de Lastelle qui, pendant le régime sanglant de Ranavalona, jouissait d'un certain prestige à la cour de cette reine. Il n'était pas le seul. Un autre Français habitait alors Antananarivo, où il jouissait d'une influence plus grande encore, et où il joua un rôle fort important. Cet homme était M. Laborde.
(( Il était né en France et fils d'un sellier aisé. Dans sa jeunesse il servit plusieurs années dans un régiment de cavalerie ; mais, tourmenté du désir de voir le monde, il fournit un remplaçant après la mort de son père et s'embarqua pour les Indes orientales. Il fonda à Bombay plusieurs fabriques pour la réparation des machines à vapeur et la confection des armes, établit une sellerie et fit de très bonnes affaires. Cependant son esprit mobile ne lui permettait pas de rester longtemps au même endroit. Il céda ses ateliers à un ami et partit en 1831 pour l'archipel indien. Le vaisseau qui le portait, assailli par une tempête, échoua contre la côte de Madagascar. M. Laborde perdit par ce naufrage non seulement ses biens, mais sa liberté; car, comme on sait, dans cette île hospitalière, tous les naufragés deviennent esclaves. Il fut conduit avec quelques-uns de ses compagnons d'infortune à Tanaiiarive pour y être vendu. Heureusement pour lui la
reine, informée qu'il savait fabriquer des armes et d'autres objets, le fit venir à sa cour et lui promit la liberté s'il s'engageait à la servir fidèlement pendant cinq ans. M. Laborde accepta l'offre, établit un atelier où il fabriqua toute espèce d'armes, et jusqu'à de petits canons, de la poudre et autres objets. Malgré sa haine contre les Européens, la reine finit par lui accorder sa confiance, et elle fit même assez grand cas de lui pour le consulter dans plusieurs entreprises importantes, si bien qu'il parvint à l'empêcher de prononcer plus d'une sentence de mort. Ce n'est pas seulement auprès de la reine que M. Laborde jouit d'un très grand crédit; il est très bien vu de la noblesse et du peuple. Ses excellentes qualités l'ont fait aimer de tout le monde, et tous ceux qui réclament ses conseils ou ses secours sont sûrs qu'il ne les leur refusera jamais. Il leur prête aide et assistance et se fait leur médecin et leur confident.
« Les cinq ans que M. Laborde devait rester au service de la reine se transformèrent en dix années. Sa protectrice lui donna une maison avec des terres et des esclaves, et, comme il s'est marié avec une femme du pays qui lui a donné un fils, il est probable qu'il restera toujours à Madagascar, quoiqu'il soit déjà libre depuis longtemps et maître de quitter l'île s'il le voulait.
« Indépendamment de sa fabrique d'armes et de poudre, cet homme industrieux a aussi établi une verrerie, une fabrique d'indigo, une savonnerie, une fabrique de bougies et une distillerie de rhum. Il a appris aux habitants à planter la canne à sucre d'une manière régulière et a essayé avec succès la culture du blé et de la vigne. Il a aussi voulu doter l'île des fruits et des légumes de l'Europe, et la plupart ont parfaitement réussi; mais malheureusement ses essais n'ont pas trouvé d'imitateurs... » (Ida Pfeififer, Voyage d Madagascar, p. 150 y passim.)
La description qui précède nous montre un homme évidemment destiné à continuer, à Madagascar, l'œuvre commencée par Farquhar et Hastie quelques années auparavant. Il semble en vérité que Madagascar doive être pacifiquement conquise à la civilisation par l'action combinée des deux grandes nations européennes. Farquhar donna des soldats à Radama; Laborde fournit à sa veuve des canons et de la poudre. Farquhar et Laborde travaillèrent l'un et l'autre, Vun autant que Vautre^ à ce résultat contre lequel il nous semble qu'il est aujourd'hui bien difficile de s'élever : l'unification de Madagascar.
En 1855, un autre Français, M. Lambert, négociant de l'île Maurice, mais originaire de Bretagne, fit son apparition à Madagascar. Il avait eu l'occasion de rendre un service à la reine, en ravitaillant ses troupes bloquées au Fort-Dauphin par des peuplades révoltées. Pour le dire en passant, n'est-il pas évident que les droits de la France sur Fort-Dauphin et sur le reste de nos anciens établissements, étaient bien peu de chose aux yeux de M. Lambert, puisqu'il prêtait la main aux Hovas qui y étaient assaillis? On ne songeait pas encore, à cette époque, à ressusciter en faveur de ces droits l'ombre de RicheUeu, de Colbert et de la Compagnie Orientale.
La reine, pour reconnaître ce service, permit à M. Lambert de venir à sa cour. Grande faveur, en un temps où tous les étrangers étaient proscrits de Tananarive. A partir de ce moment les deux Français, MM. Laborde et Lambert, travaillèrent ensemble, et leur influence à la cour devint toujours plus considérable.
Nous n'avons pas encore parlé d'un personnage appelé à jouer un rôle important dans ce récit. Il s'agit du prince Rakoto, héritier présomptif de la couronne, et fils putatif de Radama P^ La reine, sa mère, l'avait mis au monde deux ou trois ans après la mort de
son mari ; mais le miracle avait été mis, par les prêtres païens, sur le compte de Tombre de Radama, et sans doute il n'eût pas fait bon se montrer incrédule. Rakoto avait vingt-six ans en 1855. C'est encore à
^me pfeiffer que nous demanderons de nous le faire connaître :
« Le prince Rakoto, ou, pour l'appeler de son nom entier, Rakodond Radama, est un jeune homme de vingt-sept ans. Je ne lui trouvai, contre mon attente, rien de désagréable. Sa taille est courte et ramassée. Sa figure et son teint ne répondent à aucune des quatre races qui habitent Madagascar (1). Il a tout-àfait le type des grecs de Moldavie. Ses cheveux noirs sont crépus, mais non cotonneux ; ses yeux foncés sont pleins de feu et de vie ; il a la bouche bien faite et les dents belles. Ses traits expriment une bonté si candide qu'on se sent de suite attiré vers lui. Il s'habille souvent à l'européenne.
« Ce prince est également estimé et aimé des grands et des petits^ et au dire de MM. Lambert et Laborde, il mérite entièrement cette estime e.t cet amour. Autant la reine sa mère est cruelle, autant le fils est bon ; autant elle aime à verser Iç sang, autant il en a une hoireur invincible... » (page 153). Cependant, M*"^ Pfeiffer, avec le jugement qui la caractérise, après avoir passé quelque temps dans la compagnie du prince, dit plus loin : « J'eus souvent occasion de le voir et de l'observer; car il ne se passait guère de jour qu'il ne visitât M. Lambert. Je n'ai remarqué en lui d'autres défauts que trop peu de fermeté et de confiance en lui-même, et la seule chose que je redoute, si jamais le pouvoir arrive en ses mains, c'est qu'il
(1) M"^ Pfeiffer croit à la différence de races. Sans oser rien affirmer, nous pensons qu'il est plus probable que le«! Malgaches ont une seule et môme origine. Dans le cas du prince, on le voit, la question de race eut été très difficile à trancher.
n'ait pas Ténergie nécessaire pour exécuter ses bonnes intentions. »
De Taveu de tous les écrivains qui ont raconté l'histoire dramatique qui va suivre, le prince Rakoto était bon jusqu'à la faiblesse, et faible jusqu'à l'irrésolution. Il protégea nombre de victimes pendant les années sanglantes; il sauva, en particulier, beaucoup de chrétiens. Cependant, il ne professait lui-même aucune religion ; et les récits de M'"'' Pfeiffer concordent avec ceux des missionnaires pour nous donner l'opinion que ses mœurs étaient relâchées. Il avait une maîtresse, Marie, qu'il affichait publiquement. Avec cela, généreux, plein de grandes idées, aimant sincèrement son pays qu'il eût voulu grand et prospère. 11 avait une affection toute particulière pour MM. Laborde e Lambert qui. Français joviaux et bons vivants, étaient une compagnie plus agréable pour lui que celle des austères missionnaires anglais. Il préférait la civilisation de Paris à celle de l'Ecosse : il n'y a pas grand crime à cela, surtout pour un jeune prince encore à demi barbare. Cependant, il respectait les missionnaires et il écrivit lui-même à M. Ellis, à Londres, pour lui annoncer que le pays lui était rouvert ^insi qu'à ses collègues.
Bientôt après l'arrivée de M. Lambert, un complot se trama entre ces trois hommes. Quel en fut l'instigateur? Ce ne fut certainement pas M. Laborde, qui établi depuis longtemps dans l'île, comblé des bien faits de la reine, n'eût jamais songé par lui-même à se mêler de politique, et surtout de conspirations. M. Laborde nous semble avoir été, avant tout, un homme d'affaires. Français de cœur, nous n'en doutons pas, il ne songea cependant pas à donner Madagascar à la France, avant l'arrivée de Lambert. Il n'était pas retourné une seule fois dans sa patrie pendant tout le temps de son séjour; il avait épousé une femme malgache ; ses intérêts étaient ceux de son
pays d'adoption. S'il avait eu des vues révolutionnaires, il n'eût pas attendu que la reine eut soixantequatorze ans pour les mettre à exécution.
Bien que nous manquions absolument de données précises, tout porte à croire que le véritable auteur du complot fut M. Lambert. C'est lui d'ailleurs qui y joue le principal rôle. Quoique le dernier venu, il trouva le moyen de s'insinuer plus encore que M. Laborde dans l'intimité de Rakoto, au point qu'ils échangèrent le serment du sang, le plus sacré de tous, et qui faisait d'eux des alliés jusqu'à la mort.
Quel était ce complot ? Il s'agissait, en deux mots, de renverser la reine-mère et son premier ministre, le sinistre conseiller de tous ses crimes, pour mettre à sa place le prince Rakoto. La vie de la reine ne serait pas touchée; on se contenterait de la mettre dans rimpossibilité de régner et de nuire. Une révolution devait suivre ce coup d'État : le pays serait ouvert à tous, et la France ou l'Angleterre seraient appelées à y exercer leur protectorat.
Certes, la cruelle reine méritait bien d'être détrônée et plus encore. Mais ce qui frappe particulièrement dans ce complot, c'est la présence de son fils, et le rôle actif qu'il joue parmi les conspirateurs. Quoiqu'on en dise, quelque concession que l'on fasse au pays, aux mœurs, aux circonstances atténuantes en un mot, ce projet, chez le prince Rakoto, était une faute grave, nous allions dire un crime. Pour renverser la vieille
reine, il fallait s'attendre à du sang versé ; et qui sait, une fois la révolution commencée, si la mort même de sa mère ne deviendrait pas nécessaire? Il est probable que le prince ne se rendit pas compte du rôle parricide que Lambert voulait lui faire jouer.
^me pfeiffer, qui a été un acteur bien involontaire dans ce drame, et qui finit par s'y intéresser réellement et prendre parti pour les conspirateurs, écrit ceci : « Comme je l'ai déjà remarqué, il a de très
bonnes et de très nobles qualités, mais il manque de résolution et de caractère.; d'ailleurs son amour pour la reine est si grand qu'au moment décisif il pourrait bien manquer du courage nécessaire pour entreprendre quelque chose contre elle. » (Page 196.) C'est donc, nous le répétons, à M. Lambert qu'il faut faire remonter la responsabilité du coup d'État qui se préparait.
Nous serions tout disposés à excuser M. Lambert et même à le louer de cette initiative, si nous ne découvrions dans ce complot une pensée intéressée. Sous l'inspiration de son ami, Rakoto écrivit à Napoléon III une lettre, dont l'original ne se trouve malheureusement dans aucun des ouvrages que nous avons consultés. Il suppliait l'empereur de lui envoyer des troupes et des ingénieurs, pour l'aider à accomplir la révolution qu'il méditait ; il lui proposait « la fondation d'une grande compagnie pour l'exploitation de Madagascar. » C'est là qu'apparaît le motif intéressé des conseils de Lambert. Il devait être, nous le verrons dans la suite, le principal concessionnaire de cette grande entreprise.
Mais une lettre ne suffisait pas ; M. Lambert partit, en 1855, pour Paris, comme plénipotentiaire de Rakoto. L'histoire a d'étranges rapprochements. L'auteur du coup d'État en France, l'homme qui a tué la République pour s'élever à sa place, devait recevoir, trois ans après son attentat, l'offre d'aider à l'autre bout du monde, à l'accomplissement d'un autre coup d'État, beaucoup plus excusable, certes, mais presqu'aussi monstrueux, puisqu'il s'agissait d'un fils cherchant à détrôner sa mère. Napoléon III refusa. C'était le temps où l'alliance anglaise était à son apogée, la guerre de Crimée venait d'avoir lieu. Napoléon III renvoya Lambert au Foreign-Office dont le chef était lord Clarendon.
Lambert n'avait pas de chauvinisme exagéré. Il eut
sans doute préféré le protectorat de la France à celui de l'Angleterre, mais ce qui lui importait le plus, c'était sa grande compagnie. Il alla donc offrir, au nom du prince héritier révolté contre sa mère, le protectorat de Madagascar à TAngleterre. L'Angleterre — chose étrange — refusa, comme avait fait Napoléon III.
M. Lambert revint donc à Antananarivo, sans avoir pu intéresser aucune des deux gi*andes nations européennes à son complot. En même temps, un homme dont on a dit beaucoup de mal arrivait à Madagascar : cet homme était M. Ellis, délégué p9.r la Société des Missions de Londres, et appelé par un, message du prince Rakoto, lui annonçant que désormais, les 'portes de Madagascar étaient rouvertes aux missionnaires.
On ne peut pas citer une ligne qui prouve que M. Ellis fut l'émissaire de lord Clarendon auprès de la reine. Qu'il ait su le complot, cela ne fait pas de doute ; M. Lambert n'en faisait pas mystère à Paris et à Londres. Que, pour éviter tout danger inutile, il ait songé avant de débarquer à Tamatave à se mettre sous la sauvegarde du gouverneur de Maurice, cela se conçoit encore. On doit se rappeler que la vieille reine était alors plus implacable que jamais à l'égard des chrétiens, des protestants en particulier, car elle avait permis, à la sollicitation du prince Rakoto, qu'un jésuite français dît la messe dans la maison de M. Laborde. Ainsi, en 1855, le seul culte chrétien toléré à Antananarive était le culte catholique (1). Et c'est à ce momentlà que l'on représente un ministre de la religion
(1) « Il faut avoir quitté la patrie, pour savoir ce que dit au cœur d'un Français sur la terre étrangère le spectacle des cérémonies du culte catholique, pour comprendre à ce moment la joie de M. Lambert, de M. Laborde et de leurs amis. » (D'Escamps, p. 191). On sait le mot de M. Guizot : a La France au dehors c'est le Catholicisme. »
persécutée, M. EUis, comme parvenant à gagner l'oreille de la reine, du premier ministre, que dis-je, des ombiaches (sorciers) eux-mêmes, et de concert avec eux, préparant Tavortement du complot; avortement qui doit aboutir... à une recrudescence de persécution plus violente que jamais contre ses coreligionnaires! Ces choses-là n'ont pas le sens commun.
Il est vrai que M. EUis, intéressé par le naturel ouvert et sympathique de Rakoto, fut pris de pitié pour lui. Comme homme, comme citoyen d'un pays civilisé, il comprenait sans doute et approuvait ses aspirations libérales; mais comme ministre d'un Dieu de paix, il ne pouvait approuver la révolte du fils contre sa mère. Il le voyait, de plus, livré à de fâcheuses influences, épris de plaisirs et de fêtes ; il ne pouvait faire autrement que d'user de son autorité morale pour le rappeler au devoir. Si les prêtres catholiques alors présents à Antananarivo ne le firent pas, si les pères Finaz et Weber prirent part à la conspiration, ils eurent tort, et c'est eux que l'on peut à bon droit accuser de fausseté et d'immixtion dans les affaires politiques. Que l'on médite ces paroles de M. Francis Riaux : « Aussi, lorsqu'en quittant Madagascar pour venir à Paris, M. Lambert passa par Rome, les bonnes nouvelles qu'il apportait pour la religion catholique, lui valurent un excellent accueil au Vatican. » (Voyage de M"*^ Pfeiflfer, introduction, page XL).
Mais si M. Lambert n'avait pu réussir, malgré la sympathie du Vatican, dans sa mission politique, il ne renonça pas à son projet. Il avait obtenu préalablement du prince Rakoto, une concession datée du 28 juin 1855. Cette concession, accordée par le prince royal, mais non régnant, sans Tautorisation ni la participation de la reine, et, ce qui est plus important, d'aucun des grands du royaume, ni du peuple, que les somerains de Madagascar consultent toujours dans les grandes affaires, était ainsi conçue :
Chapitre premier. — Nous autorisons J. Lambert à former une Compagnie, dont Tobjet sera d'exploiter les mines de Madagascar, les forêts et toutes les terres situées sur les côtes et dans l'intérieur. La dite Compagnie aura le droit de faire des routes, des canaux, des chantiers de construction, des établissements d'utilité publique, de battre monnaie avec Teffigie du roi, en un mot de faire tout ce qu'elle jugera convenable pour le bien du pays.
Chapitre IL Art. 1^''. — Nous accordons et concédons à ladite Compagnie le privilège exclusif d'exploiter toutes les mines de Madagascar, y compris celles qui sont déjà connues, et celles qui pourront être subséquemment découvertes.
Art. 2. — Nous accordons et concédons également à ladite Compagnie, pour elle-même comme pour ceux qu'elle appellera à partager ses droits, le privilège de choisir, sur toutes les côtes et dans l'intérieur du pays, toutes les terres incultes. En conséquence, la Compagnie deviendra propriétaire des terres qu'elle aura choisies, aussitôt qu^elle nous aura avisés de sa prise de possession.
Art. 3. — La Compagnie ne paiera aucun impôt sur le minerai extrait, ni sur le bénéfice qu'elle en retirera.
Art. 4. — Les produits des mines et de la culture de Madagascarjouirontduprivilègede libre-exportation sans aucun impôt. La propriété de la Compagnie ne pourra point être taxée. Ce qui sera importé pour la Compagnie ne paiera «.ucun ipipôt.
Art. 5. — Nous abandonnons à cette Compagnie toutes les mines de Soatsimanampiovana, de sorte qu'elles puissent être immédiatement exploitées. Nous donnons aussi à la Compagnie la Maison de Soanié-
mua, jiour y établir jk?*? ti-avaux et àuii administratiou (1). »
(Jn le voit, c'est la cetjsioii de Madagascar toute entière, sans aucun revenu ni aucun pi*otit direct pour TEtat, que le prince consentait par cette étrange convention. Rien n'y est stipulé en fait de garanties ; pratiquement M. Lambert, — la Compagnie pouvant demeurer fictive — devenait le roi et le propriétaire de
nie.
Cei'tains écrivains ont prétendu que Rakoto a signé cette donation dans un festin, après des libations copieuses, mais d'autres s'indignent à cette supposition. Quant à nous, il nous semble, en nous plaçant au point de vue de son intérêt, de celui de son pays, qu'en signant cet acte, Rakoto devait être horsdesens, à moins qu'il n'eût résolu dans son cœur de faire de Lambert son associé au trône et son successeur éventuel.
Dans l'intérêt de la France comme dans celui de Madagascar, il est à regretter que cette convention n'ait pas été plus modérée. Elle eût été plus durable et moins illusoire. Elle n'eût pas causé la mort du malheureux prince qui la signa et qui, généreux jusqu'au bout, ne voulut pas s'en dédire. Si Lambert n'eût pas eu un appétit aussi formidable, Madagascar serait sans doute, à cette heure, exploitée — dans le bon sens — par une Compagnie française.
Muni de cette importante concession, et chargé de nouveau par le prince Rakoto, d'offrir à l'une des nations européennes le protectorat de Madagascar (2),
(1) Compagnie de Madagascar, foncière, industrielle et commerciale,, pp. 29 et 30.
(2) Le prince héritier savait-il exactement la signification du mot « protectorat? » Il est permis d'en douter, car, même pour des Français, il a souvent des significations fort dilïé*
Lambert revint en France. Bien qu'il se fût paré du tit^e de duc d'Emirne, il ne semble pas qu'il obtint beaucoup de succès auprès des banquiers de Paris, à qui la signature d'un jeune prétendant ne parut pas suffisante. Lambert le comprit, et retourna à Madagascar, déterminé à user de toute son influence pour hâter la révolution qui devait à la fois soulager cette île d'un horrible despotisme, et faire sa fortune à lui. Il débarqua à Madagascar le 13 mai 1857, non sans avoir acheté et apporté avec lui un grand nombre de magnifiques présents destinés à la reine, au prince et à la cour. Nous voudrions admirer sans réserves cet homme aventureux, dont l'ambition, en somme, avait pour objectif, outre son intérêt particulier, de donner à la France une colonie nouvelle. Mais nous ne pouvons nous empêcher de le trouver par trop dénué de scrupules et de délicatesse. Il pousse le fils contre sa mère; il obtient du fils ce que celui-ci, évidemment, n'aurait pas voulu donner s'il avait coïmu la portée des termes et leurs conséquences ; enfin, au moment où il se prépare à jouer le tout pour le tout, quand il va risquer, dans l'accomplissement de son complot, sa vie et celles de ses affiliés, il se fait accompagner par une femme de 60 ans, absolument étrangère à tous ses projets, auxquels il se garde bien de Tinitier : M""® Ida Pfeiffer. Il la présente à la cour, la fait assister aux fêtes données en l'honneur de son retour. Puis... écoutons plutôt M""® Pfeiffer elle-même :
rentes. « Dans le cours de notre conversation, le prince me demanda quel était le sens du mot protection, appliqué à une nation, qui en protège une autre. Je tâchai de lui expliquer que cette sorte de protection n'est qu'une espèce de souve^ raineté mitigée, exercée par la puissance protectrice, tout en laissant à la nation protégée une certaine latitude dans son propre gouvernement, à l'exclusion de toute autre influence étrangère. »
(\V. Ellis^ Visites à Madag.i p* 350).
« Le prince Rakoto et M. Lambert m'appelèrent alors dans une des chambres voisines, et le prince me déclara encore une fois que le traité particulier entre lui et ^L Lambert avait été conclu avec son parfait consentement, et queM. Ellis le calomniait en soutenant i[\i'\l était ivre en signant cet acte. Il ajouta que c'était sur sa demande que M. Lambert était revenu à Madagascar pour Taider, avec une partie de la noblesse et de Tarmée, à écarter du trône îa reine Ranavalona, sans lui ravir pourtant ni sa liberté, ni ses richesses, ni ses honneurs (1).
« M. Lambert... me lit voir dans la maison tout un petit arsenal de sabres, de poignards, de pistolets et de fusils destinés aux conjurés, ainsi que des sortes de plastrons en cuir assez solides pour résister aux coups de lance, et il termina en me disant que tous les préparatifs étaient faits, que le moment d'agir approchait, et que je devais sans cesse m'y tenir préparée.
« J'avoue que je fus saisie d'un sentiment tout particulier quand je me vis impliquée tout à coup dans un complot politique si considérable, et que, dans le premier moment, les idées les plus diverses me passèrent par la tète. Je ne pouvais pas me dissimuler qu'en cas d'échec ma vie courait le même danger que celle de M. Lambert; car, dans un pays comme Madagascar, où tout dépend de la volonté arbitraire du souverain, on confond sans peine l'innocent avec le coupable...
« Mes amis de Maurice m'avaient, il est vrai, détournée d'entreprendre ce voyage en compagnie de M. Lambert, et d'après ce que M. Ellis avait raconté,
(1) Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce langage rinfluence de Lambert. Plus le prince a hâte de déclarer que l'initiative vient de lui, plus nous avons la tendance à ne pas le croire. Il ne songerait pas à se défendre d'être influencé, s'il ne l'était pas.
comme aussi d'après quelques mots échappés à M. Lambert, j'aurais pu à peu près deviner ce dont il s'agissait; mais mon désir de connaître Madagascar était tçop grand pour ne pas faire taire toutes ces craintes. » (Ida Pfeiffer, page 190).
Ainsi, nous apprenons par ces lignes, d'abord, que M. Lambert ne craignait pas de compromettre dans ses complots une femme innocente, et qui paya de sa vie (on le verra plus tard) sa complicité involontaire; on ne saurait appeler cela de la délicatesse. De plus, que les secrets de M. Lambert étaient vaguement connus à Maurice, comme ils Tétaient en Europe, au Vatican, à Londres et à Paris, où lui-même les avait divulgués. Nous ne croyons donc pas que M. Ellis mérite qu'on lui fasse jouer le rôle de Méphistophélès, parce qu'il eut la prudence, lors de son séjour à Tananarive, d^avertir ses amis, ses coreligionnaires, les protestants indigènes persécutés, de ne pas tremper dans cette conspiration.
Si le complot de Lambert et du prince Rakoto ne réussit pas, ils ne purent s'en prendre qu'à euxmêmes. Ils l'avaient colporté à travers les mers : les jésuites, et par conséquent le Vatican, étaient dans leur confidence ; enfin, ils eurent l'imprudence de recruter à peu près ouvertement des partisans : « M. Lambert et ses amis comprirent qu'il fallait tout d'abord renverser Rainizouare et, dans cet espoir, ils n'hésitèrent pas à employer les moyens que pratiquaient depuis si longtemps les étrangers (1) : ils répandirent l'argent, distribuèrent des cadeaux, pour amener dans leur parti les grands et les courtisans. On approchait peu à peu du but, lorsque les Anglais, sentant le péril,
(1) M. Ellis avait reçu, non certes du gouvernement anglais, mais de la Société des Missions, des secours, en argent pour les malheureux persécutés. C'est de ces aumônes que Ton veut faire, entre ses mains, un moyen de corruptionpolitique I
jugèrent que le momeat était venu de porter un grand coup. Rainizouare avait été reçu comme pasteur dans la secte méthodiste, il fut prévenu par un de ses frères en religion, par l'entremise d'un Ho va, de tout ce qui se tramait contre lui. » (H. d'Escamps, p. 213).
Voit-on les chrétiens, traqués comme des bétes fauves, se mettant en communication avec un renégat — c'est-à-dire un de leurs plus cruels adversaires — pour l'avertir de ce qui le menace, alors surtout que le triomphe de ce renégat, c'était, pour eux, un redoublement de persécution (1) ?
Quoi qu'il en soit, le coup d'Etat avorta. Il faut lire tout au longj dans le livre si intéressant de M"'® Pfeiffer, l'histoire de ces péripéties. La reine apprit enfin ce que tant de gens savaient déjà: son fils, son propre fils conspirait contre elle. C'est la juste punition des tyrans, d'être privés même des affections les plus ordinaires. La femme sanguinaire, qui avait inondé son pays de sang, et réduit, assure-t-on, la population de l'ile de 20 à 30,000 âmes par an, ce monstre femelle avait un cœur de mère. Elle aimait son fils. Elle lui avait souvent peimis d'être généreux, de faire grâce ; grand sacrifice pour elle ! La nouvelle delà conspiration fut pour elle un châtiment plus douloureux peutêtre que des souffrances plus apparentes. Mais elle n'en laissa rien paraître. Elle défendit sous peine de ' ■ ■' " ■ ■■ ■■ ... .■ ^1
(1) Le complot était si peu secret, que voici ce que raconte M.- F. Riaux : « À mesure que M. Lambert approchait de Tananarive, Timpatience de son arrivée gagnait ses amis de la capitale. Le désir de voir arriver les Français, avec leprotectorat, allait jusqu'à la folie, dit une lettre d'un habitant d'Emirne ; de toutes parts on venait lui demander, ainsi qu'à M. Ëaborde, quand les Français arrivaient, comment leur éviter les ennuis de la route, etc., « et ces démonstrations, ajoute ce témoin oculaire, qui contrastaient sérieusement avec la terreur qui régnait alors à Tananarive, ne s'expliquent que par la confiance et la certitude du secours attendu.» (F. Riaux, Introduction au Voyage de Mme Pfeiffer, p. LX).
mort que Ton accusât son fils devant elle. Elle le tint dans son palais, en une sorte de détention honorable, et eut lair, quand elle démasqua la conjuration, de croire que c'était aussi bien contre le prince que contre ellemême que le complot s'était tramé.
Il fut d'abord question de faire périr tous les étrangers ; mais on craignit, sans doute, les revendications de la t'rance. On se contenta de décréter leur bannissement, après confiscation de tous leurs biens. On trouva politique de mettre cette expulsion sur le compte, non de la reine, mais du peuple. Le 17 juillet, dans la maison de M. Laborde, un kabar fut convoqué et la sentence communiquée à MM. Lambert, Laborde, jy^me pfeiffer, MM. Marins Arnauld, Goudot, le père Finaz, le père Webber. On remarquera la présence de ces deux «pères» parmi les conjurés. Ils avaient été longtemps sous des noms prétendus (mensonges pieux), abrités chez M. Laborde. En supposant que M. Ellis se soit trop mêlé d'affaires politiques, que dit-on de ces deux prêtres aidant un fils à détrôner sa mère ?
La colère de Ranavalona ne tomba pas toute entière sur les Français, mais elle n'en fut que plus terrible , pour les chrétiens indigènes. Le peuple est convoqué sur la place publique ; la reine lui fait dire que les priants se sont rassemblés malgré sa défense, pour prier et baptiser, qu'ils prêchent la république, l'affranchissement des esclaves, l'égalité de tous, et que dep étrangers ont donné de l'argent pour cela. (1) Le peuple est alors invité au massacre des pasteurs indigènes, ou chefs de la prière; les autres individus coupables d'avoir assisté aux réunions proscrites (il s'agit toujours des
(1) On voit que c'est bien au christianisme que la reine en voulait. Les chrétiens n'avaient pas conspiré (sauf de rares exceptions, car il paraîtrait que deux ou trois chrétiens se laissèrent gagner par M. Lambert), mais ils prêchaient Taffranchissement des esclaves en les admettant dans leurs églises.
réunions protestantes) doivent venir s'accuser euxmêmes et se soumettre à la punition qull plaira à la reine de leur infliger.
Bien que le prince eût averti sous main les principaux chrétiens indigènes, tous ne purent pas fuir. On vit alors des scènes admirables. Les seules victimes de la conspiration furent ceux qui n'avaient point conspiré. Ils se livrèrent comme chrétiens, on les punit comme traîtres, et, dit M. Riaux, peu partial cependant pour ces disciples de M. Ellis, « ils ne dénoncèrent personne et édifièrent le peuple, accouru en foule sur leur passage, par des cantiques que la mort seule arrêta sur leurs lèvres. »
Ils ne dénoncèrent personne : retenons cet aveu. Ce qu'ils ne firent pas pour sauver leur vie, comment l'auraient-ils fait quand leur vie n'était point menacée ? On le voit, la délation organisée par « les méthodistes » est, quand on y regarde de près, une pure invention.
La punition des blancs fut plus douce. La reine décida qu'ils seraient escortés jusqu'à Tamatave ; qu'ils auraient la permission d'emporter avec eux leur biens précieux, mais qu'elle reprenait tous leurs immeubles qui, d'ailleurs, « n'avaient jamais cessé de lui appartenir». Elle donna vingt-quatre heures seulement aux expulsés pour se préparer au départ. M. Laborde et sa famille, à Texception de son fils qui, né d'une femme malgache, était autorisé à rester, durent aussi partir, mais le surlendemain seulement. La reine semble avoir eu une certaine condescendance pour M. Laborde, qui lui avait rendu tant de services, et dont le rôle dans la conspiration avait été fort effacé.
La reine avait donné des ordres pour que l'on fît faire de longs détours aux expulsés, et qu'on les conduisît à travers les endroits les plus malsains du pays, dans l'espoir de causer ainsi leur mort, qu'elle n'avait
pas osé décréter. En effet les malheureux mirent cinquante-septjours à faire le voyage de Tananarive à Tamatave, que l'on accomplit d'ordinaire en six ou sept jours, Plusieurs soldats de l'escorte moururent de la fièvre. M. Lambert et M^^ Pfeiffer souffrirent beaucoup ; cette dernière ne se remit jamais complètement et succomba peu de temps après, le 27 octobre de Tannée suivante.
Le départ des Européens fut, nous l'avons dit, le signal de nouvelles atrocités. La terreur régna dans l'île, et particulièrement à Tananarive. Tel fut le seul résultat pratique de la révolution avortée. Cependant, l'année suivante, M. Laborde obtint la permission de revenir à Madagascar ; mais il ne put rentrer à Tananarive ; il dut se contenter d'habiter Tamatave, jusqu'au moment où la reine Ranavalona mourut, le 18 août 1861. Elle avait quatre-vingt un ans.