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CHAPITRE VI

CONCLUSION : NOS DROITS SÉCULAIRES A MADAGASCAR SONT ABROGÉS. — NOS DROITS MODERNES n'onT JAMAIS EXISTÉ. — LES NÉGOCIATEURS FRANÇAIS l/ONT RECONNU.

Quels sont doiic^ aujourd'hui, nos droits sur Madagascar?

Les droits qu'une nation peut avoir sur un territoire quelconque dépendent généralement de Tune des conditions suivantes :

1^ Possession depuis un temps immémorial ou par droit d'héritage;

2° Découverte;

3" Conquête;

4° Traités ou achat.

Il est évident que nous n^avoiis rien à réclamer du premier chef, ni du second, Madagascar ayant été découverte par les Portugais. Reste le droit de con- (luéte,. et celui que les traités peuvent nous avoir acquis.

Il est bien vrai que sous Louis XIV, il y eut une prise de possession officielle de Madagascar par la France. A cette époque, Madagascar était en état de complète barbarie, et nous avions le droit de nous en emparer au moins aussi bien que TAngleterre avait le droit de s'emparer de l'Amérique et des Indes. « Mais, dit un auteur fran(;ais^ ces droits, comme tous les droits, ont pour comllaires des obligations qui y cor i*espondent. Il faut que la puissance qui se jit souveraine d*un pays se monti-e en état, non-seulement de

s'y faire respecter, mais de faire respecter les tiers qui peuvenfjjêtre en relations avec lui... Nous avons à certaines époques rempli à Madagascar la condition nécessaire à l'affirmation de nos droits ; mais depuis 1830 la France ne possède pas un pouce de terrain dans Vile de Madagascar. Néanmoins, lors de la discussion de 1846 à laChambredes Députés, plusieurs orateurs soutinrent que notre position au suj^et de la grande île africaine était absolument la même que celle de l'Angleterre à Tégard de la NoUvelle-Hollande et de la Nouvelle-Zélande, la même que celle de la Hollande à Sumatra. C'était une erreur. L'Angleterre, il est vrai, n'occupe que quelques points de la Nouvelle-Hollande et de la Nouvelle-Zélande; la Hollande n'a pas absorbé dans sa domination l'autorité de tous les chefs de la grande île de l'archipel asiatique, et cependant aucune puissance européenne ne songe à contester leurs droits de souveraineté sur ces immenses possessions. Pourquoi ? c'est que, dans ces possessions, quelque éloignées qu'elles soient, l'Angleterre et la Hollande déploient les signes les plus manifestes de leur souveraineté. Elles n'y ont pas seulement arboré leur drapeau : elles y ont constitué des autorités qui les représentent et qui relèvent directement de leur couronne ; elles y entretiennent des forces nationales et y exercent leur pouvoir d'une manière assez efficace pour qu'à l'intérieur comme à l'extérieur nul n'ignore qu'elles y régnent... Tel n'était pas notre rôle à Madagascar, nous n'occupions, il faut le répéter, aucun point du territoire. Non seulement nous n'y exercions aucun des droits de la souveraineté, mais encore nous avions laissé Radama I**' se proclamer souverain de l'île entière et y agir en cette qualité à l'intérieur et à l'extérieur. Nous n'avions pas même protesté quand l'Angleterre, au lieu de s'adresser à nous, s'était adressée à Radama P*" et avait conclu avec lui, comme roi de Madagascar^ un traité pour la

suppression! de la traite des noirs. L'idée ne nous était pas même venue à lesprit de soutenir qu'une pareille convention, qui touchait à la culture et à Texploitation du pays dont nous nous disions les souverains, ne pouvait être faite qu'avec nous. Et plus tard, lorsque les Anglais eurent à venger leurs griefs, loin de nous en reconnaître responsables, nous nous étions considérés comme victimes comme eux de l'odieuse tyrannie des Hovas, et nous nous étions associés à eux pour obtenir en commun la réparation qui nous était due. Supposons que l'Angleterre eût agit seule^ et que, poussant les représailles aussi énergiquement qu'elle a l'habitude de le faire, elle eût exigé du gouvernement d'Émirne pour désarmer, à défaut d'un dédommagement pécuniaire, une cession de territoire : la France aurait-elle pu légitimement s'y opposer? Oui, moyennant un conflit, car avec la guerre on peut tout en politique ; mais, en droit strict, la France n'aurait rien eu à objecter à cette déclaration de l'Angleterre : qu'elle n'avait pas trouvé à Madagascar d'autre pouvoir que les Hovas.

« ... Cette question de droit est d'ailleurs tranchée aujourd'hui par le traité d'amitié et de commerce du 2 septembre 1861. Par cet acte, où Radama II est intervenu comme roi de Madagascar, nous avons reconnu sans restriction sa souveraineté sur toute Tile. A la suite de cette reconnaissance, deux consuls ont été accrédités auprès de lui, — - l'un qui réside à Tananarive, l'autre à Tamatave, — qui n'exercent leui-s fonctions qu'en vertu d'un exequatur délivré par- le souverain réel. » (Henri Galos, Revue des Deux-Mondes du l^»* octobre 1863, page 700).

Si un Français pouvait écrire ce qui précède en 1863, sans être taxé d'anti-patriotisme, nous nous demandons pourquoi ceux qui, en France, combattent la guerre actuelle comme contraire à la justice et à l'équité, redouteraient cette accusation. Il est vrai que,

tout à coup> nous sommes devenus anglophobes acharnés. Pour un peu, c'est à l'Angleterre que nous réclamerions les provinces que nous avons perdues.

Le traité de 1868, plus explicite encore que celui de 1861, reconnaît la pleine et entière souveraineté de la reine Ranavalona sur Madagascar tout entière. Depuis Radama P"* la France, à tort ou à raison, semble avoir pris à tâche d'affirmer qu'elle n'avait aucune prétention territoriale à Madagascar, qu'elle abandonnait les droits problématiques conquis sous Richelieu et sous Colbert par nos agents. Et quand, en 1854, l'Angleterre obtint de Madagascar, moyennant le paiement d'une indemnité, le droit pour elle et pour les autres nations de commercer de nouveau avec la grande île, dont notre colonie de la Réunion tire sa subsistance, le gouvernement anglais et celui de l'Empire, représentés le premier par lord Clarendon, le second par le comte Walewski, conclurent un arrangement définitif en vertu duquel aucun des deux gouvernements ne devait chercher à avoir l'avantage sur l'autre, mais que tout, dans l'avenir, devait être concerté entre eux. L'indépendance de Madagascar était reconnue comme le mode le plus juste et le plus équitable de maintenir des relations amicales avec cette île et d'encourager son commerce avec les colonies françaises et anglaises dans ces mers (1).

Revenir sur cette déclaration, sur cette sorte de convention internationale, faire abstraction du passée ne pas reconnaître les faits accomplis, s'obstiner à traiter un peuple organisé et unifié comme de simples Cana-

(1) Mac Leod, Ch. X, p. 137. — Ce livre écrit en 1865, très sympathique à la France, est dédié à Lord Clarendon. Dans sa dédicace, l'auteur loue le ministre anglais de sa politique désintéressée à l'égard de la grande île, et appelle Napoléon III, pour la même raison, « the enlightened emperor of the French. » On voit que l'Angleterre ne songeait pas alors, plus qu'avant ou qu'aujourd'hui, à s'annexer Madagascar.

. —Toques, c'est plus qu'une absurdité, c'est une folie. Le gouvernement anglais, plus expert que nous en matières coloniales, ne sera pas assez insensé pour nous faire la guerre à propos de Madagascar. Il n'en veut pas lui-même, car à qui fera-t-on croire que l'Angleterre aurait pendant soixante ans convoité cette île, y aurait dépensé son argent à soutenir de ténébreuses intrigues dignes du Conseil des Dix^ et ne l'aurait pas prise? Mais il s'agit de savoir si l'avantage de posséder à Madagascar quelques bastions où nos hommes mourront de fièvre, vaut la peine de nous mettre en froid avec le seul pays d'Europe qui ait, comme le nôtre, une politique libérale. (\'^oir la dépêche de Lord Granville à Lord Lyons, Livre Jaune, 1881-83, page 64).

Le,s écrivains qui poussent à la conquête de Madagascar sentent bien qu'ils ne peuvent, sans ridicule, ressusciter des droits prescrits par une si longue abstention. Aussi construisent-ils tout l'édifice de leurs espérances sur les traités conclus avec quelques chefs sakalaves on 1840 et 1841, et qui nous ont mis en possession de Nossi-Bé et de Mayotte. Nous avons là, assurent-ils, des droits nouveaux qu'il est temps de faire valoir.

Notons, en passant, que ces droits nouveaux sont eux-mêmes la négation des droits anciens. Pourquoi donner tant d'importance à des conventions conclues avec quelques chefs sauvages, si l'île entière nous appartient depuis plus de deux siècles?

De plus, comme nous l'avons fait remarquer, ces traités conclus avec des souverains dont le droit était fort discutable, puisque la partie de leur pays qui appartient à la Terre-Ferme était déjà aux mains des Hovas, ces traités ne furent pas suivis d'exécution. Nous ne voulûmes ou ne pûmes pas, à cette époque, prendre possession des territoires concédés* Nous ne prîmes pas la défense des Sakalaves opprimés. Depuis

plus de quarante ans, pour ce qiii concerne la terre ferme, ces conventions ont été lettre-morte. Pendant ce temps sont intervenus nos traités de 1861, 1863 et 1868 avec les Hovas, reconnaissant leur suprématie sur tout le pays, et ne faisant aucune allusion aux territoires cédés.

Il y a plus. Sur ces côtes nord-ouest j que nous réclamonsF aujourd'hui, les Hovas ont établi des douanes. Nos navires ont été soumis, comme ceux des autres nations, au paiement des droits, * et nos consuls n'ont jamais protesté, n'ont jamais réclamé rentrée en franchise de nos navires dans ces ports I

En vérité, ces faits devraient suffire. Il n'y aurait aucun déshonneur pour la France à reconnaître, aujourd'hui, rindépendance d'un petit peuple qu'elle a si souvent reconnue auparavant. Il y a, d'ailleurs, des faits plus probants encore, qui, nous l'espérons, convaincront tout lecteur non prévenu :

La convention, ou plutôt la cession Lambert, consentie par Radatna II en 1855, et renouvelée par lui en 1861, donnait au concessionnaire les mines de Soatsimanampioana, lesquelles sont justement comprises dans le territoire contenu entre les là et 16*"® parallèles que nous réclamons aujourd'hui. Or, lorsqu'après la mort de Radama la France accepta la somme de 1,200,000 francs en compensation de cette charte annulée, il est clair qu'elle reconnaissait du môme coup : 1° que Radama avait pu le droit de faire ce don ; 2° que ce territoire ne nous appartenait plus désormais.

Enfin, on sait quelle importance fut donnée à l'affaire du boutre français le Touélé,. qui eut lieu au mois de mars 1881.

Le patron de ce navire, son fils et deux matelots, furent assassinés dans un endroit nommé Marambitsy, non loin de Majunga. L'équipage était arabe,

dant une amie de Laborde et de Lambert, Sans persécuter les néophytes protestants, elle leur imposa certaines restrictions gênantes, mais se montra plus facile aux missions catholiques. Au fond, elle avait aimé son mari et se montra animée du même esprit^ avec un plus grand tact politique. Elle signa, le 27 juin 1865, un traité de commerce avec l'Angleterre, assez semblable à celui qui avait été conclu en 1862 avec la France ; elle en fit un autre deux ans après avec les États-Unis. Ces deux puissances, comme la France elle-même (qui avait accrédité M. Laborde comme son consul à Madagascar) reconnaissaient l'existence et Tindépendance du royaume de Madagascar. Peu de temps après, au moment où des négociations étaient engagées avec la France pour le nouveau traité de commerce, la reine mourut le " l''^ avril 1868 après avoir reçu in extremis le baptême catholique. Etrange conversion d'une reine qui aurait été mise sur le trône par un€ coalition de méthodistes et de païens I

Une femme succéda à celle qui venait de mourir : sa cousine Ramoma, qui prit en montant sur le trône le nom de Ranavolana IL Celle-ci avait été élevée dans les écoles protestantes ; d'où nos auteurs concluent que les « méthodistes », toujours associés à leurs bons amis les sorciers, furent la cause de son élévation. Il est certain qu'à partir de ce moment l'œuvre de la civilisation prit un nouvel essor. Aux fêtes du couronnement, des innovations furent introduites; elles eurent un caractère chrétien, au lieu d'être entourées, comme auparavant,^ de cérémonies idolâtres. Un code de lois, qui n'a point été rédigé par les missionnaires, mais dont les dispositions libérales portent l'empreinte du christianisme, fut adopté. Désormais, il faut l'avouer, les jésuites eurent peu d'influence à la cour et Ion put croire que Madagascar était en train de devenir une nation pro-

testante. Le premier ministre, à l'horreur de nos anglophobes, citait l'Écriture Sainte. Aussi, à partir de ce moment, commence-t-on à entendre en France, les gémissements des préfets apostoliques de Madagascar. Ils ne craignent pas de dire, eux, qu'ils sont les soldats de la France ; mais que si leur pays ne les soutient pas, ils offriront à l'Angleterre l'honneur de la représenter. (Voir la lettre du Père de la Veyssière, citée par M. Georges Périn, à la Chambre, le 23 mars 1884.)

Cependant, Ranavalona II signa, le 3 août 1868, un traité de commerce et d'amitié avec la France. C'est le dernier que nous ayons conclu avec Madagascar ; il est la répétition à peu près exacte des traités signés précédemment par Rasohérina avec l'Angleterre et les Etats-Unis. On le voit, à travers l'histoire de cette lie, et malgré ses révolutions intérieures, tous ses souverains sont dirigés par une même pensée : maintenir la balance égale entre les .nations étrangères; maintenir et affirmer envers tous l'indépendance et l'intégrité du royaume. Cette pensée, il n'est pas nécessaire de supposer qu'elle leur a été inspirée par des conseillers occultes ; elle devait se suggérer d'ellemême et s'imposer comme un dogme à une nation naissante.

Dans ce traité, nous signalons les articles III et IV qui ont donné lieu à une controverse dont nous nous occuperons plus loin. On trouvera le traité tout entier dans les notes qui accompagnent ce travail.

Nous sommes arrivés à la fin de notre revue historique, relative aux droits de la France. Les derniers événements survenus dans cette île, avant les démêlés relatifs à l'afifaire Laborde, au boutre Touélé, et enfin aux territoires du nord-ouest^ n'ont rien d'intéressant pour la question que nous étudions. Aux yeux de tout observateur impartial, de tout homme, libre-penseur, catholique ou protestant que n'aveugle pas l'esprit de

parti, rhistoire de cette dernière période de l'histoire de Madagascar est toute à l'honneur de cette jeune race qui fait, dans la civilisation, des pas de géant ; elle est à l'honneur aussi de ces vaillants pionniers de l'Evangile dont un chauvinisme insensé ou un fanatisme intolérant peut seul méconnaître le dévoùment. Un hôpital, le premier et le seul, a été fondé à Tananarive par un Écossais, le docteur Davidson, qui soigne jusqu'à cinq cents malades par jour, et dépense en aumônes une partie de ce traitement de 15,000 flancs que M. d'Escamps lui reproche fort. Les paisibles luthériens de Suède, qu'on ne saurait accuser d'intriguer pour la Grande-Bretagne, ont fondé une mission prospère dans le Betsileo, grande province au sud de l'Ankôva. Les quakers, la dénomination protestante la plus respectée, qui ne fait jamais la guerre et la flétrit en toute occasion, les quakers partagent avec les indépendants l'honneur d'évangéliser Madagascar. Un milliers d'écoles sont ouvertes dans le pays ; il n'est pas difficile de supposer, par ce qui se passe en France, que les écoles protestantes sont meilleures que les catholiques : voilà tout le secret du succès des Anglais. Mais en présence, d'une part, d'un culte qui ressemble étonnamment à leurs superstitions passées ; de l'autre, d'une religion intelligente qui leur montre un Dieu à qui l'on peut parler en langue intelligible, quoi d'étonnant que les Hovas choisissent la seconde? D'ailleurs, ils ne peuvent oublier que les missionnaires protestants sont arrivés les premiers; que c'est à eux qu'ils doivent leur grammaire et leur vocabulaire, en un mot, leur existence comme nation chrétienne (1).

Que les jésuites appellent à leur aide un plus grand nombre de missionnaires, s'ils en trouvent. Qu'ils

(1) Voir note A.

fassent pour leur cause les mêmes sacrifices d'argent et d'hommes que le christianisme anglais (nous ne disons pas le gouvernements sait accomplir chaque année. Mais qu'ils n'espèrent pas que l'argent et le sang de la France libérale et républicaine seront dépensés à Madagascar pour faire prévaloir, là-bas, le culte de la Vierge sur celui de Jésus-Christ.

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