AFFAIRES DE LA CÔTE NORD-OUEST
Nous avons déjà raconté le fâcheux incident qui eut lieu, au commencement de 1881, sur la côte occidentale, près de Majungà, et dans lequel l'équipage du boutre français le Touélé fut tué. Nous avons remarqué qu'à cette occasion le consul français, M. Meyer, reconnut de la manière la plus formelle la suzeraineté du gouvernement d'Emirne sur les Sakalaves du Nord-Ouest. Les Hovas payèrent une indemnité à la France, qui l'accepta.
Cependant, le 29 avril JL882,' M. Bandais, notre nouvel agent, écrivait une lettre extrêmement sèche au premier ministre hova, dans laquelle il faisait d'abord Ténumération de nos griefs, rappelait l'affaire Laborde, affirmait que pour celle du Touélé^ la satisfaction avait été dérisoire, et arrivant enfin à l'affaire principale, se plaignait de ce qu'un sieur Parrett était allé accomplir au mois de juin précédent à la côte Nord-Ouest une mission officielle, dans le but de faire échec « à une situation que les traités nous assuraient là depuis bien des années. »
La lettre se terminait par la menace de remettre au chef de la station navale le règlement de cette question, si le gouvernement Hova ne la réglait proihptement à la satisfaction de la France. (Voir le texte de cette lettre, qui ne figure pas au Lim^e Jaune^ dans le Livre Rouge malgache, 1881-82, page 80.)
Quel était ce sieur Parrett ? Quelle mission étaitallé accomplir à la côte Nord-Ouest? En quoi cette mis-
sîon était-elle un attentat à notre situation dans ces contrées ?
M. Parrett et M. Pickersgill se rendirent ensemble à Tépoque indiquée ci-dessus, à la côte Nord-Ouest. M. Parrett était inaprimeur; il avait, disait-on, une mission de la part du premier ministre. M. Pickersgill, missionnaire, eut l'imprudence de se joindre à lui, dans Tunique intention, assure-t-il, d'ouvrir des postes nouveaux. Ils n'avaient jamais visité cette partie de l'île et, sur la foi d'un voyageur allemand, croyaient sincèrement que l'autorité de Ranavalona ne s'étendait pas jusqu'ici; que la seule mention de son nom pourrait leur attirer un mauvais parti.
Arrivés à la baie de Passandava, les voyageurs découvrirent que, bien loin d'être hostiles aux Hovas, les Sakalaves du Nord-Ouest reconnaissaient leur suprématie. Les seules plaintes qu'ils entendirent, étaient formulées par certains chefs indigènes contre les gouverneurs hovas, qui ne se montrent pas toujours très scrupuleux, et qui empiètent assez souvent sur les libertés et les privilèges accordés à ces populations par Radama P**, lors de la conquête. Ici, les Anglais ne purent se défendre de faire de la politique. Ils méritent d'être blâmés, et ils l'ont été en Angleterre même par la plupart des personnes qui soutiennent les missions de Madagascar. Ils n'avaient aucun droit de se faire les avocats de ces populations. M. Pickersgill surtout, celui justement que M. Bandais ne nomme pas, se montra zélé dans cette affaire. Il conseilla aux Sakalaves d'envoyer à la reine une députation pour lui demander le redressement des torts dont ils se plaignaient; il offrit d'accompagner lui-même cette députation jusqu'à Tananarive. Son conseil et son offre furent acceptés; et les voyageurs revinrent à la capitale, accompagnés d'une sorte d'ambassade envoyée à la reine et au premier ministre par les Sakalaves du Nord-Ouest.
Nous n'hésitons pas à le reconnaître : ce voyage fut, de la part du missionnaire et de son compagnon, une faute grave. Mais ils ont en leur faveur des circonstances atté^ nuantes. Tout d'abord, il paraît assez naturel que des hommes qui ont en quelque sorte, enfanté un peuple, s'intéressent à son développement^ s'identifient avec lui ; surtout lorsque ces hommes sont les fils d'une nation libérale. Il n'y a pas à le nier, la politique malgache s'est souvent inspirée des conseils des missionnaires. Comment pourrait- il en être autrement? La reine, la plupart de ses ministres, ont appris à lire dans leurs écoles ; ils ont en eux la confiance la plus absolue ; leurs conseils, jusqu'à ce jour, ont contribué à la paix, à la prospérité, à la grandeur de la nation. Dans leurs rapports avec les Européens, notamment, il est parfaitement compréhensible que le missionnaire soit consulté par eux. Il y a là une position dangereuse, nous n'en disconvenons pas, pour l'homme le plus prudent, le plus décidéi à la neutralité absolue. Nous ne prétendrons pas que les missionnaires anglais aient été infaillibles; nous n'affirmerons pas que, dans leur amour pour les Hovas, un peuple né de leur parole, de leur travail et de leurs souffrances, EUis, Parrett, Pickersgill, Shaw ne se soient mêlés de ce qui ne les regardait pas. Ils ont parfois fait de la politique et ils en ont porté la peine : les premiers, par le blâme qui leur a été infligé par beaucoup de leurs propres compatriotes, et le dernier, par l'accusation absurde dont il fut l'objet, et par une captivité imméritée de deux mois.
Cependant, nous prions le lecteur de remarquer que, si les missionnaires ont, parfois, donne des conseils politiques, on ne peut leur reprocher de les avoir donnés en leur faveur, ni en faveur de leur pays natal. Quelque crédit qu'amènerait à la Société des missions l'abolition de l'esclavage domestique à Madagascar, par exemple, les missionnaires n'ont pas essayé
de Tobtenir par des conseils ni des manifestations politiques : c'est de la simple prédication de rÉvangile qu'ils l'attendent. Ils n'ont pas essayé non plus d'obtenir pour eux ce fameux droit de propriété peipétuelle que réclament les héritiers Laborde : leurs temples^ leurs écoles , leurs maisons appartiennent à la reine. Enfin, jamais ils n'ont agi de façon à faire croire qu'ils cherchaient à favoriser l'Angleterre aux dépens des autres nations. Non, le seul reproche qu'on puisse leur faire, c'est d'encourager les Malgaches dans la politique malgache, en un mot, de trop aimer leur pays d'adoption (1).
La députation sakalave fut reçue favorablement par la reine, qui lui donna satisfaction sur tous les points, ordonnant que, désormais, il y eût libre communication entre elle et ses vassaux sans que ceux-ci fussent
(1) Nous pourrions citer ici un exemple analogue, celui de la mission protestante française au Lessouto (Afrique australe). Il y a quelques années, ce petit pays eut des démêlés avec le gouvernement de la colonie du Cap. Le roi Moshesh envoya ses deux fils en ambassade en Angleterre, et pria les missionnaires français de les accompagner, ce à quoi ils consentirent. Ainsi, on vit à Londres une ambassade politique, ayant pour but d'apporter à la reine des plaintes contre ses sujets du Cap, et conduite par des pasteurs français 1 Cependant, personne en Angleterre ne songea à accuser ces derniers de s'immiscer dans des affaires qui ne les concernaient point. On aurait eu beau jeu, cependant, puisqu'ils étaient étrangers, à les accuser d'avoir excité contre les Anglais Moshesh et sa tribu.
Les missionnaires protestants sont à peu près partout, et comme l'Angleterre est le premier pays protestant du monde, c'est elle qui, daçs les missions protestantes, est la plus largement représentée, de môme que la France fournit le plus grand nombre de missionnaires catholiques. Il ne s'en suit pas que son gouvernement soit pour quelque chose dans ce prosélytisme. Il y a des missionnaires anglais en France môme, comme il y a des jésuites français à Londres, et ceux-ci songeront plutôt à conquérir l'Angleterre, que les paisibles elergymen à conquémr la France.
obligés de passer par Tintermédiaire des gouverneurs locaux. C'est alors qu'eut lieu la remise des drapeaux, qui devait donner naissance à tant de complications. « Quel drapeau avez-vous? » demanda la reine aux envoyés. « Un drapeau rouge » répondirent-ils. (Ce n'était donc pas le drapeau tricolore qui flottait auparavant sur ces territoires.) « Mais, leur répondit-on, votre couleur est celle des Arabes ; êtes-vous donc Arabes? )) — « Nous sommes Malgaches, nos chefs sont vos enfants. » — « Prenez alors mon drapeau » leur dit la reine. Les ambassadeurs le prirent sans difficulté, et le rapportèrent triomphalement. On hissa le nouveau pavillon à la place du vieux drapeau rouge, dernier vestige, sans doute, de l'indépendance des Sakalaves, mais qui, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec le drapeau français.
C'est alors que le gouvernement de notre colonie de Nossi-Bé s'émut, et défendit au vieux Tsimahio de Nossi-Mitsiou d'accepter le drapeau hova. Celui-ci obéit ; les gens delà terre ferme furent moins faciles à influencer. Il fallut qu'au mois de juin 1882 le commandant Le Timbre allât lui-même arracher les drapeaux hovas qu'il remplaça par le drapeau tricolore. Les Sakalaves laissèrent faire; il leur importe peu qui les gouverne, et il est assez probable que le sentiment national n'est pas encore très développé chez eux; mais les Hovas protestèrent, affirmant toujours et en toutes rencontres que ces territotres sont à eux depuis Radama P'', qu'un grand nombre des leurs s'y sont établis, que les populations du pays commencent à ressentir les bienfaits d'une administration unique pour toute l'île, et qu'enfin, ils ne céderaient qu'à la force une partie de ce qu'ils considèrent depuis si longtemps comme leur patrimoine.
Que l'on veuille bien lire (Livre Jaune 1881-83, annexe III à la dépèche de Tananarive en date du 18 mai 1882, page 35) là lettre écrite par le ministre des
affaires étrangères du gouvernement hova à M. Baudais, on y verra que ce gouvernement ne se contenta pas de protester; il donna des raisons. La première, tout naturellement, est tirée du traité d'amitié et de commerce de 1868, qui reconnaît à la reine le titre de Reine de ' Madagascar et ne stipule aucun droit de notre part, ne réserve aucune partie de Tile.
La seconde, c'est que les navires français abordant dans la baie de Passandava et dans tous les ports de la côte Nord-Ouest payaient des droits de douane sans aucune protestation : reconnaissance évidente de la souveraineté des Ho vas : « J'ai en ma possession des lettres du consul de France adressées à notre ancien fonctionnaire pour les affaires étrangères relatives à des plaintes d'un sujet français qui faisait le commerce dans ces postes. Il y est clairement spécifié que la France sait que ces territoires nous appartiennent, o
M. Bandais ne répondit pas à ces raisons ; le commandant Le Timbre, comme nous l'avons vu, s'en alla arracher les deux malheureux drapeaux, cause ou prétexte du litige. Il vint ensuite à Tamatave, et mit l'embargo sur la marine malgache, représentée par un seul et unique navire : VAntananarivo.
Tous ces événements avaient produit une grande émotion dans le pays. Tananarive était en grand émoi. Les Français y devinrent moins populaires que jamais, et le consul, soit qu'il craignit pour sa dignité, soit qu'il voulût impressionner le gouvernement hova par une sorte de rupture, se transporta à Tamatave^ laissant au consulat son chancelier comme seul représentant de la France. On se rappelle que ce chancelier est M. Campan, l'un des héritiers Laborde, Malgache par sa mère. On reconnaîtra que laisser l'autorité consulaire à un hom.me dont les prétentions personnelles étaient en partie la cause du différend et qui, né dans le pays, ne pouvait avoir sur ses compatriotes qu'une autorité morale bien amoindrie,
était tout au moins imprudent. Aussi n'est-il point surprenant qu'après le départ de M. Baudais, la populace de Tananarive n'ait pas eu beaucoup d'égards pour M. Campan ; que des menaces se soient élevées, et qu'un placard ait été nuitamment apposé à sa porte. Le peuple le considérait comme une sorte de transfuge; on eût respecté un Français d'Europe; on ne respecta pas un homme du pays. Cependant, le gouvernement malgache fit son devoir: il prit M. Campan sous sa protection. Mais les troubles devenaient graves, et le consul décida d'appeler son chancelier à à Tamatave (1).
Le gouvernement malgache décida alors d'envoyer une ambassade en Europe. Il délégua à cet effet deux fonctionnaires, accompagnés de trois secrétaires ou interprètes. Le premi^er 'ambassadeur était Ravoninahitriniavaro, ministre des affaires étrangères.
(1) Disons tout de suite ici, que, à ce moment et plus tard encore, quand les hostilités commencèrent, les missionnaires anglais, bien loin d'exciter le peuple à la haine des Français et à la vengeance, comme on ose les en accuser, conseillèrent la modération, la patience et la charité. On sait quelles furent les paroles de la reine après le bombardement de Tamatave : « Les Français ne nous ont donné que vingtquatre heures ; nous donnons à ceux de Tananarive huit jours pour s'en aller à la côte, et s'ils n'ont pas de porteurs, nous leur en fournirons. » S'il n'y a pas eu massacre général des Français, comme M. Baudais paraissait le craindre, si les pères Jésuites et les sœurs de charité ont été respectés, escortés, protégés, c^est à l'influence de la religion apportée par les missionnaires anglais qu'on le doit. Il est vrai qu'ils n'ont pas prêché la soumission à nos exigences; l'eussent-ils fait, que le peuple Hova ne les eût pas écoutés. Mais nos missionnaires catholiques eux-mêmes n'auraient pas osé conseiller cela.