CHAPITRE IX
Le Christianisme à l'œuvre.
A partir des dernières années du règne de Rasoahérina, la Société de Londres n'a plus le monopole de l'évangélisation à Madagascar. Les cruelles persécutions de Ranavalona I avaient attiré l'attention des chrétiens européens sur cette jeune église si douloureusement éprouvée, et lorsqu'en 1 863, l'édit de tolérance fut publié, les témoignages de sympathie affluèrent de toutes parts. Le nombre des missionnaires fut augmenté; une collecte faite dans les églises dissidentes anglaises permit d'envoyer à Madagascar M. James Sibree, avec la mission de bâtir des églises en commémoration des martyrs malgaches, et
les ouvriers évangéliques furent débordés de travail. « Prêcher dans la ville et dans la campagne, guider et encourager le développement de la vie d'église, instruire les nombreux catéchumènes, surveiller et diriger les écoles, et surtout conduire les classes bibliques qui formaient alors une importante branche de l'œuvre », telle était la tâche qui incombait aux 10 ou 12 missionnaires de la Société. Elle dépassait leurs forces, surtout en face de Tavidité que montraient les indigènes pour toute espèce de réunions. « Je me souviens, dit M. Cousins, d'avoir entendu un jour un prédicateur indigène s'étendre sur les privilèges religieux des habitants de Tananarive, et leur en fournir l'exemple suivant : vous pouvez suivre le lundi telle ou telle réunion, le mardi telle autre, et ainsi de suite, jusqu'au samedi, où, n'en trouvant aucune d'instituée, l'orateur se rabattit sur la nécessité d'en faire une préparation au dimanche et l'appela, ce qu'il est en effet, le jour du blanchissage ! » Aujourd'hui même, les cultes y durent facilement deux ou trois heures, et il n'v a jamais pénurie d'orateurs.
Aussi, lorsque vers 1862, la Société des Amis ou Quakers proposa aux autres missionnaires de venir les aider, elle reçut un
accueil empressé, et une récente lettre de M. Sewell constatait que les deux sociétés avaient toujours vécu en excellents termes. Nous résumerons ici l'œuvre particulière des Amis, d'après un volume écrit par William Johnson, qui fut la première victime des fahavalos en novembre i8g5.
Joseph Sewell arriva à Tananarive en 1867, avec Louis et Sarah Street, des États-Unis. L'œuvre scolaire leur fut confiée en grande partie, et ils s'en occupèrent avec succès. Par suite du surcroît de travail imposé aux missionnaires après la conversion de Ranavalona II, une des congrégations de Tananarive tomba entièrement sous leur direction. En 1872, ils établirent une imprimerie à Faravohitra. La soigneuse organisation des districts confiés aux Amis a toujours excité l'admiration de tous ceux qui ont suivi leur œuvre de près, en même temps que leur abnégation et leur désintéressement, leur ont conquis des sympathies universelles. On se souvient qu'à l'époque récente où de pénibles tiraillements eurent lieu entre l'autorité française et la mission anglaise à Madagascar, l'œuvre de la Société des Amis fut toujours mise hors de cause parles autorités françaises, de même que
celle de la Mission norvégienne et des Anglicans, dont nous parlerons plus loin. M. Johnson résume ainsi les méthodes employées : « Le district est divisé en 5 parties, chacune sous le soin de l'un ou l'autre d'entre nous, et avec ses arrangements distincts pour l'évangélisation et l'œuvre scolaire. Les sous-districts sont visités régulièrement, pour causer avec les principaux membres des églises, donner de l'impulsion aux classes bibliques, discuter les affaires de chaque congrégation et les aider de nos conseils, réunir les instituteurs, examiner leur travail, régler leur salaire, leur procurer des Bibles, livres d'écoles, ardoises, etc.; s'occuper des malades et vendre les médicaments requis. Chaque semestre, les écoles sont assemblées en groupes pour un examen, et un rapport imprimé circule dans les églises. Une assemblée d'église, convoquée deux ou trois fois par an, et présidée par le missionnaire, règle les questions intéressant le district, comme la création de nouvelles congrégations, l'instruction des adultes, l'inspection des écoles, la nomination de pasteurs indigènes, etc.
Un travail missionnaire dans le Vakin'Ankaratra éprouva des difficultés particulières
au milieu d'une population immorale et grossière. M. Johnson caractérise ainsi l'enseignement qui leur était donné : « Nous leur enseignons que le christianisme n'est pas une sorte de corvée imposée par le gouvernement, que les missionnaires ne sont pas envoyés par la grande reine d'Angleterre pour diriger cette corvée, et que leur propre reine ne la réclame pas de leur part. »
C'est là que les missionnaires firent leurs premières armes comme docteurs. Les indigènes avaient une façon originale de s'administrer les médicaments, et qui devait produire de singuliers résultats. Lorsqu'ils avaient reçu une bouteille renfermant une solution quelconque, ils rentraient à la maison, faisaient accroupir toute la famille en rond, et la bouteille circulait jusqu'à complet épuisement du liquide. Ou, s'il s'agissait de poudres, on brûlait soigneusement la poudre avec le papier, et on avalait les cendres !
En 1894, la Société des Amis comptait, à Madagascar, vingt missionnaires, et quatre agents employés dans le service médical. « Les Amis, dit M. Cousins, nous ont donné à tous une magnifique leçon de choses sur le désintéressement. Aucune tentative n'a été faite par
eux pour empiéter sur l'œuvre des autres sociétés. Ils ne se bornent pas à l'Imerina et envoient des ouvriers dans les tribus païennes. »
L'Association pour la propagation de l'Evangile envoya des missionnaires à Tamatave en 1864 et s'installa à la capitale en 1872. En 1874, l'évêque Kestell-Cornish en prit la direction et fit bâtir une cathédrale de pierre au centre de Tananarive. Elle a huit ou 10 agents et vingt-sept congrégations, avec un total d'environ 10.000 adhérents et probablement 2 à 3.ooo écoliers.
Le révérend Mac-Mahon, qui rendit les derniers devoirs à nos regrettés Escande et Minault, est à son service. Les virulentes attaques des Jésuites contre les Missions anglaises ont toujours épargné la Société Anglicane, ce qui peut s'expliquer par ce fait que la tactique actuelle de Rome consiste à cajoler la High Church d'Angleterre, dans l'espoir de la ramener un jour dans le giron de l'Eglise romaine.
La Mission luthérienne de Norvège (1) a
(1) Nous devons ces renseignements si exacts à l'obligeance de M. le pasteur Buchsenschutz.
débuté, en 1867, à Madagascar par l'envoi des missionnaires Nilsen et Engh, après que l'évêque Schreuder se fût entendu, à cet effet, avec ses confrères anglais. Inconnus et sans représentants diplomatiques, les Norvégiens eurent quelque peine à obtenir l'assentiment du gouvernement hova; sur le conseil des Anglais, qui se réservaient la capitale et un certain rayon, ils se dirigèrent vers le Betsileo, où ils commencèrent leurs travaux dans la vallée de Bétafo.
Les renforts qu'ils reçurent d'année en année leur permirent d'étendre l'oeuvre et de créer un réseau de stations sur la province entière et sur la côte — aujourd'hui 26 stations avec 5 1 5 annexes.
A Tananarive même, ils organisèrent une station pour être en contact avec les représentants du gouvernement, et obtenir par là, aux veux des indigènes, une sorte de reconnaissance officielle, mais le principal champ d'activité de la Mission est toujours le Betsileo; ils y ont établi des centres très importants dans le nord (Bétafo, Antsirabe, avec hôpital et léproserie), dans le sud, à Fianarantsoa.
L'intérêt toujours croissant que la popula-
tion norvégienne manifestait pour son œuvre de mission permit à la Société cTenvover périodiquement de nouveaux groupes de jeunes missionnaires. On entama la région malsaine des côtes sud et ouest, au milieu des tribus païennes. Les postes principaux de l'ouest sont Morondava, Tullear, Saint-Augustin, entourés de leurs groupes d'annexés ; ils sont reliés à la mission du centre par les stations de Midongy, d'Ihosy, dans le pays Bara, exploré par le missionnaire Nilsen-Lund en 1887; plus au sud, la station d'Augsbourg, sur le fleuve Saint-Augustin, est un jalon posé vers le pays des Tanosys. Sur le pourtour de l'île, au sud et au sud-est. on trouve les stations de Fort-Dauphin, Manombondro, Vangaindrano. Le personnel de la mission occupé aujourd'hui dans l'île est de 36 missionnaires, dont 3 médecins, plus 2 pasteurs et 2 instituteurs français; ils sont aidés de diaconesses et d'institutrices norvégiennes. A la différence de la Société de Londres, composée primitivement de représentants de quatre Eglises non conformistes, la Société de Norvège est une émanation de l'Eglise luthérienne seule. Elle a ses ramifications dans tout le pays. Les 916 paroisses de la Norvège ont consti-
tué plus de 950 comités paroissiaux s'occupant des missions. Ceux-ci envoient leurs délégués aux assemblées annuelles des comités provinciaux; ces derniers, à leur tour, sont représentés à l'assemblée générale triennale qui élit les membres du comité directeur. Toujours consultée avant qu'on engage une action de quelque importance, la masse des amis de la mission suit, avec une attention soutenue, la marche de l'œuvre; la cause de la mission est devenue, en Norvège, un sujet d'intérêt national. L'œuvre missionnaire a eu, entre autres résultats, celui de grouper, sur un terrain neutre et en frères, des hommes que la politique faisait adversaires irréconciliables.
L'activité missionnaire, les Norvégiens l'ont entreprise avec leurs qualités de race : courage et patience, en même temps qu'ils y apportaient leur tempérament luthérien fait de sérieux, de ferveur, mais aussi d'un jugement calme. Fidèles à l'esprit de leur Eglise, ils ont tenu ferme contre l'envahissement qui se produisit à la suite du baptême de la reine, poussant les foules vers le christianisme; ils ont résolument opposé aux milliers d'hommes demandant le baptême la nécessité d'une instruction préalable solide et mûrie.
D'autre part, moins favorisés que leurs confrères anglais au point de vue politique, ils ont dû s'adresser à une autre catégorie de la population, c'est-à-dire non aux classes dirigeantes qu'attirait la prépondérance de l'influence anglaise, mais au peuple. Ils recueillent aujourd'hui les fruits de cette orientation donnée à leur activité. Dans la tourmente qui s'est abattue récemment sur les Eglises protestantes, ils ont eu certes à enregistrer des défections sous la pression de menaces, de violences inouïes, mais en général, les fidèles ont fait bonne contenance.
Ceux-ci ont reçu une instruction solide, dirigée avec unité de doctrines et de vues. Le Petit Catéchisme de Luther, avec les développements de Pontopiddan, manuelqu'emploient toutes les Eglises norvégiennes d'Europe et d'Amérique, a été mis entre les mains des catéchumènes malgaches. A l'usage des maîtres, évangélistes, pasteurs indigènes, on a créé une littérature composée de quelques ouvrages écrits ad hoc, mais plus encore de traductions des meilleurs livres européens, entre autres (et ce fait a semblé d'un suranné plaisant à quelques-uns) de la Confession d'Augsbourg; mais les événements récents
n'ont que trop justifié l'opportunité de la précaution ; la connaissance réfléchie des doctrines distinctives n'a pas été inutile aux luthériens dans la lutte contre les Jésuites.
Le culte est célébré suivant le rite luthérien, dont le type est d'ailleurs très marqué dans toutes les Eglises relevant de la Société.
Il va de soi que l'oeuvre scolaire a marché de front avec l'activité missionnaire proprement dite. La mission occupe 1.340 maîtres dans 639 écoles, nombre qui augmente à présent dans les régions de la côte. Ces écoles comptaient 38. 000 élèves en 1 8g5 ; le nombre a fléchi en 1896; il est remonté à 49.168. Des cours complémentaires faits aux maîtres en exercice les tiennent en haleine. Il a fallu des mesures toutes spéciales pour les initier successivement à l'usage de la langue française et des efforts courageusement acceptés par les missionnaires.
La Mission imprime elle-même les ouvrages scolaires, livres d'édification, en langue malgache. En 1895, les presses ont fourni au delà de 38.000 volumes, 6.000 recueils de cantiques, 10.000 catéchismes, autant de livres de lectures, 2.000 traités d'histoire universelle, etc..
Bref, jusqu'au moment de la conquête, la Mission avait suivi une marche ascensionnelle qui se traduisait par une moyenne de 3.ooo baptêmes célébrés annuellement. Le nombre des fidèles était, selon les dernières statistiques tenues rigoureusement, de 47.214 baptisés, 44.800 assistants aux cultes. La période de transition a été laborieuse; les missionnaires auraient désiré disposer d'un peu plus de temps pour faire mieux, et plus à fond, surtout dans l'étude du français, mais, énergiques autant que patients, ils ont fait leur possible résolument.
Bien vus des autorités, ils sont unanimes à se louer de la bonne volonté des représentants de l'administration française; ils ne réclament d'ailleurs que la stricte observation de la liberté religieuse. Les désastres matériels causés par l'insurrection, destruction des stations de Sirabe notamment, et de quantité d'autres, ont imposé de lourdes charges à la Société des Missions. Le zèle des chrétiens de Norvège y a suppléé en partie. La Société a reçu, en 1896, une somme de 747.000 francs; elle en dépense sur place, à Madagascar, plus de 400.000, sans les voyages des missionnaires.
A Madagascar, les Eglises sont administrées par les Conférences missionnaires. Celle de l'intérieur a eu pour président (tilsynsmaend), pendant de longues années, M. Lars Dahle, aujourd'hui directeur de la Mission, à Stavanger. Il y a été remplacé, après un séjour de dix-huit ans, par M. le Dr Borchgrevinck, à Tananarive, président depuis neuf ans. La Conférence de l'Ouest a pour président M. Rœstvig, fondateur de la Mission sur cette côte ^ 1 874) ; l'année dernière, on a détaché de la Conférence de l'intérieur la côte est, pour l'organiser en conférence à part.
La Société des Missions est soutenue dans son œuvre par les Eglises norvégiennes des Etats-Unis. Celles-ci, depuis 1892, ont adopté et pris à leur charge les stations situées au sud du 23e degré de latitude sud. Lors de la conquête de l'île par la France, la Société de Norvège a demandé au Synode général de l'Eglise luthérienne de France son patronage, tant auprès du Gouvernement qu'auprès de l'Eglise luthérienne. En réponse à cette démarche, et en conformité avec les voeux du Synode particulier de Paris, il a été constitué un Comité auxiliaire à Paris, en mars 1896, exemple suivi peu après à Montbéliard.
Ces Comités ont déjà pu rendre quelques services à la Mission norvégienne. Ils ont pu lui faciliter l'envoi de deux pasteurs français et le séjour, en France, des missionnaires partant pour Madagascar. Sur les 36 ouvriers qu'emploie la Société, il en est 20 qui ont fait, soit à Paris, soit en province, des séjours plus ou moins prolongés.
Nous avons tenu à donner dans leur intégrité ces notes rédigées par M. Buchsenschutz, à cause de l'importance que prendra certainement la Mission luthérienne à Madagascar. Si nous remontons maintenant à l'époque mémorable de la conversion de Ranavalona II, nous pourrons constater la joie mêlée d'appréhension qui agitait les missionnaires de la Société de Londres. En effet, c'était dans leur sein que prenaient place la reine et le premier ministre, c'était à eux qu'incombait une responsabilité qui allait bientôt devenir plus redoutable qu'ils ne l'auraient jamais pensé. Dès que la reine eut publiquement fait brûler les idoles nationales, le peuple suivit son exemple, et, pendant quelques semaines, « tout l'Imérina fut livré à l'occupation inusitée de brûler des idoles ». De toutes les parties du rovaume montait ce cri : « Vous avez
détruit nos dieux, et nous ne savons pas comment suivre la nouvelle religion ; envoyeznous des missionnaires! » En trois ans, le nombre des congrégations était monté de 92 à 621, et le chiffre des adhérents de 1 3.682 à 23 1 .759. Ce soudain envahissement de l'Eglise par des milliers de gens à demi païens, qui, pour employer l'expression malgache, se précipitèrent dans les églises comme un troupeau de moutons, a fait beaucoup pour abaisser le niveau de la vie religieuse. (Cousins.) « Pendant que les plus hautes classes dans la ville et dans la campagne suivaient l'exemple parti de haut, un grand nombre de gens y portaient peu d'attention, et les pratiques païennes continuaient en secret. »
Ainsi, de temps à autre, l'aventure de Constantin se renouvelle, et toujours au détriment de l'église qui en est l'objet. La conversion de Ranavalona II fut sincère et réelle; celle de Rainilaiarivony a pu être motivée par le fait que le parti chrétien et libéral prenait une telle extension qu'il allait falloir compter avec lui. Peut être pensa-t il, bien qu'il n'eût pas appris l'histoire, que si Paris valait une messe, Madagascar valait bien un prêche! ou, peutêtre encore, ses sentiments chrétiens, sincères
au début, furent-ils modifiés et comme étouffés par l'ambition et le désir de concentrer tout le pouvoir entre ses mains. On peut dériver une indication significative de ce fait que les services religieux qui eurent lieu dans le palais furent toujours présidés par un pasteur malgache. Des Européens pouvaient prêcher devant la reine, mais ils ne présidaient pas le service.
C'est de cette manière que se forma insensiblement cette église d'Etat tant reprochée aux pasteurs anglais par le Père La Vayssjère et les autres Jésuites.
Ce fut une tentation subtile, et plusieurs entrevirent le danger, mais peut-on s'étonner qu'ils aient succombé là où les Pères de l'Eglise primitive n'ont pas pu résister? Il est fort probable que si les Révérends Pères s'étaient trouvés à leur place, ils n'y auraient pas mis tant de façons. D'ailleurs, cette immixtion du premier ministre dans leurs affaires particulières n'a été rien moins qu'agréable à quelques-uns. « Elle a eu pour résultat, disait M. Toy, de transformer en prédicateurs indigènes des fonctionnaires du gouvernement, souvent peu appréciés de leurs subordonnés, et de faire considérer la reli-
gion comme une espèce d'obligation. » Et un autre s'écriait dans un élan d'indignation : « Le premier ministre a empiété sur les droits de la London Missionary Society et a pris les affaires spirituelles entre ses mains. Notre enseignement tout entier est sous le contrôle du Gouvernement. On s'attend à ce que nous prêchions l'Evangile, non d'après le Nouveau Testament, mais d'après le premier ministre. » De telles protestations sont leur honneur.
L'adhésion à une congrégation constituait une sorte de respectability vis-à-vis des autres natifs.
La fréquentation des cultes, le dimanche, était considérée par beaucoup comme un genre de corvée destiné à remplacer le travail de la semaine. Il n'y eut pas jusqu'au Collège fondé par la London Missionary Society pour former les pasteurs indigènes qui ne changeât de caractère et ne devînt une sorte de pépinière, où le premier ministre choisissait ses principaux officiers. Nous reconnaissons là le principe posé par Radama Ier : se servir des missionnaires pour tirer d'eux tous les bienfaits de la civilisation, et, au besoin, pour développer l'autonomie nationale. Ainsi, l'œuvre perdait en profondeur ce qu'elle
gagnait en étendue, et la dernière tourmente a fait toucher du doigt la solution qui existait entre le fond et la forme.
Il serait injuste de rendre les missionnaires anglais responsables d'un état de choses qu'ils n'auraient probablement pas pu éviter, même s'ils avaient vu le danger clairement. Ils ont réagi comme ils ont pu, mais qu'étaitce que 38 missionnaires pour 280.000 adhérents ?
Comment suivre et contrôler efficacement les 1.061 pasteurs et 5.879 prédicateurs indigènes ? Et comment donner une instruction solide aux 74.000 enfants fréquentant les écoles de semaine ?...
Quelle leçon de choses que celle qui nous a été donnée par Dieu dans l'histoire de Madagascar ! Elle reste éternellement vraie, cette parole du Christ, si mal comprise souvent par les chrétiens eux-mêmes : Mon royaume n'est pas de ce monde! L'intervention active de l'Etat en matière de religion, ou l'immixtion du pouvoir religieux dans le séculier — ce qui est la même chose — a toujours été une entrave au vrai développement évangélique. « Là où est l'esprit du Christ, là est la liberté.» C'est une erreur de vouloir la restreindre. Le
devoir de l'Etat est de protéger toutes les religions et de n'en favoriser aucune.
Cependant, comme il y a toujours un bon côté à toutes choses, et que, si, aller à l'église n'est pas de la religion, c'est au moins le moven d'en prendre, il faut reconnaître que par suite de cet état de choses, un grand nombre d'enfants bénéficièrent d'une influence chrétienne. En i8g5, l'œuvre de la London Missionary Society comprenait, outre les chiffres cités plus haut, le Grand Collège de Faravohitra, établi en 1869, Qul a élevé de 3 à 400 jeunes gens; cinq imprimeries bien organisées, le magnifique hôpital d'Isoanvinandriana fondé et dirigé de concert avec les Amis, la léproserie d'Isoavina, les belles congrégations réunies dans les églises de pierres construites par M. Sibree, etc. Comme toutes les œuvres humaines, celle de la London Missionary Society a été entachée d'imperfections, mais il faut lui tenir compte d'avoir, la première, fait pénétrer au cœur de Madagascar les lumières de l'Evangile et de la civilisation.
Son œuvre littéraire la plus importante a été la traduction complète de la Bible en langue indigène. La version primitive fut
rédigée par MM. Jones et Griffiths, les pionniers de la mission, aidés ensuite par les révérends Johns et Freeman. Cette première édition fut terminée dans la crainte et presque en secret en juin 1 835. La plupart de ces Bibles furent distribuées parmi les chrétiens, et 70 cachées en terre, dans l'espoir de meilleurs jours. En 1872, après la grande extension de l'œuvre, on ressentit le besoin d'une revision entière. Des délégués des cinq sociétés protestantes établies dans l'île se réunirent à Tananarive : 8 étrangers, anglais, américains, norvégiens, et 3 indigènes. Le travail de revision dura environ onze ans.
Ce comité qui comprenait des Anglicans, des Luthériens, des Presbytériens, des Indépendants et des Quakers, fut en butte aux railleries des Jésuites, qui s'élevèrent contre « les cinq religions différentes introduites à Madagascar par les protestants ». Mais les indigènes purent, par ce fait même, se rendre compte que ces divergences extérieures s'effaçaient devant cette grande unité : l'autorité des Saintes Ecritures. Le pasteur malgache Andrianaivoravelona, mort récemment à la Réunion, faisait partie du comité de révision. L'un de ses fils nous disait dernièrement que
cette traduction était classique et qu'elle a fixé définitivement la langue malgache.
Malgré les insinuations du Père La Yavssière sur « les persécutions que les catholiques avaient à subir de la part des protestants », l'état de la mission catholique en 1895 nous prouve qu'elles n'avaient pas été assez cruelles pour les empêcher de donner un grand développement à l'œuvre. Nous reproduisons, d'après M. Cousins, l'appréciation d'un de leurs amis anglais, l'évêque Vaughan, probablement.
« En 1 86 1 , quand les missionnaires catholiques abordèrent à Tamatave, il n'y avait pas un seul catholique dans l'île. » (Il n'était donc rien resté des six ans à Bàlv.) « Peu à peu, ils ont gagné des milliers de païens, de sorte que leurs convertis montent environ à cent trente mille. Ils ont bâti une magnifique cathédrale qui est la gloire de Tananarive. Ils ont aussi 3oo églises et 414 stations, un peu partout. Dans leurs écoles se trouvent 18.000 enfants sous la direction dévouée des sœurs de Saint-Joseph et des frères de la. doctrine chrétienne, et 641 instituteurs indigènes. Ils ont des écoles industrielles, un collège florissant, quatre grands dispensaires, un hôpital
de lépreux à Ambahivoraka, où ils subviennent aux besoins moraux et matériels de cent cinquante lépreux. Les prisons sont visitées par le Père Baryt. Ils ont une imprimerie à Tananarive, et, sur la colline d'Ambohidempona, un superbe observatoire... » En 1892, la mission comptait 48 prêtres, 19 frères coadjuteurs, 19 frères de la doctrine chrétienne, 27 sœurs de Saint-Joseph de Cluny, et recevait une subvention de 20.000 francs du Gouvernement français.
Telle était la situation respective des diverses missions, peu avant la dernière guerre. M. Cousins pouvait écrire à cette époque : « Nous pouvons être opposés à bien des choses dans le système des catholiques romains, mais pour leur zèle, leur patience, leur habileté, nous professons la plus vive admiration. Nous vivons en paix, et le Père Caussègne lui-même a dit : « Il y a des missions anglaises et norvégiennes à Tananarive, et si nos relations mutuelles ne sont pas intimes, elles sont cordiales. Les Anglais et les Norvégiens n'attaquent pas les catholiques. Les plus violents ennemis de ces derniers sont les Français. » (Cette phrase doit faire allusion à l'incident maçonnique dont nous
parlerons plus loin.) « La lettre du Père Vaughan (Univers du 11 novembre 1892) semble démontrer que les catholiques romains eux-mêmes n'appellent pas de tous leurs vœux la domination française. » En effet, les jésuites ne poussèrent pas à la guerre. Ils se contentèrent d'en profiter ensuite.