‹ Madagascar, hier & aujourd'huiChapitre 11 sur 16 · I. Le Gouvernement hova · texte numérisé non relu

I. Le Gouvernement hova

Le traité de 1 885 a toujours contenu des phrases ambiguës, et jamais le premier ministre malgache et les autorités françaises ne se sont exactement entendus, quant à l'interprétation de certains articles. Le mot de protectorat en avait été soigneusement exclu, mais si le mot n'y était pas, la chose était sous-entendue, au moins par les Français. En 1892, M. Le Myre de Vilers reconnaissait les limites de ces soi-disant avantages. « Il y a, disait-il, plusieurs sortes de protectorat. Les Hovas n'ont jamais accepté ou reconnu le protectorat tel que nous l'entendons en

France. Quand l'amiral Miot et M. Patrimonio négocièrent le traité de paix, le premier ministre leur renvoya le projet initial portant le mot de protectorat, en demandant que ce mot fût effacé, ou bien, ajoutait-il, « la guerre recommencera ». C'est alors que, pour éviter des complications nouvelles, M. Patrimonio effaça du projet de traité le mot de protectorat, et, en outre, signa un document annexe qui ne fut pas soumis à la ratification des Chambres françaises, et qui contenait certaines clauses restrictives sur lesquelles s'appuya, plus tard, le premier ministre. Avant de poursuivre, il n'est pas inutile de s'arrêter à considérer quelles étaient, à cette époque, les rouages du gouvernement hova. Ce sera à M. Cousins, autorité incontestable et non suspecte, que nous demanderons ces détails. Après avoir relaté les causes de l'élévation de Rainilaiarivony, il reprend :

« En réalité, aucune influence n'a jamais pu contrebalancer celle du premier ministre, et chaque fois que des hommes de valeur semblaient en passe d'acquérir de la popularité, ils ont été balayés du chemin de ce vieillard, qui, par son énergie et ses aptitudes gouvernementales, a su se maintenir pendant

trente ans au faîte du pouvoir. En 1893, son propre fils, Rajoelina, et son gendre, le DrRajonah, furent condamnés à mort, sans apparence de jugement public. La peine fut com muée en un emprisonnement perpétuel, et en i8g5, ils languissaient encore dans la prison d'Ambositra^ où était mort, peu de temps auparavant, Ravonahitriniarivo, ancien ambassadeur en France et en Angleterre, soupçonné, lui aussi, de conspiration contre le tout-puissant ministre.

Des milliers de gens sympathisaient avec les condamnés et refusaient de les croire coupables, mais pas un n'osa proférer une seule parole de protestation. En i883, Ranavalona il étant morte, le premier ministre fit monter sur le trône une de ses parentes, qu'il proclama reine, sous le nom de Ranavalona III. Elle devint sa femme, comme les deux précédentes, et rien ne fut changé dans l'administration intérieure. Elleappartenait, elle aussi, à l'Eglise de la London Missionary Society.

Cependant, en dépit de la ténacité avec laquelle Rainilaiarivony s'est opposé aux influences libérales, nous ne pouvons lui refuser des qualités remarquables. Il a essayé de réformer l'administration de la justice, s'est

intéressé aux progrès de l'instruction et a même tenté une sorte d'organisation calquée sur les coutumes européennes. En effet, il a créé un cabinet composé de dix-huit ou vingt officiers, et subdivisé la direction générale en huit départements : l'armée, les affaires intérieures, les affaires étrangères, la justice, les lois, les finances, le commerce et l'industrie. A la tête de chacun de ces « ministères » est placé un officier supérieur, avec plusieurs subordonnés. Il est vrai que ces dispositions sont plus apparentes que réelles, et que le premier qui voudrait déployer un peu d'initiative, dans la partie qui lui est confiée, serait vite disgracié. Toutes les affaires, un peu importantes, sont référées au premier ministre, et cette centralisation n'est pas faite pour activer les transactions. La lenteur de la procédure est passée en proverbe dans le monde entier, mais, à Madagascar, elle est exaspérante. D'ailleurs, le premier ministre n'a jamais rien fait pour préparer le peuple à exercer quelque jour le gouvernement, ni pour engager ses subordonnés à prendre leur part des responsabilités. La partie municipale de l'administration est assez rudimentaire : ce qui s'en rapproche le plus est l'autorité, exercée de

temps à autre, parle fokon'olona, ou l'ensemble des habitants d'un district. Il y a quelques années, une réforme semblait se préparer dans ce sens, mais, comme il arrive toujours à Madagascar, l'énergie déployée un instant fit bientôt place à l'inertie et au système du laisseraller, si cher au caractère oriental. Des magistrats locaux, connus sous le nom d'amis des villages, sont placés dans la plupart des centres importants, pour y exercer une sorte de police. Ils sont chargés d'enregistrer les naissances et les décès, de conclure les baux, de juger les petites affaires civiles et militaires, de veiller à ce que les enfants suivent l'école et que les temples soient entretenus en bon état.

En outre, près de quatre-vingts komandy, ou officiers de haut rang, faisant fonctions de gouverneur, furent dispersés dans toutes les tribus conquises, et répartis sur la presque totalité de l'île.

Plusieurs de ces officiers étaient justes et honnêtes, mais, trop souvent, les premières réflexions d'un gouverneur désigné pour un district éloigné pouvaient se formuler ainsi : «Combien puis-jetirerde mon gouvernement?

Je dois envoyer une certaine somme à la capitale; il me faudra, en outre, combler de pré-

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sents ceux qui ont de l'influence à la cour. Tout cela réclamera de l'argent. Je ne dois pas oublier d'amasser aussi une fortune convenable, qui me permettra de faire bonne

figure en Emyrne, quand j'y retournerai

Ainsi raisonnaient ces petits potentats, et ils agissaient en conséquence.

Il faut ajouterà leur décharge qu'ils n'avaient pas de solde, pas plus, d'ailleurs, que les soldats de l'armée régulière et leurs officiers.

Ceux de ces komandy qui résidaient loin de la capitale, se livraient souvent à des actes de tyrannie, qui ne leur auraient pas aussi bien réussi s'ils avaient été plus près. A peine ai-je connu un Européen ayant vécu longtemps près des côtes, ou dans une province reculée, qui ne parlât avec indignation des hauts faits de ces roitelets hovas. N'oublions pas, cependant, que ces abus sont inséparables de tout essai de civilisation à son début, et que les gouverneurs romains de la Germanie et de la Gaule cisalpine n'agissaient pas autrement. Même aujourd'hui, il ne serait peut-être pas difficile, soit en Turquie, soit en Sibérie... ou ailleurs, de rencontrer de semblables fonctionnaires.

Leurs exactions étaient, d'ailleurs, grande-

ment facilitées par le système du fanompoàna, ou service obligatoire, particulier au pays, et qui correspond un peu à nos antiques corvées. Il a toujours paru au peuple particulièrement oppressif. Les « tailles » payées par le peuple malgache, comme l'isam- pangady, faible dîme en nature sur la moisson du riz, quelques droits d'octroi, ou encore le hasïna, argent dû aux souverains à certaines occasions, ne sont pas écrasantes. Le seul fardeau qui grève et irrite la population est la corvée arbitraire et forcée. Chacun a quelque chose qu'on peut considérer comme son fanompoàna. Les gens d'un district peuvent être requis à n'importe quel moment, selon le caprice du maître, de faire des nattes ou tel autre objet pour le compte du Gouvernement, gratuitement, bien entendu. Dans un endroit, il faudra porter des écrevisses à la capitale, ou faire du charbon de bois, ou du fer, et ainsi de suite. Un orfèvre sera subitement requis de façonner des bijoux pour la Reine, le tailleur de prêter son aiguille et l'écrivain sa plume. Ce système singulier, qui a pu prendre source dans une sorte de justice grossière, basée sur l'idée que chacun doit contribuer au bien de l'Etat, donne lieu à des

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