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CHAPITRE VIII

Les Rapports de l'Ile avec l'Europe

Avec Ranavalona II commence la période contemporaine qui a été l'objet de tant de discussions passionnées. Avant d'entrer dans des détails qui pourront jeter un certain jour sur des événements si diversement appréciés, il est bon de faire une rapide revue de l'histoire extérieure de Madagascar. Ainsi que nous l'avons déjà dit, l'île, entrevue par Vasco de Gama, découverte par les Portugais, qui n'y firent qu'une tentative infructueuse de colonisation, puis visitée par les traitants arabes et les colons hollandais, ne fut définitivement considérée comme colonie possible que par Richelieu, qui organisa la Société de l'Orient

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en vue de constituer à Madagascar une entreprise coloniale. En 1643, de Pronis et Fouquembourg débarquèrent sur la côte orientale, fondèrent un établissement à Manyhafia, dans la baie de Sainte-Luce, puis à Tolampire, Fort-Dauphin; mais l'ignorance des colons, la maladroite administration de de Pronis, et mille autres causes firent échouer l'entreprise. Un nouveau directeur, Etienne de Flacourt, prit la direction de la colonie et réussit à rétablir l'ordre. Son histoire de Madagascar, publiée en 1 658, forme un document des plus intéressants. Il est à remarquer que la peuplade des Hovas y est à peine mentionnée. Malheureusement, Flacourt se montra dur et injuste vis-à-vis des naturels. Il se noya pendant son voyage de retour en France, et de Pronis ayant repris le commandement, les désordres recommencèrent. Le docteur Lacaze donne comme cause de ces insuccès la mauvaise foi et l'immoralité des colons, outre la situation déplorable de Fort-Dauphin, privé des facilités de la vie, et l'obligation où se trouvait Flacourt de piller les tribus voisines pour se procurer du riz et des bœufs. Le zèle maladroit du Père Estienne, missionnaire lazariste, acheva de compromettre l'œuvre, et, en

1664, la Société de l'Orient fut dissoute. La même année, Colbert fonda une nouvelle organisation sous le titre de Compagnie des Indes Orientales, et Madagascar reçut le nom d'Ile Dauphine. Après quelques succès, les dilapidations reprirent de plus belle, et une expédition intempestive de l'amiral gouverneur La Haye contre les indigènes finit de les exaspérer. Un soulèvement général eut lieu. Fort-Dauphin fut escaladé, et tous les Français qui s'y trouvaient furent massacrés. Ceux qui purent s'échapper se réfugièrent à l'île Bourbon. Près de quatre-vingts ans s'écoulèrent ensuite sans autres essais de colonisation, sauf une tentative isolée de Mandave et l'odyssée du caporal Labigorne, devenu roi de Foulepointe par son mariage avec la souveraine de la tribu. En 1750, l'île de Sainte- Marie nous fut cédée par traité particulier. C'est vers cette époque que se place la romanesque histoire du comte Benyowski. Ce magnat hongrois arriva à la cour de Louis XV, précédé par des aventures merveilleuses, et obtint de Choiseul l'autorisation de conquérir Madagascar à la France. Malgré l'opposition des créoles de Bourbon et de l'île de France, il réalisa ses projets, et s'acquit un tel

prestige que les naturels d'une grande partie de l'île le proclamèrent roi. On assure que ce titre d'ampanjaka-be lui fut confirmé par tous les grands chefs de la côte orientale. Le nouveau souverain partit ensuite pour l'Europe, afin d'obtenir quelques subsides. A son retour, neuf ans plus tard, il fut reçu avec la même affection par ses anciens sujets, mais ses succès ayant éveillé la jalousie du gouverneur de l'île de France, celui-ci envoya contre lui soixante soldats, et Benyowski trouva la mort dans un combat. Sous Napoléon Ier, en 1804, Sylvain Roux fut chargé de conduire , une expédition contre Madagascar; la chute de l'empire fît avorter ce projet. L'Angleterre, en s'emparant des îles de Maurice et de la Réunion, avait détruit les forts français dans la grande île; mais, en 1818, elle rétrocéda ses conquêtes, et ne conserva que « l'île Maurice et ses dépendances ». Il a plu à quelques aventuriers, tels que Dawson et consorts, de prétendre que les « dépendances » de l'île Maurice comprenaient Madagascar, et de blâmer vertement la politique du gouvernement anglais, qui n'a jamais essayé d'empêcher les revendications de la France. Nous nous contenterons ici de constater que les divers minis-

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tères qui se sont succédé en Angleterre depuis cette époque sont toujours restés fidèles à l'esprit comme à la lettre des traités de 1 8 1 8, résistant à toutes les objurgations de ceux qui auraient voulu faire de Madagascar un casus belli. Le « danger anglais » n'a jamais existé que dans l'imagination de ceux auxquels il pouvait être utile. Ce qui a été réel, et très réel, c'est l'hostilité du gouvernement hova contre les étrangers, hostilité qui n'a fait que s'accroître depuis Radama I. Déjà ce dernier, malgré son grand désir de profiter des avantages de la civilisation européenne, avait énergiquement refusé de laisser construire des routes et de faciliter l'accès du pays. On connaît son dicton favori : « J'ai deux grands généraux, Ta^o et Ha-^o, la fièvre et la forêt. » Avec Ranavalona I, cette tendance s'accentua encore. Dans l'entrevue que la reine accorda à M. Ellis en 1 856, celui-ci crut bon d'insister sur les dispositions désintéressées de l'Angleterre vis-à-vis de Madagascar, et M. Laborde en fit autant en ce qui concernait la France. Ranavalona n'eût pas gardé vingt-quatre heures à Tananarive quelqu'un qui n'eût pas reconnu hautement sa souveraineté absolue.

En 1829, après différentes réclamations qui n'avaient obtenu aucune réponse satisfaisante, l'amiral de Gourbeyre bombarda Tamatave et chercha à s'emparer de Foulepointe. Les négociations, commencées sous le ministère Polignac, furent interrompues par la révolution de i83o. Louis-Philippe ordonna d'avoir à les cesser définitivement, et Titingue fut évacué. En 1840, les Sakalavas ayant réclamé le concours des Français contre les Hovas, nous obtînmes d'eux la cession de Nossi-Bé, Mayotte, Nossi-Mitsiou et Nossi-Comba. En 1845, à la suite du décret ordonnant à tous les étrangers de quitter Madagascar ou de se soumettre aux lois du pays, une flotte, composée de vaisseaux anglais et français, attaqua Tamatave. Faute d'artillerie, ils ne purent prendre le fort et se retirèrent, non sans quelques pertes. Les Hovas considérèrent cet engagement comme une victoire, bien qu'ils eussent eu 400 hommes de tués, et Madagascar fut fermé aux étrangers. Neuf ans plus tard, l'Angleterre offrit une somme de i5.ooo dollars pour obtenir la réouverture des ports au commerce européen.

Avec Radama II, l'influence française sembla destinée à conquérir la prépondérance,

mais la signature du traité Lambert mécontenta fortement le parti national et hâta peutêtre la chute du jeune roi. Lorsque Lambert débarqua à Tamatave, accompagnant la mission qui avait pour but de procéder à l'exploitation de la concession, il apprit l'assassinat de Radama et le rétablissement de l'ancien ordre de choses. Le nouveau gouverneur refusa de ratifier le traité, et après bien des pourparlers, en acheta l'annulation par une somme de 1.200.000 francs. Les traités de commerce conclus avec les États-Unis, la France et l'Angleterre, en 1862, 1 865 et 1867, tout en ouvrant Madagascar aux négociants des diverses nations, maintenaient énergiquement l'intégrité du sol malgache, d'après une interprétation qu'il est utile de connaître, car elle a été à la base de presque toutes les difficultés qui ont surgi ensuite, et notamment celle de la succession Laborde. En effet, d'après la loi territoriale instituée par Radama Ier « par droit de conquête », le sol entier de Madagascar appartenait au souverain qui ne devait en aucun cas en concéder la propriété absolue. C'est-à-dire que personne, ni Malgache, ni Européen, ne pouvait considérer une portion de terre quelconque comme lui appar-

tenant en propre, mais seulement comme prêtée, ou temporairement louée. Il est à remarquer que le roi Radama Ier, pour manifester la m sympathie qu'il éprouvait pour M. Cameron et M. Laborde, leur donna à chacun d'eux une pièce de terre à vie. Par le traité de 1868, qui accordait à la France les droits de la nation la plus favorisée, les principales causes de conflit semblaient écartées, mais les difficultés subséquentes sont presque toutes venues des divergences d'interprétation sur cette clause de la propriété foncière. Ranavalona II — 1 868-1 883 — fut placée sur le trône de par la volonté toute puissante du premier ministre qui venait de l'épouser, Rainilaiarivonv, dont le nom nous est devenu depuis si familier. Son père, Rainiharo, avait acquis une grande influence pendant le long règne de Ranavalona I. A sa mort, ses deux fils, Ranivoninahitrininony et Rainilaiarivony, se partagèrent le pouvoir. Sous Radama II, et au commencement du règne de Rasoahérina, le premier était commandant en chef, et son frère premier ministre. Le régime militaire institué par Radama Ier n'avait fait que s'accentuer, et l'influence des officiers civils diminuait chaque jour. Le rang militaire se

marquait assez bizarrement par le nombre d'« honneurs » attribués à chacun. Les dignitaires du plus haut rang étaient appelés: officiers de iôhonneurs. Le grade de maréchal de France équivalait à 12 honneurs, de général à 10 honneurs, etc. Dans les cas graves, on consultait tous les officiers de 10 honneurs et audessus. Une révolution de palais causa la perte de Ranivoninahitrininony, qui fut chargé de chaînes et jeté en prison, puis exilé. Rainilaiarivony réunit alors les deux titres sur sa propre tête et devint ainsi la personnification du militarisme. Bien des Malgaches essayaient de prononcer ses qualifications à l'européenne, mais la plupart lui donnaient le nom de Mpanapaka, le gouverneur, ou de Ray-amandremin'ny ambonilanitra, père et mère de ceux qui sont sous le ciel ; le titre de Mpanjaka — chef de l'Etat — étant réservé à la reine. C'était au nom de Mpanjaka que se faisaient toutes les proclamations contresignées par le Mpanapaka. Depuis 1 863 , le Mpanjaka a été une femme, et l'épouse du premier ministre. On a cru généralement en Europe que c'était là une ancienne coutume malgache; c'est une erreur. Le cas ne s'est produit que pendant ces dernières années. Le Mpanjaka ne pouvait

être choisi que dans la classe des Andrian ou nobles. Rainilaiarivony, n'étant pas de sang roval, avait sans doute trouvé que ce serait la meilleure manière d'asseoir son autorité, et tout en faisant sonner bien haut la souveraineté de la reine, il se contentait du pouvoir effectif.

Dès l'accession au trône de Ranavalona II, il devint évident que l'attitude du gouvernement vis-à-vis du christianisme allait changer; effectivement, en moins d'une année, la reine et le premier ministre furent baptisés. Au mois de septembre suivant, les idoles nationales furent brûlées publiquementparordre royal.

Comment cet événement si considérable, et qui a si profondément affecté l'histoire politique et religieuse des Hovas, s'était-il accompli ? Très naturellement, semble-t-il, en ce qui concerne la reine. Elle avait été en contact, encore enfant, avec quelques-uns des chrétiens qui, sous Ranavalona I, scellèrent de leur sang leur témoignage, et les récits de la persécution avaient souvent retenti à ses oreilles. D'ailleurs, le règne de Rasoahérina avait été une époque des plus favorables à l'extension du christianisme. La grande tolé-

rance dont avaient joui les missionnaires sans qu'aucune confession fût favorisée aux dépens d'une autre, avait certainement placé l'œuvre évangélique dans les meilleures conditions pour un développement normal et solide. Ce fut le temps où la Mission norvégienne, la Société des Amis, et l'Association pour la Propagation de l'Evangile posèrent les bases de leur œuvre. L'avidité des Malgaches pour la lecture de la Bible était réjouissante. Un Père remarquait, avec un certain dépit, étant donné l'aversion bien connue des Révérends Jésuites pour la diffusion des Saintes Écritures, que « 10 à i5.ooo Bibles « en malgache se vendraient sans peine ac- « tuellement à Madagascar. Les chrétiens « hovas protestants en ont envoyé chercher à « Sainte-Marie, mais ils n'ont pas pu en trou- « ver ». (Père La Vayssière, p. 200.) Et il ajoutait : « Si le protestantisme ne faisait que de répandre des Bibles sans y ajouter son esprit mauvais, ce serait peu de chose. » De ce « peu de chose » est sortie toute l'œuvre évangélique de Madagascar.

Les quinze années du règne de Ranavalona II ont montré que sa conversion avait été sincère. Souveraine constitutionnelle, régnant

et ne gouvernant pas, elle a cependant maintenu, autant qu'il dépendait d'elle, la tolérance dans ses États; et les expéditions qui ont continué l'œuvre de conquête ont été marquées par des procédés plus humains. Ce n'était pas elle qu'on rendait responsable des exactions et des injustices, et elle a toujours été entourée par ses sujets d'estime et de vénération. Le jour de ses funérailles, après un service religieux dans la chapelle royale de Tananarive, le corps fut conduit à Ambohimanga, suivi d'une foule immense derrière un cortège de pleureurs. M. Laborde était mort en 1878, laissant une réputation intacte, et regretté de tous. Il avait épousé, une femme malgache, et Madagascar était réellement devenu sa patrie d'adoption. Rien n'est resté de ses efforts pour créer une œuvre industrielle. Les démêlés avec la France recommencèrent justement à propos de sa succession ; plusieurs autres difficultés se greffèrent là-dessus, et la guerre éclata deux mois avant la mort de Ranavalona II. Les Français occupèrent Majanga, Tamatave et après plusieurs engagements, le traité de 1 885 mit un terme provisoire aux hostilités. Cette convention réservait aux Hovas le contrôle des affaires intérieures, mais

donnait aux Français une position prépondérante vis-à-vis des affaires étrangères, et plaçait tous les Malgaches vivant à l'étranger sous la protection du gouvernement français. Une résidence française fut établie à Tananarive avec un résident général et son état-major. En outre, la vaste baie de Diego-Suarez, avec son territoire, était cédée à la France.

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