‹ Madagascar, hier & aujourd'huiChapitre 12 sur 16 · IÔ · texte numérisé non relu

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abus sans fin. Chacun essaye de s'y dérober, et l'art de « comment ne pas le faire » est porté, à Madagascar, à un haut degré de perfection. Aussi, les sinécures sont-elles avidement recherchées, et plusieurs s'attachent à quelque haut personnage, uniquement dans le but de se faire dispenser de la corvée. Bon nombre d'officiers se servent de ce moven pour s'enrichir, et requièrent de leurs subordonnés des services pour eux-mêmes, aussi bien que pour le Gouvernement. Les occasions naissent d'elles-mêmes dans le cerveau fertile de ces braves gens. Un certain jour, T « ambonin'jato », ou gouverneur d'un district, fait publier, à la sortie du temple, le dimanche matin, et au marché le jour appointé, que cent hommes sont requis pour porter du charbon à la capitale. En réalité, il ne lui en faut qu'une vingtaine, mais il sait que beaucoup viendront solliciter la faveur d'être exemptés, et qu'aucun ne se présentera les mains vides. Une autre illustration me fut fournie par un consul anglais. Il avait l'habitude de faire convoyer son courrier à la côte par les porteurs royaux, et avait toujours transmis la somme nécessaire pour les payer, mais, aux yeux du gouverneur hova, cette

générosité britannique parut fort déplacée, et, selon l'expression du consul : « Il empocha les dollars et fanompoana le courrier ! »

Un autre, plus ingénieux encore, se constitua un fort beau capital à l'occasion d'une levée de soldats pour Solary, près la baie de Saint-Augustin. Il convoqua tous les régiments sous ses ordres, — plusieurs milliers d'hommes — dans l'enclos connu sous le nom de rova. Ils arrivèrent, se doutant peu de ce qui les attendait, et furent atterrés en apprenant qu'on allait les envoyer à ce poste si redouté. Un petit nombre seulement fut à la fin désigné, mais on assure que personne ne quitta le rova sans avoir payé son exeat. Un négociant étranger, présent dans la ville, fit une enquête et des calculs, qui l'amenèrent à croire que des milliers de dollars passèrent ainsi dans la caisse du peu scrupuleux gouverneur.

Il n'est pas difficile de comprendre combien un tel système, appliqué aussi arbitrairement, doit irriter la population... et entraver son développement. L'esclavage même, qui a toujours été assez doux à Madagascar, ne paraît pas aussi oppressif, et des missionnaires déclarent avoir entendu des esclaves refuser

d'être libérés, parce qu'ils se considéraient moins à plaindre que les hommes libres.

Tout récemment encore, à l'époque où la France réclama l'intérêt de l'emprunt de 1886, le gouvernement nova, se trouvant à sec, juste à cette époque, imagina d'extorquer la somme par un « appel à la bonne volonté » de tous ceux qui possédaient quelque chose. Il exigea un tribut variant de quelques dollars à des milliers de francs. On donna des reçus, mais sans promettre aucun intérêt, et en ajournant le remboursement à la date indéterminée où les ressources de l'Etat le rendraient possible. Après la conquête française, le régime militaire déclara que cet emprunt ne serait pas remboursé, et ainsi s'opéra la spoliation définitive des prêteurs. Le gouvernement hova, même en conservant le pouvoir, eût été probablement bien embarrassé de s'acquitter, et sans s'en douter, il renouvelait ainsi les exploits des anciens Stuarts ou de Louis XIV, lorsqu'il lançait « un arrêt qui retranche un quartier ».

L'histoire se répète, hélas ! mais ce sont là des expériences qu'il n'est jamais bon pour un gouvernement de réitérer trop souvent.

(D'aprèsW. Cousins. Madagascar ofto-day.)

Ainsi se continuait cette oeuvre d'oppression commencée par Ranavalona I, et qui démoralisait et décourageait la meilleure partie du peuple. Non que Rainilaiarivony en fût seul coupable. Le mal datait de plus loin. Quelles qu'aient été les lacunes de son gouvernement, il s'est toujours montré profondément patriote, et ce n'est pas nous qui lui en ferons un crime. Il se débattait lui-même d'ailleurs, contre des agissements déloyaux venant de l'extérieur, et qu'il n'entre pas dans notre cadre de raconter. D'autres plumes plus autorisées que la nôtre se chargeront de le faire. Les aventuriers, à quelque nation qu'ils appartiennent, ne sont guère tourmentés par les scrupules de conscience. Rainilaiarivony le savait bien, et c'est pourquoi il a toujours maintenu désespérément l'intégrité du territoire malgache contre toutes les tentatives. Il y a, malgré tout, de la grandeur dans cette figure, singulier mélange de barbarie orientale et de civilisation européenne.

Mais beaucoup gémissaient sous le joug.

Pauvre peuple malgache ! opprimé, exploité, « taillable et corvéable à merci », comment s'étonner s'il a regardé, tantôt vers la France, tantôt vers l'Angleterre, pour voir d'où lui

viendrait le secours ? Notre cher et regretté Benjamin Escande écrivait peu après son arrivée dans la capitale :

« Lorsque nos troupes sont entrées à Tananarive, le 3o septembre de Tannée dernière, un très grand nombre d'indigènes, surtout parmi les meilleurs, ont poussé un immense soupir de soulagement. Ordinairement pressuré par l'ancien gouvernement malgache, qui avait fini par ne plus juger qu'en espèces sonnantes, le peuple s'était dit que la France, étant une nation généreuse et éclairée, leur rendrait justice; il avait repris courage, et, dans sa grande masse au moins, s'était donné loyalement à nous. Et voilà que, par le fait des Jésuites, leur attente est déçue...

Dieu sait pourquoi il a permis que de sombres jours parussent encore une fois pour l'Eglise protestante malgache , mais nous avons la conviction que le soleil de la liberté se lèvera définitivement pour elle, et que ce don loyal du peuple à sa nouvelle patrie, sera accepté par nous avec tous les devoirs qu'il nous impose.

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