CHAPITRE IV
La Religion primitive des Malgaches et l'Introduction du Christianisme.
La religion primitive des Malgaches présente un caractère particulier qui explique, en partie, la rapidité avec laquelle l'Evangile s'est répandu dans la population. Il serait plus juste de dire qu'ils n'en ont pas. Au moins, n'existe-t-il pas chez eux cette puissante organisation sacerdotale, qui, dans d'autres pays, aux Indes, par exemple, au Thibet, en Chine, oppose une si vigoureuse résistance à la pénétration du christianisme. De même, ils n'ont pas, comme les mahométans, la conviction que leur religion est supérieure à toute autre, et leur permet de regarder le
(( roumi » avec dédain. Cette absence de forme ecclésiastique extérieure a fait dire que les Malgaches étaient un peuple absolument rebelle à toute idée religieuse. Ce n'est pas exact. Pour être enveloppée parfois de pratiques superstitieuses, leur religion contient, au contraire, un élément de spiritualité très appréciable. Cette remarque s'applique surtout à la tribu des Hovas et à celles qui ont été soumises à son influence. Chez les tribus indépendantes, trop peu de voyageurs ont pénétré pour pouvoir nous donner des renseignements bien exacts ; cependant, on constate une grande analogie entre les coutumes et les croyances du pays tout entier. Avant Radama I, le culte des idoles était assez répandu. On adressait, du moins, des prières aux esprits des ancêtres, aux astres, à certaines montagnes. On leur offrait même des sacrifices à des époques spéciales. L'influence arabe, si reconnaissable dans les rites dont nous avons parlé précédemment, semble avoir échoué complètement quant à la question religieuse. Les sorciers avaient un pouvoir considérable, et des milliers de personnes périrent par l'usage du tanghin. Le fruit du tanghenia contient un poison violent qui, à
petite dose, fait l'effet d'un émétique. L'épreuve par le tanghin consistait à faire avaler, avec le jus de l'amande de ce fruit, trois petits morceaux de peau de poulet que l'accusé devait rejeter intacts, sinon il était condamné à mort et achevé, si le poison ne l'avait pas déjà tué. Cette pratique barbare donnait lieu à une foule de supercheries, et il a été calculé qu'à l'époque où cette féroce coutume existait, trois mille personnes mouraient annuellement par suite de l'ordalie du tanghin. Outre les idoles proprement dites, chaque famille avait ses « sampv », ou dieux lares, consistant en un objet quelconque de peu de valeur, conservé dans une espèce de panier tressé et suspendu près du lit. Le sikidy, sorte de pratique divinatoire, et un svstème astrologique rudimentaire, appelé manandro, fournissaient aux sorciers maintes occasions d'exercer leur art. L'importance donnée, dans certaines tribus, aux jours fatidiques, est une des superstitions les plus répandues et qui peut devenir l'une des plus cruelles. Les jours néfastes varient selon les lieux, mais beaucoup des enfants qui naissent en ces jours-là sont jetés à l'eau ou exposés sur le grand chemin. Quelquefois, on rachète l'enfant en Fasper-
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géant, ainsi que sa mère, avec le sang d'un bœuf, ou en le déposant dans un coffret en bois que l'on guide sur un canal jusqu'à un étang, où le père le recueille. On assure que chez les Sakalavas et les Baras, un septième des enfants qui naissent chaque année périt de cette façon. Le destin joue aussi un grand rôle dans l'existence des Malgaches, mais on peut modifier ses décrets par certaines précautions ou par le « fady », analogue au tabou de la Nouvelle-Zélande. Le fady est une chose variable qui est supposée déplaire à la divinité. Les prohibitions du fady sont parfois des plus ridicules. Sous Ranavalona I, les porcs étaient fady, et on les chassait tous à plusieurs lieues de la capitale. Ailleurs, ce sera les chats, les chèvres, etc. Un homme choisira comme fady un arbre près de sa maison, et ne permettra à personne de s'en approcher; un autre ne souffrira pas qu'une certaine substance soit introduite dans sa maison, et ainsi de suite. Ces habitudes, presque disparues, au moins extérieurement, ne constituaient cependant pas un système religieux proprement dit. Il n'y avait pas non plus trace de littérature sacrée. Ces formes hétérogènes, et sans cohésion, ne pouvaient s'oppo-
ser de front à l'influence du christianisme. En outre, il existait, chez les Hovas, à côté de l'idolâtrie et de la superstition, un vague souvenir d'une religion plus pure, une sorte de simple théisme. Il en est encore probablement de même dans les tribus païennes ; au moins, le Père La Vayssière a fait, chez les Sakalavas, des remarques analogues. Le nom de Dieu, comme Etre suprême, — Andriamanitra, — est d'un usage constant. Ce mot signifie : « Le prince qui répand une bonne odeur », ou, selon d'autres : « Celui qui ne se gâte pas », c'est-à-dire l'Incorruptible. On le désignait aussi sous le nom d'Andriamanàharv, le Créateur. La première expression s'était généralisée, en quelque sorte, perdant son sens primitif, comme le mot Elohim en hébreu, et ne voulait plus dire que mystérieux et divin. Malgré cette dégénérescence, son sens primitif était certainement le Dieu unique, et, souvent, pour prévenir toute confusion, ce terme était combiné avec celui de Créateur. On lui adjoignait aussi, souvent, cette étrange épithète : « Celui qui nous créa avec des mains et des pieds. » Ces observations sont confirmées par l'étude de ces dictons connus sous le nom de Ohabolan'nv
Ntaolo, ou Proverbes des Anciens, et qui passent pour avoir une très antique origine. « Je me souviens de la joie que j'éprouvai, « dit M. W. Cousins, lorsqu'en recueillant « ces expressions, tombées dans le langage « courant, je découvris combien d'entre elles « contenaient une illustration de cette tradi- « tion primitive. » Ainsi : La demeure de Dieu étant supposée dans le ciel, de là ce singulier proverbe : « Comme un petit poussin buvant de l'eau, je regarde vers Dieu. » Ailleurs : « Ne dis pas que Dieu peut être pleinement compris par moi. » « Dieu regarde d'en haut et voit ce qui est caché ! » Un dicton très commun est celui-ci : « Ne pense pas à la vallée silencieuse (chercher une occasion pour faire le mal), car Dieu est toujours sur notre tête. » La phrase usitée pour saluer les parents d'un nouveau-né est celle-ci : « Salut! Dieu vous a donné un héritier. » Encore : « La volonté de l'homme est modifiée par Dieu. » « Que les simples ne soient pas trompés, il faut craindre Dieu. » « Il vaut mieux être tenu coupable par les hommes que con*damné par Dieu.» Et cette parole, qui fait songer à un verset d'Esaïe : « Dieu, pour qui le méchant n'attend pas, sera attendu par moi. »
. On pourrait multiplier ces exemples. Ils suffisent pour démontrer qu'il existe un terrain sur lequel le missionnaire peut s'appuyer pour annoncer ce Dieu inconnu dont parle saint Paul, et dont l'image a été ternie par le péché de l'homme.
Quoique les Malgaches n'aient que de vagues notions sur l'âme, cependant, ils distinguent nettement le corps de l'esprit. L'esprit est appelé fanahv, dérivé de ahv, soin ou sollicitude, ou nahy, volonté ou intention. Leurs prières aux esprits, et les cérémonies funèbres, très compliquées et coûteuses, impliquent une certaine croyance à la survivance de l'âme, au moins temporaire, indiquée dans les adieux d'Andrianampoinimerina à son fils Radama I.
Les premiers essais de christianisation à Madagascar ne donnèrent pas grands encouragements. Les efforts des Portugais furent de courte durée et ne laissèrent aucune trace. Au siècle suivant, des Pères Lazaristes firent une nouvelle tentative du côté de Fort-Dauphin. Les Pères Nacquart et Gondrée, en 1604, Mounier, en 1662, fondèrent une mission qui végéta pendant le gouvernement de Flacourt. En 1662, le zèle intempestif du Père Estienne,
joint aux fautes de l'administration coloniale, provoqua un soulèvement général, et rien ne subsista de la mission catholique, sauf, de 1674 à 1844, quelques tentatives isolées et éphémères. En 1837, M. Dalmond s'établit à Sainte-Marie-de-Madagascar, puis à Tulléar et Nossi-Bé. Jusqu'en i85o, la mission de Madagascar se confond avec celles de Nossi-Bé et de Bourbon. Le récit un peu diffus du Père La Vavssière nous initie à leurs diverses péripéties. En i85o, la Compagnie de Jésus fut seule chargée de l'évangélisation de la grande île. Beaucoup de Malgaches furent transplantés à Nossi-Bé et à Bourbon sans grand résultat. Enfin une mission fut installée dans la baie de Baly, à Mahazolo, chez les Sakalavas. Après six ans d'efforts dévoués, elle dut être abandonnée. Nous n'avons pas à examiner ici d'où provenait cet insuccès, nous devons simplement faire remarquer qu'il ne pouvait être attribué à l'influence anglaise ou protestante, absolument inconnue dans cette région, aussi bien, d'ailleurs, que les vues politiques de la France.
Ce fut vers 1818 que l'attention des chrétiens anglais se porta pour la première fois vers Madagascar. Le Dr Vanderkemp avait,
dès 1808, proposé d'y envoyer des missionnaires, mais la mort l'empêcha de donner suite à ce projet. Ce ne fut qu'en 181 8 que l'idée fut reprise par le directeur de l'école théologique indépendante de Xeuaddhvyd, dans le pays de Galles. Deux étudiants, David Jones et Thomas Bevan, s'offrirent pour partir. Ils se dirigèrent vers Tamatave, mais quand ils y arrivèrent, ils apprirent que Radama I, exaspéré • contre les Anglais qui venaient de violer le traité contre l'esclavage, se montrait très opposé à toute intrusion étrangère. Aussi se contentèrent-ils de séjourner quelque temps sur la côte, puis ils retournèrent à Maurice chercher leurs femmes et leurs enfants. A peine M. Jones et sa femme furent-ils installés que Mme Jones mourut de la fièvre, suivie de près par son enfant, et M, Jones tomba gravement malade. Ces tristes nouvelles impressionnèrent si vivement M. Bevan à son arrivée deux mois plus tard, qu'il se sentit agité de funestes pressentiments. En effet, peu de temps après, lui, son fils et sa femme s'éteignaient à leur tour, victimes du terrible climat de la côte. Le manque de confort et la saison défavorable avaient certainement contribué à ce déplorable résultat. M. Jones se
remit pourtant, et, après avoir fait à Maurice un séjour de quatorze mois, il revint à Madagascar, accompagné de M. Hastie, envové par Sir Robert Farquahr pour reprendre les négociations avec Radama. Cette fois, ils montèrent directement à Tananarive, et furent aimablement reçus par le roi, qui, tout en permettant aux missionnaires de s'établir à la capitale, exigea la promesse qu'on leur adjoindrait des ouvriers habiles propres à enseigner au peuple plusieurs métiers utiles. Ainsi furent envoyés Canham le tanneur, Chick le forgeron, Rowland le tisserand, et M. Cameron, dont la prompte intelligence et l'habileté manuelle ont fait l'admiration de tous ceux qui l'ont connu. Il fut, pour la mission anglaise à Madagascar, ce qu'ont été pour nous Grosselin au Lessouto, et Waddell et Goy au Zambèze. L'utilité pratique de cet enseignement fut d'un immense secours aux missionnaires vis-à-vis du gouvernement indigène. « A l'époque où la reine Ranavalona I com- « mença à déployer de l'hostilité contre les « étrangers, et que M. Lyall dut quitter le « pavs, elle songea à faire partir aussi les mis- « sionnaires anglais. Alarmés, ceux-ci répon- « dirent que leur œuvre était à peine com-
« mencée et qu'ils avaient encore beaucoup de « choses à enseigner au peuple. Ils mention- « nèrent plusieurs branches d'instruction, « parmi lesquelles le grec et l'hébreu. Une « nouvelle députation leur fut envoyée pour « leur dire « que la reine ne se souciait « pas beaucoup du grec et de l'hébreu, mais « qu'elle aimerait savoir s'ils ne pourraient « pas enseigner quelque chose de plus utile, « à faire du savon, par exemple. » Après un « silence, M. Griffiths se tourna vers M. Ca- « meron et lui demanda ce qu'il pouvait ré- « pondre. M, Cameron réclama une semaine « de réflexion, et, huit jours après, il pré- « sentait aux envoyés de la reine une barre « d'un savon que personne aujourd'hui ne « s'aventurerait de qualifier de blanc. Il fut « cependant jugé assez bon pour leur procu- « rer cinq années de répit. »
L'éducation des enfants forma tout de suite un des éléments les plus importants dans l'œuvre de la mission. Radama ne devint jamais un chrétien. Il avait coutume de dire : « Ma Bible est au dedans de moi. » Mais il était trop profond politique pour ne pas comprendre tout l'avantage qu'il retirerait d'écoles' bien organisées, et il fit tout ce qu'il put pour
encourager cette branche de l'activité missionnaire. Dès 1826, 3o écoles avaient été fondées, mais ce ne fut que onze ans après Farrivée de M. Jones, qui avait été rejoint plus tard par MM. Griffiths, Johns, Freeman, etc., que les premiers convertis, au nombre de douze, furent baptisés. Les progrès furent alors plus rapides, et, au début de la persécution, 200 chrétiens avaient été reçus membres des deux Eglises constituées. Le travail de ces quinze premières années peut se résumer ainsi : les saintes Ecritures tout entières avaient été traduites en langue indigène, et, par suite de cet immense travail^ la langue malgache se trouvait fixée; plus de 25.000 traités avaient été imprimés, ainsi que 10.000 exemplaires du catéchisme de Russell. Le nombre des écoles se montait à 100 avec 4.000 écoliers; près de 10 à i5.ooo jeunes gens passèrent ainsi dans les établissements scolaires durant cette période. Deux presses à imprimer furent établies à Tananarive. On imprima un dictionnaire malgache en deux volumes. Deux grandes congrégations se formèrent dans la capitale et ses environs. On institua des classes bibliques pour les adultes dans des maisons particulières. Tout faisait prévoir une riche
moisson, quand le règne de la farouche Ranavalona I commença; mais, avant d'aller plus loin, nous indiquerons rapidement comment s'était établie la prépondérance des Hovas.