‹ Madagascar, hier & aujourd'huiChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La Conquête hova

Lorsque les peuples européens, au xvie siècle, furent mis en contact avec les populations malgaches, ils ne trouvèrent ni monuments historiques ni chroniques écrites. D'ailleurs, sauf Benyowski, les étrangers n'eurent guère de rapports qu'avec les tribus de la côte, de sorte que nous en sommes réduits aux conjectures, et que nous dépendons entièrement de la tradition quant à l'histoire des Malgaches. Les Hovas prétendent avoir été les conquérants des Va^imbas, qui auraient été les premiers habitants de l'Imérina, et aux tombes desquels ils ont longtemps rendu un culte superstitieux. Les noms de quelques-uns de

ces Vazimbas sont encore conservés dans de vieilles légendes, ainsi que ceux des douze premiers rois — fort problématiques — des Hovas. A l'époque où Flacourt s'établit à Fort- Dauphin, en 1648, l'existence des Hovas ne portait encore ombrage à personne, et lorsque, plus de cent ans après, Benyowski prit le titre d'ampanjaka-be devant 5o.ooo (?) Malgaches, il n'est fait aucune mention particulière de cette tribu. D'après la tradition des Sakalavas, qui font profession de les mépriser profondément, ils seraient venus d'au delà des mers; leur navire s'étant brisé sur la côte, ils vécurent d'abord misérablement, puis, s'étant multipliés malgré la fièvre et les privations, ils furent forcés par les indigènes de se réfugier vers l'intérieur de l'île. Là, sans doute, la nécessité de lutter contre un climat plus rude, un sol moins fertile, développa en eux des qualités d'endurance et d'initiative, et lorsqu'un de ces génies barbares comme il en a existé de tout temps se trouva là pour les commander, le peuple était prêt pour la conquête. Charles Simond dit à ce sujet : « Desti- « née incroyable de la peuplade des Hovas! « Ils vivaient isolés des Malgaches, auxquels « ils payaient un tribut en nature, traités

« comme des parias. Ils avaient incendié leurs « forêts, fait un désert de leur pays, et planté « leurs villages sur les mamelons. Un homme « supérieur, Andrianampoinimerina, les re- « leva de leur servitude et ils étendirent leur « domination sur la moitié de l'île. »

Andrianampoinimerina semble, en effet, avoir été un de ces hommes qui, comme Aloshesh chez les Bassoutos, ont eu l'intuition du moment propice pour réunirdes éléments épars et constituer un peuple. Il mourut en 1810, après un règne de 25 ou 3o ans, et doit par conséquent avoir commencé sa carrière politique vers 1785. Encore aujourd'hui, les orateurs indigènes font de fréquentes allusions à sa justice et à sa sagesse. Son souvenir est resté profondément enraciné dans le cœur du peuple, qui a entouré son nom d'un halo de grandeur et d'équité. Unissant la force à la diplomatie, il finit par soumettre tout l'Imerina. Son esprit était hanté par le rêve d'un royaume de Madagascar, et il fit tous ses efforts pour faire pénétrer cette idée dans le cœur de son fils Radama. « La mer est la limite de mes rizières », avait-il coutume de dire. Cette ambitieuse prophétie ne fut pas seulement le produit d'une imagination fer-

tile, mais la semence d'une politique d'extension qui a profondément affecté l'histoire ultérieure de l'île. Les Malgaches citent souvent avec admiration une sorte de saga qui renferme les adieux du vieux roi à son fils et à ses conseillers : « Maintenant des symptômes « de mort sont apparus, et Dieu va m'emme- « ner, et voilà pourquoi je vous ai fait venir. « Sur l'ordre de mon Créateur, mes jours vont « finir; regardez donc Ilahidama, car il est « jeune, et vous aussi ; mais c'est seulement « ma chair qui sera enterrée, car mon esprit « restera avec vous et avec Idama. »

Avec lui s'éteignit le système de féodalité rudimentaire qui avait jusqu'alors prévalu parmi les Hovas. Chacun de leurs villages avait son chef de clan, qui recevait un tribut des familles vivant sur ses terres, et leur imposait certaines corvées. Ces chefs étaient à demi indépendants. Même alors qu'Andrianampoinimerina eut fait reconnaître sa suzeraineté par tous, il conserva une ombre de représentation nationale. Quand il s'agissait de prendre une décision importante, on convoquait un kabary, ou assemblée publique assez semblable sans doute au wittenagemot des Francs, et on établissait une sorte de fé-

dération. Un dicton attribué au roi lui-même rappelle cette époque démocratique : « Un « seul arbre ne fait pas une forêt, mais les « pensées de tous constituent un gouverne- « ment. »

L'histoire du peuple malgache se confond maintenant avec celle des Hovas. Avec Radama I, la conquête changea de nature, et l'élément militaire prit la prépondérance. Se servant des chefs comme de généraux, il institua un pouvoir absolu et porta la guerre jusque dans les parties les plus reculées de l'île. Cette grande figure de Radama, moins pure que celle de son père, domine cependant l'his toire de Madagascar. Nous n'avons pas le temps de faire ici le portrait de ce roi, cruel vis-à-vis des tribus insoumises auxquelles le nom des Hovas est encore en exécration, dominateur sur ses propres sujets, mais profond politique à l'égard des étrangers. Tout en entretenant des relations amicales avec le gouverneur de l'île Maurice, Sir Robert Farquahr, qui lui procura un sergent anglais, Bradv, pour instruire ses troupes, il recevait avec cordialité les missionnaires Jones et Griffiths, et signait avec l'Angleterre un traité abolissant la traite des esclaves en dehors de l'île, mais

s'opposait énergiquement à toute intrusion politique de la part des Anglais; il repoussait de même les tentatives des Français en s'emparant de Fort-Dauphin, et proclamait hautement ses prétentions à la souveraineté de Madagascar. Radama mourut en 1828, affaibli par les excès et l'intempérance. Sa veuve, Ranavalona, lui succéda (1 828-1 861), et une suite de sombres jours commença pour le pavs tout entier.

Mme Ida Pfeiffer caractérise ainsi l'œuvre de Radama I : « La conquête d'une grande partie de l'île, l'abolition de la peine de mort pour beaucoup de crimes, la défense de faire la traite avec l'étranger, la création d'une armée bien disciplinée, l'introduction de beaucoup de métiers européens, tout cela fut son œuvre. Il n'y eut qu'une chose dont il ne voulut pas entendre parler, ce fut l'établissement de bonnes routes. »

Un dicton caractéristique existe encore à son sujet à Madagascar. On dit : « Andrianam- « poinimerina avait pour lui sa langue, et « Radama son bras. »

A cette époque, les Hovas déployaient déjà les qualités qui leur sont propres.

Intelligents, laborieux, persévérants, écono-

mes et sobres, ils étaient certainement dignes d'exercer leur influence sur une vaste étendue, et si tous leurs souverainsavaient été comme Andrianampoinimerina, peut-être aurions-nous pu assister au développement régulier d'un peuple supérieur. Mais l'autoritarisme de Radama, et surtout la cruelle domination de la terrible Ranavalona démoralisèrent profondément la nation. Les meilleurs d'entre eux périrent dans les supplices, et les autres, courbés sous un régime de terreur, oublièrent jusqu'au souvenir de leur indépendance. La politique de conquête militaire inaugurée par Radama I fut coutinuée sous Ranavalona avec une cruauté froide qui a jeté une ombre sur l'histoire de la suprématie nova. Le révérend Freeman, en i83y, relatait ainsi une récente expédition : « Il y a peu de temps, 10.000 hommes furent « mis à mort dans un après-midi, quoiqu'ils « se fussent soumis à la reine et eussent pro- « noncé le serment de fidélité. Leurs femmes « et leurs enfants furent jetés dans un rigou- « reux esclavage, mais beaucoup périrent en « chemin pendant qu'on les conduisait au mar- « ché pour y être vendus comme des bestiaux. « Cinquante vénérables chefs furent crucifiés « hors d'un village. Leurs femmes refusèrent

« de se soumettre à l'esclavage et furent égor- « gées sur place. »

Ranavalona commença son règne en faisant exécuter sept des plus proches parents du feu roi. Ces 33 années n'ont été qu'une longue suite des crimes les plus horribles et une sanguinaire réaction contre toute influence étrangère.

Elle rompit le traité de Radama avec l'Angleterre, et se montra très hostile aux missionnaires. Déjà Radama, malgré sa tolérance habituelle, avait rendu, en 1819, un édit ne permettant à ceux-ci qu'un séjour de 10 ans, passé lequel ils devaient se conformer à toutes les lois du pays. La reine hésita quelque temps à renvoyer les étrangers, à cause de l'utilité de leur enseignement pratique. Nous avons vu comment la fabrication d'une barre de savon leur obtint un sursis. Mais cette accalmie ne pouvait durer. D'abord, il y avait chez la reine et son entourage un attachement intense aux idoles et aux coutumes nationales, et en outre une crainte jalouse de l'influence étrangère. Beaucoup de ses conseillers les plus influents ne considéraient l'œuvre missionnaire que comme un manteau destiné à couvrir des menées politiques. Il eût été difficile de faire

comprendre à des gens aussi ignorants, qu'à cette époque-là, moins que jamais, le gouvernement anglais ne pouvait avoir aucune connexion avec une société missionnaire composée de « dissidents » n'ayant pas même alors, en Angleterre, le droit d'enterrer ses morts dans le cimetière commun! Mais, en 1829, M. de Gourbeyre avait bombardé Tamatave et réclamé des droits sur Madagascar au nom de la France; l'Angleterre ne pouvaitelle avoir aussi des vues sur la Grande Ile? M. W. Cousins dit à ce sujet : « Il n'y avait « rien de déraisonnable dans ces soupçons. « Nos vaisseaux croisaient souvent sur les côtes « de Madagascar; à un moment donné, nous « avions voulu obtenir des districts sur le « littoral; on nous connaissait comme un peu- « pie avide d'étendre sa domination sur les « pays étrangers, et avec la défiance naturelle « aux Hovas, nous pouvions à bon droit leur « être suspects. » Ces soupçons allaient jusqu'à l'absurde. Le terme de « society » avait été introduit par les missionnaires pour désigner certaines organisations de secours mutuels. Ce mot sonnait à peu près comme celui de asosay aty, pousser (un canot) en avant. De là à conclure à une coalition ayant pour

but de pousser le gouvernement vers l'Océan, il n'y avait qu'un pas pour le cerveau fertile des conservateurs malgaches. On commença par interdire aux chrétiens le baptême, puis l'usage du vin dans la Cène, etc. Quelques expéditions contre les Sakalavas, des dispositions à prendre vis-à-vis des Français, avaient retardé l'explosion des hostilités, mais, en 1834, la persécution éclata dans toute sa rigueur.

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