‹ Madagascar, hier & aujourd'huiChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Vingt-cinq ans de ténèbres.

La période qui s'ouvrit alors, de 1834 à la mort de la reine, sauf de légères accalmies, a laissé dans le pays d'ineffaçables et douloureux souvenirs. Les indigènes la désignent par ces mots : Ny tanv maizina, le temps où le pavs était sombre. A mesure que l'hostilité du gouvernement contre le christianisme s'accentuait, les chrétiens se faisaient plus nombreux ; dans beaucoup de parties de l'Emvrne, des gens se rassemblaient pour apprendre à lire et se réunir en assemblées de culte. Un esprit de prière se manifestait, et les indigènes avaient des réunions intimes le soir dans leurs propres maisons. Une lettre écrite en novembre

1 834 mentionne ces signes réjouissants, mais avant la fin de Tannée, la tempête se déchaîna. Ce fut d'abord un édit défendant à toute personne d'apprendre à lire et à écrire, sauf dans les écoles établies par le gouvernement, puis une accusation portée contre les chrétiens devant le grand juge sur les charges suivantes:

i° Ils méprisent les idoles du pays;

2° Ils sont toujours en prière : ils tiennent des réunions chez eux pour prier, sans la permission de la reine, et même ils font une prière avant et après le repas;

3° Ils ne prêtent pas le serment à la manière du pays, mais s'ils en sont requis, ils se contentent d'affirmer qu'ils disent la vérité:

4° Leurs femmes sont chastes, ce qui est contraire aux mœurs du pays;

5° Ils s'accordent tous en ce qui concerne leur religion;

6° Ils observent le dimanche comme un jour sacré.

Ce singulier acte d'accusation indisposa violemment la reine, et un jour qu'en passant devant une chapelle, elle entendit des chants, elle murmura : « Ils ne se tairont que quand leurs têtes ne seront plus sur leurs épaules ! »

Peu de jours après, un des principaux chefs

se présenta devant Ranavalona et lui dit : « Je suis venu te demander une lance, une lance brillante et acérée, pour me la plonger dans le cœur. J'aime mieux mourir que de voir profaner nos idoles et préparer ainsi la voie aux étrangers ! »

La reine resta suffoquée de douleur et de rage et jura d'exterminer le christianisme, dûtelle faire périr tous les chrétiens de Madagascar. Un 'deuil solennel fut convoqué et, quinze jours plus tard, les missionnaires recevaient l'ordre de cesser tout enseignement religieux.

« Le ier mars, un immense kabary prit place dans la grande plaine d'Imahamasina, devant près de i5o.ooo assistants. Bien des assemblées s'étaient tenues dans ce lieu, mais jamais déplus significative ni de plus terrible. Il semblait que Ranavalona voulût mettre le comble aux horreurs qui avaient marqué le début de son règne, et prouver à son peuple qu'elle était animée d'une furie toute nouvelle. Des hauteurs de la ville, des canons tonnèrent de grand matin; 5o.ooo hommes de troupe furent dirigés vers la place et échelonnés le long du sentier. Enfin, après une attente angoissée, le juge délivra le message de la

reine, confirmé par Rainiharo, le principal officier. Il contenait d'abord une profession de foi païenne, exprimant la confiance de la reine dans les idoles, puis continuait ainsi :

« Et quant aux baptêmes, sociétés, lieux de « culte, et au dimanche, qu'est-ce qui règne « dans ce pays ? N'est-ce pas moi seule? Ces « choses ne doivent pas se faire. Elles « ne sont pas selon les lois du pays, dit Ra- « navalo-Manjaka, car elles n'étaient pas dans « les coutumes de nos ancêtres. Je déteste cela, « et je vous dis que de pareilles choses ne se « passeront plus dans mon pays ! »

C'était l'arrêt de mort des chrétiens. Pendant quelques mois encore, M. Johns et Baker se hâtèrent de terminer la traduction de la Bible en malgache, sans oser réunir les chrétiens. Ils furent obligés, eux aussi, de quitter le pays, et pendant vingt-cinq ans, la rage de la reine s'exerça sur ceux qu'elle appelait « la secte des priants ». Cette longue et douloureuse histoire, seuls les rochers de l'Emyrne pourraient la raconter en détail, mais il nous est cependant resté de nombreux témoignages de l'héroïsme des persécutés. Encoreaujourd'hui, le cantique des martyrs retentit dans les temples de Madagascar, et le nom de ceux qui

furent jugés dignes de mourir pour leur foi est resté en vénération.

La première fut une jeune femme, Rasalama, mise à mort à coups de lance à Ambohipotsy, le 14 août 1837. Elle s'agenouilla tranquillement pour recommander son âme à Dieu et reçut le coup mortel avec sérénité. Les années les plus cruelles furent ensuite 1840? 1 849 et 1 85y. En 1 840, M. Griffiths, qui avait pu remonter à Tananarive, fut témoin de l'exécution de neuf chrétiens. « Quand le cortège « passa devant notre maison, dit-il, Ramanisa « regarda vers moi et me sourit, d'autres me « regardèrent aussi; leurs figures étaient « comme celles des anges. Ils étaient trop « faibles pour marcher, ayant passé plusieurs « jours sans nourriture; on les laissa pendant « dix minutes en face de la maison pour que « nous puissions les voir, puis on les conduisit « au lieu d'exécution. »

Ainsi se reproduisaient les scènes qui avaient ensanglanté les arènes romaines ou les Cévennes de France. Poursuivis, traqués comme des bêtes fauves, immolés par le fer, le feu, le poison, « eux dont le monde n'était pas digne», les chrétiens de Madagascar ont prouvé qu'ils avaient le droit de faire partie de la

noble lignée de ceux qui ont été « mis à mort pour la parole de Dieu ». — On a calculé que près de deux mille personnes eurent à souffrir de la persécution sous diverses formes: tortures, emprisonnement, chaînes, travaux forcés; 48 furent égorgés, 4 brûlés vifs et 14 jetés dans le précipice d'Ampanarinana. Le supplice de ceux qui furent condamnés au bûcher laissa une impression profonde. C'était en 1849, l'année de la grande persécution. Les 4 martvrs, dont l'un était une femme, marchèrent à la mort en chantant des cantiques. « Le bûcher fut allumé, dit M. Sibree, et à « travers les crépitements et le mugissement « des flammes, on entendait distinctement « non pas des cris de douleur, mais un hym- « ne de louange. Au milieu des flammes na- « quit un enfant qui partagea le sort de sa « mère. Ils prièrent tant qu'ils eurent un « souffle de vie, puis ils s'éteignirent douce- « ment et en paix. Les corps mutilés de ceux « qui avaient été jetés dans le précipice furent « alors apportés et lancés aussi dans le bû- « cher. »

Après cette horrible tragédie, la rage de la Reine sembla se calmer. Tous les Anglais avaient dû quitter le pays. Ranavalona n'avait

conservé auprès d'elle que deux Français, M. de Lastelle, homme actif et intelligent, qui lui servait de factotum, et M. Laborde, dont la singulière histoire mérite d'être retracée.

Fils d'un sellier aisé, il s'embarqua de bonne heure, s'établit à Bombay et y fit de bonnes affaires. Dans un voyage aux Indes Orientales, son vaisseau fit naufrage et se brisa sur les côtes de Madagascar. Vendu comme esclave, M. Laborde fut accueilli par la Reine qui lui promit la liberté sous condition de la servir cinq ans. Il sut se rendre si utile que la Reine ne put bientôt se passer de lui, et il finit par créer un établissement industriel et par jouir de la plus haute faveur. Il n'en usa que pour adoucir l'humeur de sa terrible protectrice. Bien des innocents lui durent la vie, et son nom est resté vénéré parmi le peuple, à l'égal de celui de M. Cameron, dont il était l'ami. Une autre personne exerçait aussi une influence bienfaisante sur la sanguinaire Ranavalona. C'était son propre fils, le prince Rakoto. Tout au contraire de sa mère, il était avide de civilisation et finit par se lier étroitement avec M. Laborde et avec un autre Français, négociant de l'île

Maurice, M. Lambert, avec lequel il contracta l'alliance du sang. Malgré la rigueur des mesures prises contre les chrétiens, ceux-ci se multipliaient, et la vie chrétienne, dit M. Sibree, atteignit un degré de profondeur et de puissance que n'aurait jamais pu produire un temps de calme et de prospérité. Rakoto profita des dispositions plus accommodantes de sa mère pour obtenir la permission de faire venir M. Ellis, délégué de la Société de Londres, qui avait vainement demandé l'autorisation de monter à la capitale.

Après l'abandon de la mission de Bàly, deux prêtres jésuites, informés des progrès de l'Evangile chez les Hovas, se mirent en rapport avec M. de Lastelle et M. Laborde. Le Père Finaz, sous des habits laïques et avec un nom d'emprunt, accompagna M. Lambert à Tananarive et y fut reçu chez M. Laborde, où il y célébra la messe en secret, cherchant à capter les bonnes grâces de la Reine, en se faisant, tour à tour, « compositeur de pièces dramatiques et décorateur de théâtre ». (Père La Vayssière, page 255.)

Plus tard, il fut rejoint par le Père Webber et le Père Jouan, déguisés en aides chirurgiens du docteur Milhet.

M. Ellis arriva à Tananarive en août 1 856 et quitta l'île le 17 novembre de la même année. Un volume, presque introuvable aujourd'hui, Three visits to Madagascar, publié en 1859, et que nous avons sous les yeux, raconte les curieux détails de son audience avec la Reine. Il avait dû recouvrir son habit noir d'une robe de chambre en soie écossaise doublée de rouge qu'il avait destinée en présent à quelque grand dignitaire de la Cour, mais qui sembla à son introducteur le seul appareil digne d'être porté en présence de la souveraine. Il eut une amicale entrevue avec M. Laborde, mais put se convaincre que le moment n'était pas encore venu de reprendre l'œuvre de la mission.

Au mois d'avril 1857, la célèbre vovageuse Mme Ida PfeirTer voulut visiter Madagascar. Elle se rencontra, à Tananarive, avec M. Lambert, qui revenait de France, où il était allé acheter des cadeaux pour la Reine, et surtout jeter les bases d'une importante concession qu'il avait obtenue du prince Rakoto. Celui-ci était un jeune homme de grande sensibilité, doux et humain, qui avait souvent arraché des victimes à la fureur de sa mère, mais qui manquait de fermeté. A peine les vovageurs

étaient-ils arrivés à la capitale que Mme PfeifTer fut mise au courant d'un complot contre la vie de la Reine, et dont elle fait retomber la responsabilité sur M. Lambert. Le prince Rakoto y prit une part dont il ne semble pas avoir compris la gravité. Il s'agissait, sans doute, pour lui de priver seulement sa mère d'un pouvoir dont elle faisait un si odieux usage. Le complot échoua, et la rage de Ranavalona ne connut plus de bornes. Elle fit emprisonner son fils, renvoya M. Lambert et Mme PfeifTer, avec des ressources insuffisantes, dans l'espoir qu'ils périraient de la fièvre avant d'atteindre la côte, exila de même M. Laborde et se livra aux plus épouvantables violences dont l'histoire ait gardé le souvenir. Vingt-et-un chrétiens furent lapidés, plusieurs autres jetés dans le précipice, la roche Tarpéienne d'Antananarivo.

Un grand nombre furent condamnés à subir l'épreuve du tanghin, une quantité d'autres réduits en esclavage.

L'année suivante, cependant, M. Laborde put revenir, et le prince fut remis en liberté.

Chez cette femme cruelle, le seul sentiment humain qui subsistât était son amour pour son fils. Quand on l'excitait à sévir contre lui,

elle ne savait que répondre : « C'est mon fils, mon fils bien-aimé. »

Enfin, le i5 août 1861, Ranavalona I mourut, comme Frédégonde, « pleine de jours », et le peuple poussa un immense cri de délivrance.

On assure que, pendant son règne, la population de l'île avait été diminuée de plus de 100.000 personnes. (Le Père Piolet dit deux cent mille, mais le chiffre nous paraît considérable.)

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De Pa^s rçendu à la Lumièiie

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