CHAPITRE VII
Le Pays rendu à la Lumière.
A peine la redoutable Ranavalona eut-elle rendu le dernier soupir, que son fils Rakoto fut proclamé roi sous le nom de Radama II, malgré l'opposition du parti national et païen. « Le soleil ne se coucha pas le jour de son avènement sans que les portes des prisons fussent ouvertes et la liberté religieuse proclamée. » Il envoya des officiers à la recherche des condamnés qui erraient dans les régions malsaines où ils avaient été bannis. Beaucoup avaient succombé à la fièvre ou à l'épuisement, et ceux qui survivaient semblèrent à leurs amis comme ressuscités d'entre les morts. Ce premier soir de délivrance, quelques-uns
des plus anciens chrétiens se réunirent dans une maison à Analakely et passèrent la nuit en prières et en actions de grâces, en lisant le livre de Jérémie qui semble avoir possédé un attrait tout particulier pour l'église persécutée. Des congrégations se reformèrent, et bientôt le roi envoya lui-même un message à la Société de Londres pour lui annoncer que le royaume était rouvert aux missionnaires. En même temps, il donnait aux Pères Jésuites l'autorisation de commencer une mission dans la capitale. M. Ellis se hâta de répondre à l'invitation de Radama, et son arrivée fut bientôt suivie par celle de plusieurs autres missionnaires.
Le 7 septembre 1862, un solennel service de communion fut célébré à Amparibe. Lors de la première persécution, en 1 835, le nombre des communiants était d'environ 200. Maintenant, après 25 ans de cruelles épreuves, il était plus que décuplé. « La soif de connais- « sances religieuses chez les gens était si « grande, dit M. Cousins, que nous étions « assiégés tout le jour. L'affluence des audi- « teurs aux services religieux n'était pas moins « extraordinaire. Il semblait qu'ils ne pour- « raient jamais passer assez d'heures dans la
« maison de Dieu. Après tant d'années pen- « dant lesquelles les réunions avaient dû rester « secrètes, la latitude de s'assembler en plein « jour, de chanter leurs hymnes sans risquer « d'être entendus et dénoncés, semblait leur « procurer la joie la plus intense. Ils passaient « souvent plusieurs heures consécutives de « cette manière. La plupart des exemplaires « de cette Bible, si hâtivement terminée par « les missionnaires avant leur expulsion, « avaient disparu, brûlés par la main des per- « sécuteurs. Heureux celui qui possédait « quelques feuilles du Nouveau Testament ou « une partie des Psaumes, ou un livre de can- « tiques, si déchiré et si souillé qu'il fût! Il « ne restait guère plus d'une douzaine de Bi- « bles entières que leurs possesseurs considé- « raient comme des trésors sans prix. Lors- « qu'enfin les ballots de livres que nous avions « apportés de Londres arrivèrent, ce fut une « invasion, et du matin au soir, nous étions « occupés à satisfaire les nombreux acheteurs. « Bientôt après notre arrivée, le docteur Da- « vidson ouvrit son dispensaire et M. Parrett « installa sa presse à imprimer à Imarivola- « nitra. Les travaux des premiers mission- « naires servirent de base aux nôtres, et je ne
« pense pas qu'aucun de leurs ouvrages ait « été absolument perdu. Les petits catéchis- « mes, si usités aujourd'hui, paraissent avoir « été le plus près de la destruction totale. Il « n'en restait que deux ou trois exemplaires « bien maltraités, mais il suffirent pour pré- « parer une nouvelle édition. »
Le christianisme, et le christianisme protestant, prenait donc, chez les Hovas du moins, une place importante. Ce n'était pas que le roi lui-même fût devenu chrétien. Ses dispositions à la débauche avaient pris le dessus et gâtaient les précieuses qualités de ce jeune homme, mais sa nature tolérante ne lui permettait pas de favoriser un culte aux dépens d'un autre, et les missionnaires catholiques jouirent d'autant de privilèges que les autres. Il ne faut donc pas chercher dans une faveur spéciale de la part du souverain la rapide extension de l'œuvre missionnaire anglaise. La cause en est certainement dans l'influence de la Bible sur les Malgaches, et dans l'amour qu'ils lui portaient. Le Père La Vayssière s'en plaint amèrement dans son histoire de Madagascar, ouvrage remarquable à plus d'un titre, mais duquel il ressort malheureusement que les Révérends Pères avaient bien moins
en vue l'évangélisation des indigènes que l'extirpation du protestantisme. Xe dit-il pas, entre autres: «La superstition, l'immoralité et le protestantisme sont les trois ennemis contre lesquels nous avons à lutter », — et ailleurs : « Si l'on demandait aux missionnaires catholiques laquelle de ces deux idoles, des fétiches ou de l'esprit anglais et protestant, est plus opposée à Jésus-Christ, plus difficile à brûler ou à détruire, je doute que beaucoup donnassent la préférence à l'esprit protestant. Mieux vaut prêcher Jésus-Christ à des sauvages simples et grossiers qu'à des barbares du protestantisme. »
Nous nous contenterons seulement de faire remarquer que, dans ce cas, les Révérends Pères n'avaient qu'à continuer leur mission chez les Sakalavas, ces sauvages simples et grossiers, au lieu de venir se heurter au protestantisme des Hovas. Mais peu importe. Cependant,il est bon de considérerl'espritdans lequel un ouvrage est écrit lorsqu'il a servi de base à tous ceux qui ont été composés sur le même sujet, comme tel a été le cas jusqu'à présent en France, à propos de Madagascar. Le parti pris de regarder le protestantisme, — anglais ou français — ou plutôt l'esprit de libre examen
et d'indépendance, comme l'ennemi, au lieu de travailler à côté de lui à régénérer le paganisme, a été pour le Père La Vavssière un piège qui lui a fait accueillir les rumeurs les plus absurdes, uniquement parce qu'elles favorisaient sa thèse, et qui enlève ainsi à plusieurs de ses assertions l'autorité qu'elles pourraient avoir. Par exemple, il écrit naïvement (p. 388) : « On raconte ce trait de M. Ellis qu'il avait obtenu récemment de Radama, à force d'obsessions continuelles, de l'accompagner au tombeau de sa mère dans la ville sacrée d'Ambohimanga, interdite jusqu'alors aux étrangers, et de prier avec lui pour le repos de l'âme de Ranavalona (!!) » Il ne faut pas être bien versé dans les doctrines du protestantisme pour savoir que jamais un protestant, et à plus forte raison un pasteur, n'a eu l'idée de prier pour le repos de l'âme de qui que ce soit.
Un examen attentif et impartial de la question si controversée de Madagascar nous a convaincu qu'il y a eu là, de la part des Pères Jésuites, une profonde erreur de jugement, dont les conséquences n'ont pas été favorables à l'influence française. A une époque où ils n'avaient aucune relation avec les Hovas, la
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Bible avait déjà exercé une action profonde sur le peuple; le Père Finaz, qui se tint soigneusement coi pendant la persécution, « pour éviter d'être confondu avec les protestants » (sic, alors que M. Laborde exposait sa vie pour sauver les malheureux chrétiens, reconnaît lui-même que la secte des priants n'avait commis d'autre crime que celui de lire la Bible et de prier. Il était tout naturel que ce livre, dont la possession entraînait danger de mort, caché, dérobé aux bourreaux, mutilé quelquefois, mais lu sans cesse, fût devenu le plus précieux de leurs biens, et il n'était peut-être pas très habile aux Révérends Pères de chercher à les en détourner. Quand le Père La Vayssière écrivait : « J'ai vite compris que ce pauvre peuple qui suit la religion des méthodistes, ne connaît rien de ce qui sépare le protestantisme du catholicisme », il oublie qu'il y avait quelque chose de plus pressé que de leur enseigner cette différence, c'était de leur apprendre les grands principes de justice et d'humanité qui sont à la base de l'Évangile. Ceci n'est pas dit pour diminueren rien la valeur de l'œuvre missionnaire catholique, — nous aurions voulu éviter jusqu'à cette distinction, — mais cette question
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a pris ces dernières années des proportions si étranges, que nous avons voulu essayer de remettre les choses au point. Il est profondément pénible de penser que dans une île dont la dixième partie de la population à peine est christianisée, les diverses confessions religieuses se disputent le terrain, alors que plus de trois millions d'individus sont encore plongés dans les ténèbres du paganisme avec toutes ses conséquences.
Les belles espérances qu'avaient fait concevoir les débuts du règne de Radama II ne se réalisèrent pas. Moins de deux ans après, il périssait, assassiné dans une révolution de palais. Les causes de ce douloureux événement furent multiples. Tout d'abord, après trente-trois ans d'un régime de terreur comme avait été le règne de Ranavalona, il fallait autre chose qu'un jeune homme de volonté faible et d'esprit vacillant pour gouverner le pays. La longue oppression avait créé un état d'âme spécial, et sa brusque suppression détermina des troubles singuliers qui se traduisirent entre autres par la manie dansante, qui affecta de nombreux individus en 1 863. Qu'on se souvienne de la réaction qui suivit la Terreur en 1 793 en France, et on pourra se ren-
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dre compte de l'état des esprits. Les chrétiens n'étaient ni assez nombreux ni assez affermis pour exercer le pouvoir, et Radama se trouva livré à une foule d'influences contraires. Ses menamasos, ou conseillers, jeunes gens qui avaient été élevés avec lui, et dont la faveur froissa profondément les anciens conseillers de la reine, la concession Lambert, en désaccord avec les anciens principes du gouvernement, enfin les étranges décrets par lesquels il permettait à chacun de régler ses différends par l'épée, déterminèrent une irritation profonde et dont le malheureux roi fut la première victime.
Une lettre de M. Laborde, de mai 1 863, constate qu'il existait deux partis : celui des anciens officiers et grands du peuple, et les menamasos, accusés d'injustice, de concussion et d'immoralité. Il y avait en outre antipathie de race, le père de Radama étant du nord de l'Imerina et les menamasos du sud. La famille de Rainiharo, qui avait, jusqu'alors détenu le pouvoir comme premier ministre, voyait son autorité contrebalancée par celle des menamasos. (L. Crémazy). Ce règne, commencé dans la joie, se termina par une horrible tragédie. Radama II fut étranglé par
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ses propres officiers le 12 mai 1 863. Les menamasos, à peu d'exceptions près, partagèrent le sort de leur maître. On raconte que les dernières paroles de Radama furent celles-ci : « Je n'ai jamais répandu le sang! » Le puissant parti du premier ministre, sorte de maire du palais, dont l'autorité s'est maintenue jusqu'à la conquête' française, revenait au pouvoir. Cependant, soit que les chrétiens fussent déjà assez nombreux pour qu'on crût bon de les ménager, soit que les vainqueurs craignissent de s'attirer l'inimitié des puissances étrangères, il n'y eut pas de réaction païenne. La veuve de Radama, Rabodo, fut proclamée reine sous le nom de Rasoahérina (1 863-1 868), et s'engagea à gouverner d'accord avec le premier ministre et les conseillers, et à respecter la liberté religieuse vis-à-vis de ses sujets, en même temps qu'à protéger et accueillir les étrangers qui se soumettraient aux lois du pays. Elle devait, en outre, s'abstenir de liqueurs fortes, abolir l'épreuve par le tanguin, approuver l'institution d'une sorte de jury, et signer la déclaration solennelle « que l'armée était la corne du rovaume et ne serait jamais licenciée ». C'est de ce singulier mélange de civilisation et de barbarie qu'est sorti
le « gouvernement nova », dont nous aurons à parler plus tard.
Rasoahérina ne devint jamais chrétienne, mais elle maintint énergiquement la politique de tolérance. Pendant son règne, des traités de commerce furent conclus avec l'Angleterre en 1 865, les Etats-Unis en 1867, et avec ^a France en 1868. Ce dernier mit fin aux contestations qui s'étaient élevées à propos de la convention Lambert, et le pouvoir nova parut définitivement établi. Peu de temps avant la mort de la reine, un nouveau complot fut découvert. Quelques mécontents cherchaient à la renverser et à mettre sur le trône un jeune prince du nom de Rasata. La tentative échoua, et les conspirateurs furent bannis. Rasoahérina mourut le ier avril 1868. Huit jours après, sa cousine germaine, Ramoma, devenait reine sous le nom de Ranavalona II.