JI
MADAGASGAlt.
tion, et le rôle de MM. Laborde et Lambert était de veiller à la sûreté du prince.
Au moment d'agir, les religionnaires hésitèrent, en découvrant que leur tentative n'aboutirait qu'à établir le catholicisme à Madagascar et à assurer l'influence française. Ils s'arrêtent pour se consulter de nouveau et perdent un temps précieux* Au moment d'agir, le courage manque aux chefs (1), le signal n'est pas donné, et la conjuration avorte misérablement.
<t Le 29 juin au soir, celui des priants qui inspirait le plus de confiance aux révérends Ellis et le Brun , le plus de confiance parce qu'il s'était fait conférer le titre de ministre méthodiste, se présente à Rainizair et dénonce ses compagnons, les accusant de prier, de prêcher, de baptiser ; il ajoute qu'ils veulent établir une république et affranchir les esclaves; il affirme que les blancs sont à la tête du complot, que Rainizair en sera
(1) Le P. H. de Régnon.
la première victime et que sa tête a été mise à prix.
« Pendant ce temps-là, les missionnaires catholiques résidaient à Soatsimananpiovana, non seulement n'entraient pas dans le complot, mais avaient été chercher à huit lieues de la ville des malades à soigner. »
Dès que le complot eut été révélé, le palais reçut un renfort considérable de troupes. La volonté de sévir ne manqua pas au vieux Rainizair, mais la prudence l'obligea à la modération.
Dans un Miar (1), convoqué le lendemain 30 juin, le peuple fut informé que les priants s'étaient assemblés pour prêcher et baptiser, et dix de leurs chefs furent désignés à la justice du peuple : tous ceux qui avaient assisté à leurs réunions devaient, pour avoir la vie sauve, s'accuser eux-mêmes et se mettre à la disposition de la reine.
(1) Assemblée générale des indigènes, sorte de grand conseil populaire.
Eakoto avait prévenu les priants; plus de trois cents avaient disparu de Tananarive avant l'assemblée du peuple; plusieurs, indignés de la lâcheté des autres, se livrèrent et moururent dans les supplices.
Le tour des étrangers vint bientôt. Environnés d'espions, il ne leur fut plus possible de quitter la maison de M. Laborde. On avait songé à les faire périr; mais Eakoto les défendit et sut persuader à sa mère que M. Lambert était l'agent du gouvernement français ; on se borna pour eux à l'épreuve du tan gbin... faite à leur adresse sur des poulets. Un seul, qui représentait le P. Weber, fut épargné par le lampi-tanguine, tous les autres succombèrent et furent déclarés coupables.
Le 17 juillet, la reine, déclarant user de clémence, faisait grâce de la vie aux blancs, mais les expulsait à tout jamais de ses Etats. Une beure leur était accordée pour se préparer au départ.
Par une faveur spéciale, une journée entière fut
accordée à M. Laborde, dont tous les biens furent déclarés appartenir à la reine.
Ranavalo fit rendre à M. Lambert les cadeaux qu'il avait apportés, mais un grand nombre manquaient, et leur disparition fut attribuée à des officiers de la cour. Le 17 au soir, les exilés furent visités par le prince Rakoto, qui se déguisa en esclave pour les voir. Sa douleur était sincère.
« Gardez-vous des Anglais, répétait-il à M, Lambert, 'soyez sur vos gardes, et protégez M, Laborde. »
Puis il supplia de nouveau M. Lambert de chercher du secours près de l'Empereur.
Les prisonniers quittèrent Tananarive le 18 juillet, en deux bandes, escortées chacune de cinquante soldats. Le matin même, dix chrétiens avaient péri du supplice de la lapidation sur la place du marché; leurs têtes sanglantes étaient fixées sur des zagaies.
On accourut en foule pour voir les Européens, mais personne ne leur adressa d'insultes ; le peuple.
qui était censé les repousser, ne les voyait pas partir sans regrets, car avec eux s'éteignait pour lui l'espoir de la délivrance ; on les savait dévoués à Rakoto, en qui seul reposait l'espoir de Taffranchissement.
Seul le prince , malgré sa douleur, eut assez de calme pour songer à l'avenir^ et il trouva le moyen de faire remettre la lettre suivante à M. Lambert, pour obtenir des secours de l'Empereur.
« Mon cher ami,
« .T'éprouve le besoin de vous remercier, vous et M. Laborde, de ce que vous avez fait pour la cause de Madagascar, cause que je regarde comme la mienne, par le désir que j'ai de procurer le bonheur à une nation si maltraitée.
« Votre zèle à tous deux n'a abouti, hélas ! qu'à vous faire perdre votre fortune et proscrire du pays que vous vouliez sauver. Le résultat malheureux de votre dévouement, qui a été jusqu'à vous faire exposer votre vie, me navre de douleur. Je
vois, ce que je n'avais pu croire, que la misère des Malgaches augmente chaque jour. Bientôt, de ma pauvre nation, il ne restera plus que quelques déhris errants. Ah ! cher ami, quelle cruelle déception que la France ne puisse pas nous venir en aide !
« Je vous prie donc et vous supplie de retourner auprès de S. M. l'Empereur, de vous jeter à ses pieds, comme je le ferais moi-même si je le pouvais, et de lui représenter que nous allons périr tous. Dites-lui que ce n'est point mon intérêt personnel qui me fait parler ; assurez-le que l'ambition de régner est bien loin de ma pensée.
« Je proteste ici par écrit, comme je l'ai fait plusieurs fois de vive voix en votre présence, que je suis prêt à renoncer dès à présent à tous mes droits au trône si cette mesure semble nécessaire pour obtenir de la France aide dans notre malheur. De grâce, cher ami, ne vous rebutez pas, et souvenez-vous que la destinée de ce peuple est entre vos mains.
« Que Dieu vous aidé dans toutes vos démarches.
« Eakotokd' Radama. »
Il suffisait d'une dizaine de jours de marclie pour franchir la distance de Tananarive à Tamatave. Mais Rainizair avait ses vues ; l'escorte mit cinquante-deux jours à faire ce voyage. Malgré les fièvres, les souffrances, l'épuisement dans lequel les exilés étaient tombés , ils résistèrent au mal.
A Enaromaro , ils rencontrèrent le docteur Milhet-Fontarabie, qui portait quelques médicaments à Tananarive. On leur refusa des fébrifuges , ils ne purent même obtenir l'autorisation de communiquer avec le savant médecin.
Le 1 1 septembre ils arrivèrent; à Tamatave , et la première portion s'embarqua trois jours après. M. Laborde et ses compagnons y restèrent encore quinze jours avec une autorisation.
Dès que M. Laborde eut quitté Tananarive, le gouverneur hova confisqua tous ses biens, toutes
ses propriétés, ainsi que les noirs et la succession de M. de Lastelle.
Ainsi finit cette entreprise malheureuse. Rien ne vint plus troubler ni les cruautés de Ranavalo ni la domination du jongleur Rainizair, jusqu'au moment de sa cliute définitive.
Palanquin d'un officier hova.
lY
RAKOTO OU EADAMA II ET RAMBOUSSALAM — LES FETES DU COURON- NEMENT — RABODO — MEURTRE DE RADAMA — AVÈNEMENT DE RASOIIERINA — RANAVALO-MANJAKA — RUINE Viy. L'INFLUENCE FRANÇAISE
M. Lambert retourna plusieurs fois en France, mais la fatalité devait toujours entraver ses démarclies.
Au moment où la question de Madagascar sem-
fllÀDAGASCAR.
blait devoir se développer heureusement, où tout paraissait disposé pour le succès de notre colonisation et de la prise de possession de ce pays, éclata la guerre d'Italie, et, devant les grandes préoccupations de la politique européenne, les intérêts madécasses s'efFacèrent instantanément.
On oublia Rakoto, M. Lambert et Madagascar, pour ne plus voir que l'éclat pompeux, mais trompeur, des victoires de Magenta et de Solférino.
M. Laborde, d'abord retiré à la Eéunion, finit par obtenir du gouvernement bova l'autorisation de se fixer à Tamatave, mais sans pouvoir retourner à Tananarive, '
Enfin, dans la nuit du 14 au 15 août 1861, la mort vint mettre un terme au long et terrible règne de Eanavalo.
Cet événement fut encore l'occasion d'une révolution de palais. Deux partis étaient en présence : celui de Rakoto, fils de la reine, le protecteur et l'ami des Français, qui réunissait tous les hommes
intellig-ents et amis du progrès, l'espoir enfin des jeunes Hovas et de nos nationaux ; l'autre était celui de Eamboasalama ou Ramboussalam, .neveu de Ranavalo, qui avait été présenté^, éta.nt enfant, par Radama comme son successeur au trône.
On vit plusieurs fois, durant cette longue nuit d'attente, Ramboasalama entrer au palais, toujours armé, pour se défaire de son cousin. Mais il était lâche, et n'eut pas le courage d'accomplir ses sinistres desseins; il se laissa surprendre, au contraire, et les conjurés du parti -de Rakoto entraî- \nèrent ce dernier sur le balcon et le présentèrent au peuple, qui l'acclama et le proclama roi sous le nom de Radama II.
On vit ainsi pour la première fois à Madagascar l'avènement d'un souverain hova sans aucune effusion de sang.
Ramboasalama eut la vie sauve ainsi que Rainizair, et tous deux furent internés à buit lieues de Tananarive. Le premier mourut le SI avril suivant.
Le règne de Radama II inaugura dans la grande île africaine une ère nouvelle.
Un des premiers soins du monarque fut de rappeler auprès de lui MM. Laborde et Lambert.
Ordre fut donné de mettre en liberté tous ceux
qui avaient été emprisonnés dans les dernières années du règne de Ranavalo; la peine de mort fut abolie, l'épreuve du tanghin fut supprimée, et les lois relatives à l'esclavage furent abrogées.
On autorisa les chrétiens à pratiquer ouvertement leur relîgioji ; on suspendit provisoirement les droits de douane, et l'accès de l'île fut laissé libre pour tous les étrangers. Plusieurs missionnaires furent appelés dans l'île : lesRR. PP. Jouen et Finaz profitèrent de la situation, et l'on vit bientôt s'élever une mission florissante.
Les Anglais, eux aussi, surent profiter des bonnes dispositions du nouveau roi, et le gouverneur de Maurice envoya féliciter Radama II de son avènement à la couronne. De son côté, la France envoya à Madagascar le capitaine de fré-
g-ate Brossard de Corbigny pour complimenter Eadama ; cet officier fut accompagné à Tananarive par M. Laborde fils, qui l'attendait à Tamatave. M. de Corbigny resta deux mois dans la capitale et revint enchanté des résultats de sa mission.
Le gouvernement français ne reconnut pas seulement Eadama II pour roi des Hovas, mais pour roi de l'île de Madagascar, sous la réserve des droits de la France.
Le temps seul pourra nous apprendre quelle peut être la portée de cette réserve.
Un consul chargé de protéger les intérêts des Français et de soutenir notre politique fut accrédité à Tananarive, et le choix du gouvernement tomba sans hésitation sur M. Laborde, que seslongs services et sa connaissance du pays et de la langue désignaient à ce poste, qu'il avait mérité par son dévouement aux intérêts de la mère patrie,
A cette occasion, M. Lambert adressa la lettre
suivante, le 7 avril 1862, à toutes les ambassades de Paris :
« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que « j'ai été chargé, par Sa^Majesté Radama II, « de faire connaître aux gouvernements d'Europe « son avènement au trône, et son vif désir d'en- « tretenir avec eux des relations amicales. J'ai « reçu également mission de faire savoir que le « royaume de Madagascar est ouvert au commerce « de toutes les nations, et que l'ordre a été donné « aux gouverneurs des différentes provinces de « protéger, en toutes circonstances, les perce sonnes et les biens des étrangers qui. voudraient « se fixer dans le pays, ou y faire du négoce. »
Notre intention, dans cet essai sur la grande île africaine, n'est pas de rèlater les cérémonies et les fêtes du couronnement de Radama, que d'autres ont rapportées avant nous.
Le compte rendu en est détaillé dans l'excellent ouvrage du contre-amiral Dupré : Trois mois à Madagascar^ et dans celui du R. P. Henry de
Régnon : Madagascar et le om Radama II. Nous n'en donnerons donc qu'une simple esquisse.
Le couronnement avait été annoncé pour la fin de juillet 1862, il n'eut lieu que le 23 septembre. La France et l'Angleterre y furent représentées, la première par le capitaine de vaisseau Dupré, commandant la division navale des côtes occidentales d'Afrique; la seconde par le général Johnstone.
Le 5 juillet, le capitaine Dupré entrait en rade de Tamatave avec la frégate V Hermione et les membres de la mission : MM. de Ferrières et Dewatre, lieutenants de vaisseau; M. Capitaine, chirurgien; le commandant particulier de Sainte- Marie ; le E. P. Jouen, préfet apostolique de Madagascar, et M. Soumagne, négociant, plus tard vice-consul de France. Le lieutenant-colonel Lesseline, les capitaines Mazières etPrudhomme et le docteur Auguste Vinson, avaient été envoyés par le gouverneur de la Eéunion, M. le baron Darricau.
Le 28 juillet, nos compatriotes entraient à Tana-
narive, et leur réception officielle avait lieu deux jours, après.
A partir de ce moment, les relations les plus amicales s'établirent entre le roi et les Français; mais l'arrivée de la mission anglaise mit une espèce de contrainte dans les rapports officiels, car Eadama s'étudiait à maintenir la balance entre les officiers des deux nations, lorsqu'ils se trouvaient réunis en sa présence.
Le lendemain de l'arrivée des Anglais, le roi envoya prévenir le commandant français qu'il avait autorisé le chef de cette mission à hisser le pavillon de la Grande-Bretagne sur la maison qu'il habitait, et il l'invitait à arborer le drapeau français; mais celui-ci répondit qu'il préférait attendre, au 15 août, jour de la fête de S. M. l'Empereur Napoléon III.
Le 15 août, en effet, la fête fut splendide, autant que le permettait l'éloignement de la mère patrie. , « Nous étions tous heureux, dit M. Dupré, tous profondément émus ; mais que pouvait être notre
Forêt vierge à Madagascar.
émotion comparée à celle de M. Laborde, qui voyait en ce moment réalisé son vœu le plus cher ? Il pleurait et, muet de joie, me serrait les mains avec effusion et me remerciait de son regard attendri. »
Le commandant Dupré avait été chargé de soumettre au roi un projet de traité d'amitié et de commerce.
La conclusion de ce traité eut lieu, non sans de nombreuses hésitations de Radama, que M. Ellis cherchait à détourner de l'accepter.
Il fut signé pourtant le 12 septembre, en présence de la mission anglaise. Nous en parlerons plus loin .
Le commandant Dupré profita de cette occasion ' pour demander au roi si, dans le but de donner pluà d'authenticité à la charte que depuis longtemps il avait accordée à M. Lambert pour l'exploitation des richesses agricoles, minérales et végétales du pays, il consentirait à la signer de nouveau publiquement et à la faire contresigner et sceller en sa présence.
uo
Radama se prêta, de la meilleure grâce à cette demande, et l'acte, transcrit sur parchemin, reçut cette triple garantie devant une assistance nombreuse de Malgaches, de Français et d'Anglais.
« Oh prétendit que je n'obtins ce résultat qu'au prix de cent mille piastres, et je ne fus pas peu flatté, ajoute le commandant, d'apprendre qu'ils évaluaient à une somme aussi considérable ce que je n'avais obtenu que par des moyens hautement avouables. »
Le 23 septembre, le couronnement se fit avec toute la pompe possible. Les cadeaux apportés par M. Lambert de la part de l'Empereur et de l'Impératrice firent merveille. Le pape, ne pouvant Conférer une décoration à un prince encore païen, lui avait fait offrir, avec une lettre touchante, un médaillon en mosaïque représentant une main qui bénit. Radama le porta au col le jour du couronnement et parut fier de cette distinction. .
Le 4 octobre, la mission française quittait Tananarive avec les mêmes honneurs qu'à son arrivée, et
le 14 elle était à bord de Y Rermione. M. Lambert, arrivé à Tamatave le 16, s'embarquait le 17 avec le cérémonial dû à sa qualité d'ambassadeur du roi de Madagascar, et, le même soir, la frégate partait pour Sainte-Marie, et de là pour l'île de la Eéunion, où elle abordait à Saint-Denis. .
L'avenir semblait assuré pour Madagascar. Avec le roi Radama II, une ère nouvelle de prospérité et de civilisation paraissait s'ouvrir pour la grande île. Cependant on s'était trop hâté de crier victoire, et le temps gardait une déception cruelle aux amis du progrès et de l'humanité.
Ecoutons ce qu'en dit M. Lacaille, l'écrivain qui paraît avoir jug-é le plus clairement la situation, puisque les événements sont venus justifier ses appréhensions.
« L'avènement de Rakoto, écrivait-il en 1862, à l'île Bourbon, est-il de nature à toutchangeretàtout modifier dans l'attitude qu'il convient à la France de garder vis-à-vis des Hovas ? Telle n'est pas ma pensée. Soumis comme il l'est à toutes les éventua-
lités de partis, à toutes les intrigues de cour, Eakoto, s'il n'est pas secouru par une puissance européenne, s'il n'est pas habilement conseillé, peut disparaître dans une tempête ou succomber à de perfides conseils, et l'influence française se retrouverait en présence de la puissance hova, avec le regret de n'avoir pas saisi l'occasion de soumettre et dompter ces hommes demi-barbares.
Les Ho vas, pas plus que les Malgaches en général, ne sont moralement capables de fonder un état de choses susceptible d'être accepté comme une garantie sufîisante, soit pour les Européens qui se fieront à eux, soit pour les populations indigènes. Ce serait s'exposer à de singuliers mécomptes pour l'avenir que de s'en rapporter à ces hommes qui n'ont ni foi ni loi, et dont la seule force consiste dans l'art d'intimider le plus faible et de se faire passer pour un objet d'effroi . La civilisation malgache s'est arrêtée depuis des siècles entre la zagaie et le tanghin, et la situation de Eakoto ne me paraît rien moins que sûre ; son
Ii3
autorité équivoque et son peu d'influence ne pronostiquent pas un avenir certain ; son caractère indécis ne lui permettra pas le despotisme qui arriverait à tout concentrer entre ses mains. Quant aux Hovas, je n'ai aucune sympathie pour eux, et le gouvernement européen qui ne s'en défiera pas sera joué par eux comme l'ont été les Anglais. Rakoto peut disparaître , les Hovas resteront, et tant qu'ils n'auront pas reçu une leçon salutaire, ils seront ce qu'ils ont été jusqu'à présent.
« Quant à Rabodo, continue M. Lacaille, cette femme est devenue la tête d'un parti secrètement opposé à Radama. Autour d'elle et dans l'ombre se sont groupés quelques mécontents et quelques ambitieux de bas étag-e, qui se souviennent du rôle que firent jouer à Ranavalo les officiers qui s'emparèrent du pouvoir sous son nom et rég'nèrent successivement après Radama. Cette position de Rabodo^ bien que peu redoutable pour le moment, pourrait être, à l'occasion, au-
dacieusement exploitée au détriment du roi actuel. »
Les événements se sont chargés de réaliser ces paroles de l'éminent écrivain.
Dans les premiers jours de juillet 1863, arriva à Paris la nouvelle qu'une révolution avait éclaté à Madagascar, que Radamall avait été assassiné, et que sa veuve Eabodo avait été mise sur le trône à sa place.
Voici l'extrait de la lettre de M. Laborde, publiée par le Moniteur du 7 juillet.
« Tananarive, 15 mai 1863.
« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence du grand événement qui vient de s'accomplir à Tananarive. Radama II n'est plus, et Rabodo a été proclamée reine de Madagascar sous le nom de Rasohérina.
« Il y avait autour du roi deux partis : d'une part, les anciens officiers et les grands du peuple ayant à leur tète le premier ministre et le com-
mandant en chef; de l'autre, les Menamaso (ou gardes de Radama , élevés avec lui et qui s'étaient emparés du pouvoir). Depuis trois mois ils accaparaient toutes les faveurs et suggéraient au roi des mesures que n'approuvait pas la population. On les accusait d'injustices et de concussions dans l'administration de leurs charges, et principalement dans celle de la justice. On signalait enfin une grande immoralité à la Maisonde pierre, à Ambohimitsimbina, résidence habituelle du roi, exclusivement fréquentée par . les Menamaso. De plus, il y avait entre les deux partis un motif de division bien puissant, c'était une antipathie de race.
« Andrianampoinimérina , père de Radama P"", était du nord d'Emérina. 11 fut aidé par les gens du Nord à former un royaume de la réunion de douze petits États. Les faveurs avaient été naturellement pour les gens du Nord, et les Menamaso sont du Sud; de plus, le ministère avait
toujours été l'apanage de la famille très puis-^
santé de l'ancien commandant en chef, Rainikaro ; or, son influence était absorbée par celle des Menamaso. Il ne fallait donc qu'un prétexte pour faire éclater les hostilités.
« Le roi l'a fourni en publiant une loi qui autorisait le duel, et même le combat de tribu à tribu, de villag-e à village, sans autre formalité que le consentement des deux parties. C'était proclamer la g'uerre civile.
c( Le lendemain de la promulgation de cette loi, le 8 mai, les oâîciers et les grands allèrent trouvée le roi et le prièrent de révoquer cette loi. Il refusa formellement et déclara que cette loi serait maintenue malgré tout. A cette protestation, les officiers répondirent :
« Eh bien! il ne nous reste plus qu'à nous « armer dans la crainte d'une attaque.
« Et ils se retirèrent.
c( — Ce soir-là, en effet, vers quatre heures du soir, la ville était pleine d'hommes armés se rendant en masse chez le premier ministre. Je ras-
MADAGASCAB.
semblai aussitôt, de crainte d'une émeute, tous nos nationaux, en commençant par les Pères et les Sœurs. Le consul anglais prit les mêmes mesures, et nous passâmes ensemble cette nuit.
« Le lendemain, les officiers et les notables envoyèrent au roi une nouvelle députation pour le sommer de révoquer la loi promulguée. Sur son refus, peuple, esclaves et soldats en armes se rendirent sur la' place publique; vers neuf heures onze officiers de Radama étaient tombés sous leurs coups.
c( Cependant le roi, inquiet du sort de ses favoris, se rendit avec la reine à la Maison de pierre, où plusieurs d'entre eux s'étaient réfugiés. Vers midi commencèrent les pourparlers. Les envoyés du peuple, après les salutations les plus respectueuses et les protestations les plus vives de dévouement au roi, lui réclamèrent les hommes qu'il cachait. Sept fois on lui fit la même demande, sept fois il refusa de les livrer. Un officier de la reine se présente devant la multitude portant le pavillon
deRadama; on le salue et on met bas les armes, mais on réclame les coupables. Le roi se fait alors escorter par ses plus fidèles et se rend avec eux au palais.
« Les pourparlers s'étant encore prolongés sans résultat jusqu'à la nuit, le roi déclare qu'il ira luimême implorer leur grâce auprès de Rainivonina- Mtriniony, premier ministre.
« La reine se présente à une nouvelle députation et promet, au nom du roi, de livrer les coupables à condition qu'on leur laissera la vie. La reine est invitée à revenir le lendemain, et en ce moment même on se dispose à donner l'assaut au palais ; la ville est en état de siège. Le lendemain, vers deux heures, une porte du palais s'est ouverte et les quatorze individus ont été livrés successivement. Néanmoins le palais resta cerné, le comité ayant déclaré qu'il ne traiterait avec le roi que lorsqu'on aurait livré tous les coupables..
€ Le lendemain, vers les dix heures, j'apprenais que le roi avait été assassiné. A une heure le
conseil nous envoya un de ses membres avec ces paroles :
« Les coupables sont morts, Rabodo est reine « de Madag'ascar. »
« A deux heures, vingt et un coups de canon saluaient son avènement^ et l'on adressait à la foule une proclamation ainsi conçue :
« Le roi, désolé de la perte de ses amis, s'est donné « la mort : Rasoiiérina est reine de Madagascar. »
« La multitude est restée silencieuse. Quant à la reine, elle a accepté la couronne par force ; on a été jusqu'à la menacer, si elle refusait.
« Le lendemain 13, on me communiquait, ainsi qu'au consul anglais, la nouvelle constitution à laquelle la reine a juré d'être fidèle et dont voici le ' résumé :
« La reine ne boira pas de liqueurs fortes.
«c Le droit de vie et de mort appartient au conseil « dont elle aura la présidence.*
« L'abolition du tanghin est maintenue, ainsi « que la liberté des cultes, avec une restriction pour
a le petit village d'Ambohimanga, où se trouve le « tombeau de la vieille reine. »
« Le 14 à midi, je suis allé avec le consul anglais rendre visite à la reine ; elle était entourée de tous ses grands officiers. Après les salutations d'usage, elle nous a dit en peu de mots qu'elle désirait continuer à entretenir de bonnes relations avec les étrangers, et elle s'est retirée. Nous avons causé quelques instants avec les officiers, et dans la soirée j'ai reçu une lettre du premier ministre, qui m'informait qu'il avait envoyé sur la côte l'ordre aux gouverneurs de protéger les blancs. J'ai appris encore de source certaine que le roi, pendant qu'il était assiégé, m'avait écrit deux fois pour m'appeler à son secours : les deux lettres ont été interceptées. Je ne pouvais d'ailleurs lui prêter aucune aide, l'intérêt de mes nationaux m'imposant la plus grande réserve, et étant moi-même surveillé de près.
« Agréez, etc.
« Laborde, consul. »
Voici les premiers actes du nouveau règne :
1° Rasohérina succède directement à Ranavalo. Eadama TI est comme s'il n'avait pas existé ; son corps restera sans sépulture ;
2" La tolérance religieuse est maintenue ;
3" La peine de mort est rétablie ;
4° Les traités sont respectés, et on laissera subsister les relations d'affaires avec les Français et les Anglais.
En attendant, on espérait que la convention conclue avec la France recevrait son exécution, et que la compagnie formée par les soins de M. Lambert pourrait poursuivre ses projets, dans des limites satisfai^îantes pour donner de bons résultats.
On s'était trompé quant à cela. La mort de Radama II mit un désarroi complet dansles affaires. Les opérations commerciales s'arrêtèrent ; les Hovas ne firent plus d'achats ; ils se retirèrent même dans les forts jusqu'à ce qu'ils eussent reçu des ordres de la capitale. •
L'Angleterre se préoccupa aussi du meurtre de Radama et de la révolution de Madagascar, et les commenta à sa manière. La presse anglaise les représenta comme une juste expiation des illégalités commises par ce roi, et s'attacha à insinuer que le traité conclu entre le prince et M. Lambert avait été conclu sous l'influence de libations ' copieuses et qu'il était le résultat de l'ivresse et de l'abrutissement favorisé par ce dernier.
Les Anglais firent plus encore : le révérend Ellis déclara hautement « que l'Angleterre devait s'applaudir de voir le pays passer d'un gouvernement despotique absolu à un gouvernement constitutionnel. » ■ .
La nouvelle reine adressa à l'Empereur, à la date du 19 mai, une lettre pour lui annoncer son avènement au trône et lui exprimer le désir de conserver avec la France des relations amicales, ajoutant qu'elle avait l'intention de protéger les personnes et les intérêts des Français- résidant à Madagascar. .
Mais la réaction contre les étrangers ne tarda pas à se manifester.
Le Sémaphore de Marseille^ sur la foi d'une correspondance de la Eéunion du 7 juillet, annonçait que le ministre signataire du. traité avec la France avait été assassiné ; qu'il avait été défendu aux Français de prendre possession des terrains concédés; que les droits de douane avaient été rétablis et que le consul de France, M. Laborde, s'était retiré à huit lieues de la capitale avec ses, compatriotes.
La présence sur la rade de Tamatave de la corvette la Licorne^ envoyée par le gouverneur de la Réunion, mit pourtant nos nationaux à l'abri de toute crainte.
Un ultimatum du commandant Dupré, à la date du 7 septembre, était ainsi conçu :
« Je veux qu'on maintienne intact le traité signé parle feu roi Radama. Si vous n'y consentez pas, je donne ordre à M. Laborde,consul français, d'ariener son pavillon et de rallier la frégate V Hef mione,T>
M. Dupré ajouta même qu'il était décidé à faire une démonstration contre le fort et la ville de Tamatave en cas de refus de la reine, et une correspondance digne de foi confirme que les Hovas avaient mis à prix la tête de MM. Lambert et Dupré.
Enfin, à la date du 7 octobre, et à l'instigation du révérend Ellis, la reine de Madagascar refusa définitivement de ratifier le traité conclu avec la France et la concession de terrains faite à M. Lam- ,bertj et elle rétablit les douanes. Les négociations furent donc suspendues avec le gouvernement malgache par ordre de M. le baron Darricau, gouverneur de la Réunion.
Les relations diplomatiques furent totalement rompues.
Raharla, envoyé hova, vint annoncer à bord de YSermione que la reine avait refusé de ratifier le traité, et au moment oiiil quitta la frégate le pavillon français fut amené de la demeure de notre consul ; mais M. Dupré crut prudent de ne pas faire de démonstration, dans l'intérêt même de nos
nationaux, malgré la présence dans les eaux de Madagascar de cinq navires de guerre : Y Hermione^ la Licorne, le Curieux^ le Surcouf ei Y Indre.
Nous verrons plus tard, lorsque nous parlerons des missionnaires, les résultats désastreux de cette politique de la cour impériale, qui consacra en quelque sorte, par la reconnaissance de la souveraineté de Radama II et de Rasoliérina;, l'abandon de ses droits sur une possession qui, il y a deux siècles, portait déjà le nom de France orientale. Mais la faute du gouvernement français peutêtre^ réparée par la suite, si l'on prend des mesures dé nature à développer nos forces dans ce pays ou à influencer ses habitants par l'exemple et le voisinage, de notre civilisation, et en les absorbant dans la vie des races initiatrices.
Pendant quelques mois, il j eut comme un abandon complet de la grande terre africaine, et, malgré notre possession de Sainte-Marie, de Mayotte et Nossi-Bé, les négociants créoles ou européens et les missionnaires, entravés dans leur
action par les Hovas , surtout par la haine du ministre Eainivoninaliitriniony, osaient à peine se rendre à Tamatave et sur quelques points de la côte, soit pour les besoins du commerce, soit pour l'intérêt des missions.
Cependant M. Lambert ne se décourageait pas plus que M. Laborde, et nos dignes et valeureux mi^ionnaires, poussés par leur foi et leur cbarité apostoliques, ne renoncèrent pas à l'introduction du christianisme dans la grande île.
Les révérends pères Jouen, Finaz, Cazet, Laroche, Lavigne, tous membres de cette grande et illustre Compagnie de Jésus, qu'un acte arbitraire a prétendu dissoudre, furent admirables de dévouement et de courage.
De son côté M. Lambert, qui aimait Madagascar, et dont le bonheur eût été d'y voir sans retour flotter le pavillon français, ne renonçait pas à ses espérances, et de Maurice, où il s'était établi définitivement, il veillait sur les actes de la reine et de son ministre.
Quelques Hovas qui lui étaient tout dévoués le tenaient au courant de la situation, et il n'attendait que le moment d'agir; mais des intrigues sans nombre lui firent perdre un temps précieux ; la jalousie des uns, la haiue des autres, l'indifférence de quelques hauts personnages occasionnèrent un long retard dans ses affaires.
Un an s'écoula ainsi en pourparlers insignifiants.
Le rappel en France du contre-amiral Darricau, gouverneur de la Réunion, et la nomination du commandant Dupré à ce poste (1865) semblèrent changer un peu la face des affaires.
Le nouveau gouverneur connaissait Madagascar et paraissait résolu à favoriser autant que possible les intérêts de M. Lambert. Des relations se renouèrent avec la cour d'Emirne. Le.eommandant Tricault, chef de la station navale dans la mer des Indes, et qui avait remplacé M. Dupré dans ce poste, reçut l'ordre de se rendre à Tamatave et de là à Tananarive et d'appuyer, s'il était nécessaire, la demande du g-ouverneur.
1(50 MAUAGASCAK.
La frégate la Jimon^ les avisos le Surcojif et le Diamant^ le transport le Loiret furent envoyés sous ses ordres avec un détachement d'infanterie de marine et de fusiliers marins (mai 1866).
Cette démonstration effraya la reine et surtout son ministre. Les négociations furent renouées et aboutirent cette fois.
Rasohérina consentit à signer et ratifier l'ancien traité fait avec M. Lambert, s'engageant en plus à ne molester en rien les chrétiens et à leur laisser le libre exercice de leur religion ; elle autorisa les missionnaires à s'établir dans l'intérieur, et les missions recommencèrent avec plus d'ardeur que jamais.
On éleva des églises et des missions dans un grand nombre de villages, et lesRR. PP. Jésuites purent prêcher et baptiser sans que personne s y opposât.
M. Lambert, voulant alors donner encore plus de développement à sa concession, prit des associés: M. Charles Richard etM. deLangle, de la Réunion.
M. Arnoux, qui avait fondé l'établissement de Maliéla, le leur concéda, ou plutôt le leur abandonna, €ar il y avait longtemps qu'il y avait renoncé.
On vjt alors des légions d'ouvriers et de travailleurs créoles et européens s'abattre sur la grande île, et Mahéla devint bientôt un centre important de civilisation , un comptoir commercial des plus renommés.
Un vaste établissement de sucrerie, deux guildives ou fabriques de rhum, des maisons de belle apparence s'y élevèrent; en peu de temps Mahéla acquit une importance telle, que M. de Langle crut devoir y adjoindre l'île de Mobéli (1), où fut créé un autre établissement.
Plus de liuit cents blancs habitent aujourd'hui ces deux points de la côte, que des navires spéciaux viennent fréquemment visiter et coon-
(1) Mohéli avait été colonisé par les Anglais, et ce n'est qu'à grand'peine qu'ils tolérèrent alors cet établissement, exécuté du reste en 1875, ou plutôt abandonné. Mohilaseul est resté, et ceux qui habitaient Mohéli s'y sont transportés.
damment ravitailler en vivres, denrées de toutes espèces, outils, produits d'Europe et marchandises propres au pays.
Les choses en étaient là quand mourut Easohérina (1868), et on craignit un instant une nouvelle réaction, qui heureusement n'eut pas lieu.
Eanavalo-Manjaka, qui lui succéda, se montra disposée au contraire à accueillir d'une manière bienveillante les innovations faites depuis peu, et confirma tous les privilèges' accordés aux Français.
Eanavalo est une femme grosse et de taille moyenne, d'une figure large et assez intelligente, d'une physionomie impassible.
LeE.P. Cazet, qui a assisté à son couronnement, nous donne les détails suivants :
« Dès la pointe du j our, les canons qui couronnent les crêtes de Tananarive annoncèrent la fête nationale par des détonations successives. La place d' Andohalo est au milieu de la ville et assez encais-
sée ; elle peut coatenir près de 200,000 Malgaches. L'endroit était encore trop petit. Les lambas blancs des Malgaches, avec leurs chapeaux de paille; les gibus noirs, mais râpés, d'une certaine compagnie de soldats ; les costumes ou pour mieux dire l'accoutrement des officiers; les habits rouges des princes et des princesses tranchant sur les habits noirs des Européens : tout cela offrait un coup d'œil varié et assez beau. On ne peut se faire une idée de la bigarrure bizarre de l'armée hoval... car chacun se procure son uniforme à ses frais, et il y en a de toute espèce et de toutes nuances.
« Il y avait treize pères jésuites, huit frères coadjuteurs, trois frères des écoles chrétiennes, et onze sœurs de Saint-Joseph de Cluny. Ajoutez-y M. Garnier, commissaire plénipotentiaire, I\J. Laborde, consul, son secrétaire, et vous aurez tous les Français de Tananarive.
« A la vue de M. Garnier, les musiciens jouèrent notre air national : Partant 'pour la Syrie. Vers neuf heures et demie la reine sortit du palais. Cette
sortie fut annoncée par des coups de canon, et alors commença le lioby^ ou cliant en l'honnear de la reine , exécuté par tout le monde. Les femmes et les enfants battaient des mains en chantant sans cesse : Tsara andHana noy, « Que notre reine est belle ! » Et les hommes les accompagnaient sur une modulation différente, ce qui donnait à ce chant un air de respect et de grandeur.
« La reine était habillée à l'européenne; son . manteau blanc était parsemé de fleurs et de coiironnes d'or ; gants à mailles peu serrées ; canne d'or à la main.
a Arrivée au milieu de la place où se trouve la pierre sacrée, elle est descendue de son filanzana . pour monter sur la pierre sacrée. C'était le moment solennel, car le couronnement consiste eu cela seul.
« La couronne n'est qu'un ornement , aussi devrait-on dire plutôt: la manifestation de la reine à son peuple.
«. A peine la reine fut- elle debout sur la pierre
sacrée, que le premier ministre commanda la troupe pour présenter les armes ; les musiciens de la reine jouèrent l'air royal, après lequel le peuple entonna le Tsara va io^poko Davy' « Notre maîtresse va-t-elle bien? »
« On fait le salut en portant les mains à la tête et en s'inclinant profondément.
« Sa Majesté se rendit à pied à l'estrade, qui du reste était fort proche. Les princes et les princesses, et nous seuls, occupâmes l'estrade royale. J'étais presque à la droite de la reine. Elle commença alors un discours,, oii elle déclara au pèuple assemblé qu'elle voulait qu'on respectât le traité conclu quelques jours auparavant avec les Français (ses parents d'outre-mer). Elle parla huit à dix minutes, d'une voix claire et brève, mais je ne pus tout comprendre. Après chaque période Sa Majesté faisait tourner sa canne ; alors soldats et peuple approuvaient par un cri ferme et simultané , les officiers brandissaient leurs .épées, les tambours roulaient, les musiques retentissaient.
« Après le discours de la reine est venue la lecture des lois faites par le secrétaire d'État; l'un de nos Pères disait :
« — S'ils font exécuter toutes ces lois, ils tueront, les trois quarts du peuple. »
« Est venue ensuite la cérémonie du Jiasina ou offrande d'une piastre que chaque chef de tribu offre à la reine pour témoigner sa soumission, et cet argent est censé sanctifier la reine ; d'où le nom de Jiasina. Puis ont suivi les discours des orateurs malgaches, discours assez brillants et d'un style énergique et figuré, où revenait sans cesse le serment de fidélité à la reine et de dévouement éternel.
« A deux heures et demie, tout était fini ; la souveraine malgache a levé la séance en disant à son peuple :
« — Voùs m'avez promis fidélité, j'y compte; il me faut plus que des paroles. »
« Les canons ont retenti de nouveau, et chacun se retira chez soi, enchanté de la cérémonie.
«: Le lendemain il y eut encore de grands jeux, des danses, des chants , dans la grande plaine de Mahasima. On y vit même un combat à la zagaie et au bouclier. Ce fut encore une belle journée ; puis tout rentra dans l'ordre habituel.
« Le 24 septembre, la reine alla à Ambahimanga, la ville sacrée, où se trouvaient les tombeaux de ses ancêtres. L'entrée de la ville était prohibée aux Européens ; la reine leva cette interdiction , et nous pûmes y entrer avec elle et voir que Ranavalo ne faisait point le sacrifice aux idoles comme faisaient ses prédécesseurs.
« Douce consolation pour des cœurs de chrétiens et de missionnaires. »
L'avènement de Ranavalo-Manjaka sembla promettre à la France une ère de prospérité et d'influence sans bornes à Madagascar. Pendant quelques mois, tout alla bien, grâce à l'énergie de M. Dupré, de M. Lambert, de M. Laborde.
Les fâcheux événements de 1870, dont les Anglais profitèrent pour chercher à abaisser notre
puissance, mirent un peu de froideur dans les relations de la France avéc le gouvernement de la reine. La mort de M, Lambert, celle de M. Laborde, le long intérim du consulat français, qui fut confié à M. Soumagne, parfait honnête homme et intelligent négociant, mais peu apte à remplir les fonctions de représentant national, tout cela amena une forte tension entre les deux gouvernements.
En 1879, à l'arrivée de M. Cassas, nommé consul, les choses prirent tout d'abord une autre face. M. Cassas réclama hautement les droits de nos nationaux, la liberté des transactions commerciales, la propagande de la religion catholique, etc.
Ce ne fut toutefois qu'un changement apparent et momentané; la malveillance des autorités ne tarda pas à reprendre le dessus et à se manifester d'une manière irrécusable.
Devant l'hostilité bien déclarée du gouvernement hova , le consul dut quitter Tananarive et s'installer à Tamatave, d'où il adressa un rapport
Malgache saisi par un caïman.
MADAGASGAK.
ni
à notre ministre des affaires étrangères, en demandant de nouveaux ordres sur la conduite qu'il devait observer dorénavant.
Il fut remplacé en 1880, et nous dirons un mot dans un dernier chapitre delà situation actuelle de Madagascar, si intéressante et si peu connue qu'on semble l'oublier entièrement.
Un officier malgache.
Un seigneur liova.
LES RACES A MADAGASCAR — ETHNOGRAPHIE — MŒURS ET COU- TUMES — GOUVERNEMENT — ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE — LÉGISLATION — COSTUMES — RELIGION — LITTÉRATURE
Les peuplades qui habitent Madagascar se partagent en plusieurs races, mais les deux principales sont les Hovas et les Sackalaves. D'autres
peuplades y existent encore, et on pourrait citer les Betsiléos, au centre ; les Bezaounzaoun, à l'est; les Betsimisarakas,les Antaïmoures et les Antalastres, au sud. Ces derniers sont aujourd'hui presque entièrement dispersés. Enfin les Malattes dont ont parlé quelques voyageurs, proviennent d'unions contractées entre les blancs et les filles des chefs de la côte Est et sont devenus, de par leurs mères, les chefs de la contrée.
Les Antalastres descendent d'Arabes venus de la côte orientale d'Afrique et de femmes sackalaves.
Ils formaient alors une caste à part, avec sa religion, ses lois et ses coutumes distinctes. Détruits par Radama 1", ils se sont réfugiés à Zanzibar et aux Comores, et leurs descendants absorbent aujourd'hui tout le commerce du Ménabé et du Bouéni, en faisant cause commune avec les Arabes, dont ils ont gardé d'ailleurs la religion et les habitudes.
Les Antaïmoures proviennent, dit-on, d'Arabes
naufragés sur la côte Est. Ils sont considérés par les autres tribus de l'île comme des savants, car la lecture et l'écriture sont très répandues chez eux. Ils portent le costume des populations voisines, dont ils partagent les mœurs et les croyances, mais ils regardent le porc comme impur et ne mangent que la chair des animaux qu'ils ont tués eux-mêmes.
Les Sackalaves sont les plus doux de toutes les tribus madécasses, et ceux qui ont le plus de tendance à la vie civilisée; ils ont toujours été favorables aux Français, à l'opposé des Hovas, et se convertissent facilement au christianisme.
C'est un peuple pasteur et nomade, cultivant la terre avec moins de paresse que les autres tribus, et chez lequel se recrutent en grande partie les travailleurs ou engagés pour la Réunion ou l'île Maurice.
Les Hovas, fort improprement désignés sous ce nom, ne s'en donnent pas d'autres que celui de Malagasses, dont on a fait Malg-aches.
Le mot Hova signifie « bourgeois, » celui qui n'est ni libre ni esclave.
Les hommes libres tombés en servitude comme débiteurs insolvables, ou par suite d'une condamnation selon les lois du pays, s'appellent Zaza- Hovas (petit de H ova) ou bien encore Hova-Véri, Hova perdu.
Il est certain que Ranavalo considérait comme injurieux le titre de « reine des Hovas », et, en 1837, elle renvoya avec indignation à un capitaine de navire de commerce français une lettre qui portait cette suscription : la lettre fut déchirée devant lui par les envoyés de la reine, qui lui déclarèrent qu'on le chasserait du pays s'il se permettait une nouvelle insolence de ce genre.
La tradition fait descendre les Hovas de naufragés jetés sur la côte Ouest. Poursuivis et traqués par les indigènes, ils se réfugièrent dans l'intérieur de l'île.
Les Hovas, assure-t-on, sont de race malaise. Leurs traits se rapprochent singulièrement du
type européen : ils ont, en général, la peau olivâtre plus ou moins foncée.
Leur taille est d'ordinaire au-dessous de la moyenne ; ils ont les épaules élevées et carrées; leur physionomie n'a rien du nègre. Les cheveux sont plats, rudes et épais; le nez légèrement arqué, les yeux écartés de la racine du nez et un peu élevés vers l'angle extérieur; les pommettes saillantes.
Ils fondèrent douze souverainetés gouvernées par des nobles constamment en guerre ; mais à la fin du siècle dernier Andrianampouinénérive, l'un d'eux, soumit et pacifia tout le pays, qu'il assujettit à sa puissance, et fonda Tananarive.
Dès lors la puissance des Sackalaves fut à jamais perdue. Comme les Gaulois sous la domination romaine, ils subirent le joug, non sans se révolter souvent, mais en vain, et le sceptre du pays resta tout entier aux Hovas.
La noblesse est assez fortement constituée chez
les Hovas. Autrefois elle était remuante, dans un
état de guerre et d'anarchie permanent, mais elle paraît aujourd'liui entièrement soumise depuis les règnes de Radama T"" et de Eanavalo. Les fiefs, ou terres nobles, se nomment Ména-Kéli (terre petite), par opposition aux terres du domaine royal : Tananarive, Ambouhimanga , Souatsimanampiouvane, qu'on désigne sous le nom de Ména-Bé (grande terre). Les familles établies sur les Ména-Kéli paient la dîme, qui se partage entre le roi et les seigneurs du pays.
Les nobles n'ont pas le droit de rendre la justice sur leurs fiefs, ils n'interviennent que comme conciliateurs. Hors de leurs seigneuries, ils n'ont droit qu'à certains honneurs selon leur rang ; ils ne prennent part aux affaires publiques qu'en raison de leurs fonctions à la cour, et sont mêlés aux roturiers qui partagent avec eux les principales charges.
Il y a divers degrés dans la noblesse : ceux dont le titre se traduit par celui de prince ou de duc peuvent seuls s'habiller de rouge. Au degré
intermédiaire, ils sont exempts de monter la garde quand ils sont simples soldats, et c'est à eux que revient l'honneur de -garder le drapeau. Ils ont droit au Dadihéna , à la queue du bœuf, toutes les fois qu'on en tue un sur leurs terres, et même ailleurs, lorsque l'animal est tué pour la consommation. Le 'cadiMna revient de droit au roi, ou à ses représentants, dans tous les autres cas. La noblesse inférieure a le privilège de ne pouvoir être ni enchaînée, ni mise aux fers; elle est exempte de la corvée ; mais elle y conduit ses vassaux quand ceux-ci sont mis en réquisition.
Simples soldats, les nobles de ce rang sont tenus de monter la garde : cependant ils reçoivent le premier salut du roturier le plus élevé en grade. La formule du salut adressé aux nobles diffère de celle employée pour les roturiers ; aux premiers l'on dit : <( Portez-vous bien !» aux autres : « Comment vous portez-vous?... » '
Le roi, la reine et leurs enfants peuvent seuls porter du corail sur la tête; les nobles ont le droit
d'en porter aux pieds ; tout le monde, même les esclaves, peut en porter au cou et aux bras. Les femmes nobles se font porter en filanzane (1) en toute circonstance, et ne sortent guère à pied; les roturières n'ont ce privilège que lorsqu'elles sont malades ou suivent un enterrement.
L'homme noble peut choisir sa femme dans quelque condition libre que ce soit; mais les enfants suivent la condition de leur mère. Quant aux femmes nobles qui épousent des roturiers, elles perdent leur rang, sont déshéritées et répudiées par leurs familles, qui ne leur accordent même plus de place dans le tombeau commun.
Les grades se nomment miminaliiira ^ littéralement j^eî^r d'Jierde^ et se distinguent par leurs numéros. Les étrangers, on ne sait pourquoi, ont traduit ce mot par celui à.'7ionneuT. Eadama avait institué douze grades, y compris celui de soldat, qui était premier vouninahitra , premier hon-
(1) Espèce de palanquin recouvert.
neur. Ranavalo en a ajouté deux, le treizième et le quatorzième. Eadama II a avancé tout le monde de deux grades à son avènement ; par suite de cette mesure peu dispendieuse, les quatorzièmes sont devenus seizièmes; le commandant en chef a été nommé dix-septième honneur. Les princes de la famille royale sont généralement quinzièmes honneurs. Il n'est pas rare de voir des enfants en bas âge, même étrangers à la famille royale, revêtus de grades élevés.
Les roturiers occupent, depuis le règne de Ranavalo, beaucoup des plus hautes charges de l'État ; mais la bourgeoisie en corps n'a ni pouvoir, ni influence. On ne peut pas anoblir un roturier, bien que des souverains absolus aient quelquefois violé cette interdiction.
Quoiqu'il n'y ait pas de classes dans les rangs de la bourg'eoisie, il y a cependant des familles privilégiées, qui jouissent de fonctions ou de droits transmis par héritage ; il y en a d'autres dont les membres ne peuvent être condamnés à mort, mais
qil'on peut exiler dans les lieux les plus malsains de l'île.
Les esclaves se partagent en deux grandes classes : les esclaves du roi et ceux des particuliers. Les premiers se divisent en Malgaches et en noirs ; les Malgaches ont les fonctions d'écuyers, de pages, de valets de chambre, et peuvent épouser des femmes libres ; les noirs servent dans la garde ou dans l'armée ; ils peuvent y arriver à des grades élevés; il y en a qui sont officiers du palais, quelques-uns sont quatorzième ou quinzième honneur ; d'autres occupent des emplois. civils. Ils ne peuvent se marier qu'entre eux ou avec des esclaves de particuliers.
Les esclaves des particuliers sont classés suivant leur origine fies Hovas tombés en esclavage comme débiteurs insolvables ou condamnés, les Malgaches, et les Africains. Mais l'esclavage est très doux à Madag-ascar, car la paresse y est innée, et il ne vient pas à la pensée des maîtres d'exiger plus de travail qu'ils n'en pourraient faire eux-
mêmes. Lorsqu'ils se racliètent ou sont affranchis, les esclaves rentrent dans la condition à laquelle ils appartenaient auparavant.
La législation des Hovas est confuse et obscure, et sa naïveté rappelle les vieilles lois franques avant la conversion des Franks au christianisme. Il n'y a pas de code, par conséquent le droit j est inconnu, et, quoi qu'on fasse, il y a toujours une part énorme laissée à l'arbitraire des juges, ce qui est dangereux chez un peuple aussi cupide.
La justice est rendue au nom du souverain par les andriambavents nommés par lui; mais, dans les cas graves, les jugements doivent être sanctionnés par le roi.
Toutes les transactions ou marchés se font en ', présence de ces magistrats, mais elles deviennent obligatoires quand on a offert au roi ou au magistrat le Jiasina^ ou pièce d'argent , que l'on se hâte de donner pour ne pas laisser à son adversaire le temps de revenir sur le marché ou d'attaquer la sentence.
Lorsqu'un Hova a quelque contestation avec un autre, ou bien quelque crime à dénoncer, il demande aujug-e la,zagaie tsitia lenga (qui n'aiîne pas le mensong-e). C'est une zagaie en argent, qui ne se déplace qu'avec l'autorisation du souverain ou du premier ministre. Trois personnes vont la cherctier et, à son arrivée devant la porte de l'àccusé, le principal des trois porteurs lui fait connaître le jour où il aura à se présenter devant les jugés si le délit est médiocre; si l'accusation est grave, on le garrotte et on l'emmène sur-lechamp.
Les jugements se rendent en plein air, devant tout le monde. Autrefois, il y avait l'épreuve du tanghin.
Le tanghin correspondait à ce que l'on nommait au moyen âge le jugement de Dieu, mais cette épreuve n'avait pas la même pensée religieuse pour origine.
Pour reconnaître la culpabilité de l'accusé, ou son innocence, les juges lui faisaient boire l'extrait
Un marché à Madagascar.
de l'amande du fruit de l'arbre appelé tangJiin [tanguina veneniflom) , poison violent dont les effets sont très rapides. Le tanghin , d'après M. Lacaille, appartient à la famille des apocjnées, et ressenible à s'y méprendre, par son port, son écorce et sa couleur, au frangipanier ; sa tige et ses branches collatérales renferment un suc laiteux d^une abondance extraordinaire, épais et caustique, qui tache et brûle tout ce qu'il louche. Le fruit est de la grosseur et de la forme d'une poire.
« Qu'un Malgache en veuille à un autre , dit M. Barbié du Bocage, il le flétrit aussitôt du nom de sorcier, et le malheureux est traduit devant le juge ou bourreau. Pour prouver qu'il n'est pas sorcier, il est forcé de boire la terrible liqueur. Si son estomac rejette le poison, il est déclaré innor cent, et en est quitte pour de violentes coliques, dont une grave maladie ou l'imbécillité sont la suite presque inévitable. Dans le cas contraire, il est déclaré coupable, et on le laisse périr miséra-
blement. On peut surtout se faire une idée de cette épouvantable justice, et des désastres qui en sont la suite, lorsqu'on sait que la dose de poison que doit avaler le patient est entièrement à la discrétion du jug-e, et que ce dernier partage avec le g-ouvernement hova les biens de la victime si elle est reconnue coupable, c'est-à-dire si elle meurt. »
On s'explique alors ces paroles de Radama, sollicité par les Européens d'abolir ce terrible fléau : « Trouvez-moi un impôt qui, comme celui-ci, remplisse mes coffres et fournisse aux besoins de mon armée. »
Heureusement, le tangbin n'est plus que rarement employé. M. deLastelle estime quele tanghin a tué à Madagascar, de 1823 à .1844, plus de 150,000 personnes. Au dire de madame Ida Pfeiffer, les empoisonnements, les corvées et les guerres faisaient périr tous les ans 20,000 à 30,000 personnes.
On faisait d'abord sur un chien ou sur une poule l'épreuve du tanghin. Si l'animal échappait
au poison, l'accusé était réputé innocent ; dans le cas contraire, il subissait lui-même l'épreuve, et, pour être acquitté, il devait rendre trois morceaux de la peau d'une poule qu'on lui avait fait avaler avec le poison; si un seul des morceaux restait dans son estomac, la culpabilité était démontrée, et l'accusé subissait la peine quand le tanghin ne l'avait pas tué. Comme l'issue de l'épreuve dépendait beaucoup du sikidi qui préparait le poison, et que celui-ci obéissait aux juges, l'acquittement de l'accusé ou le gain du procès s'achetait presque toujours. L'épreuve du tangliin fut abolie par Radama II à son avènement.
Parmi les usages du pays, il y avait encore les corvées.
Lorsque Ranavalo avait besoin de bras pour un travail difficile, comme le transport de marchandises de la côte à Tananarive, ou le transport et la tnise en œuvre de matériaux de construction pour son palais, on faisait une réquisition, et les malheureux pris pour cette besogne, et astreints au
travail le plus pénible, n'étaient ni payés, ni nourris.
Les grands en agissaient de même à Tananarive, et, hors de la capitale, les petits chefs faisaient subir ces exactions aux malheureux habitants de la campagne. Ces corvées furenc aussi abolies par Radama, et ne se font plus que pour le service du roi et dans des cas pressants.
Le recrutement pour le service militaire était aussi tout à fait arbitraire. Il tombait sur les plus pauvres villages, et les soldats ne recevaient ni solde, ni nourriture.
Eadama le Grand avait institué douze grades ou honneurs. Eanavalo en ajouta deux, et Radama II deux autres. Les quatorzièmes honneurs sont devenus seizièmes, et le commandant en chef dixseptième, ou premier après le roi. Les princes de la famille royale sont généralement dix-septièmes honneurs ; mais on ne leur donne que le quinzième, et ceci pour leur éviter le soin de faire les rapports au roi, soin qui est confié à l'officier le plus élevé
en grade. Ils cèdent donc le pas dans les cérémonies officielles à ceux qui ont ce grade supérieur, mais ils le reprennent dès que l'étiquette cesse d'être de rigueur.
La polygamie est permise, mais elle est assez rare, car les liens du mariage sont peu respectés, et la licence des mœurs est poussée fort loin.
Les Malgaches des deux sexes admirent la continence de nos missionnaires. C'est un fait qui leur semble prodigieux, et dont ceux-ci s'efforcent vainement de leur faire comprendre la nécessité.
Le mariage se fait très simplement. L'homme et la femme, accompagnés de leurs parents, se rendent chez le chef du village, auquel ils déclarent leur intention de s'unir : ils lui remettent le liasina, et le mariage est conclu.
Le divorce est également facultatif. Le mari se présente chez le magistrat qui l'a marié et déclare qu'il bannit sa femme ou lui rend la liberté. Il paie une seconde fois le Jiasina^ et tout est dit. Si, dans
les douze jours, il ne reprend pas sa femme, celleci est libre de se remarier.
Les Hovas ont une grande supériorité militaire sur les autres tribus. Ils sont^moins paresseux, moins vagabonds, mais plus fourbes et plus menteurs , plus amis des plaisirs que les Sackalaves ; toutefois, l'ivrognerie est bien plus rare cbez eux que chez les habitants des côtes.
Pour tout Malgache, un blanc est un être supérieur, auquel rien n'est ifnpossible , et cette supériorité excite chez les Hovas, qui ne peuvent le nier, un sentiment d'envie et même de haine qui ne cède qu'à la cupidité. Pour satisfaire leur avidité, ils font taire tous les scrupules. Ils sont très avares et aiment l'or et l'arg-ent, qu'ils enfouissent au milieu des champs ou autour de leurs habitations. La circulation monétaire est réduite au plus strict nécessaire.
La monnaie se compose de piastres coupées en douze, huit, six ou quatre parties, suivant leur valeur intrinsèque.
On enterrait avec les morts une partie de leurs
Une rue de ïananarive (types et costumes).
vêtements et de leurs meubles, même leurs armes;
mais une loi récente a supprimé cet usag-e.
Les Hovas ne se servent pas de cercueils ; ils enveloppent les morts dans des pièces de soie écrue du pays, dont le nombre varie selon la fortune, et les placent dans cet état sur des tables de pierre disposées dans les caveaux. Il n'y a que les membres de la famille royale qui soient renfermés dans des cercueils.
En affaires, les Malgaches sont généralement très défiants, et surtout les Hovas. Tous les marcliés se font avec lenteur, et chaque Malgache a sa balance pour peser les fractions de piastres servant de monnaie ; beaucoup de temps est perdu pour un échange par suite de ce .système.
Les marchés du vendredi impriment à la capitale une activité et un mouvement remarquables. Tout se trouve au bazar situé dans un faubourg de l'Ouest : étoffes du pays, cotonnades anglaises et américaines, indiennes, bétail, volailles, œufs, riz, ferblanterie et quincaillerie indigènes, nattes, paniers, citrons, oranges, ananas, pistaches, maïs, manioc, etc. Là tout est pêle-mêle étalé par terre:
la viande est posée sur des feuilles de bananier ou des nattes, à côté des chapeaux de paille, des couteaux^ des bêclies, du tabac, du rhum, de l'arack.
' Les changeurs se tiennent sur le seuil des portes, 011 on les voit occupés à couper les dollars et les piastres qu'ils partagent avec un gros couteau et un marteau.
Les jours de marché, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, c'est une procession continuelle dans la grande rue qui traverse la ville: les uns portent les objets qu'ils vont vendre, les autres Teviennent avec leurs acquisitions.
An bazar c'est une cohue impénétrable, mais on y voit rarement des disputes ou des rixes.
Le vêtement des Malgaches est, pour les hommes, le lamba ou siTrCbou: c'est une pièce d'étoffe généralement blanche, d'environ quatre aunes de long" sur trois de large. Ils s'en drapent assez gracieusement à la manière des Grecs et des Romains, ou le portent roulé en ceinture autour du seidick
OU sadiJi , pièce de toile large d'une demi-aune et longue d'une aune, négligemment attachée autour des reins, dont les deux bouts sont ramenés entre les jambes, et qu'ils laissent pendre l'un en avant, l'autre en arrière, après les avoir fixés dans les plis de la ceinture mais sans dépasser le genou.
Les femmes portent également le seidick et le sim'ôou. Mais elles se revêtent d'une espèce de corsage étroit ou canezou, dont les manches descendent jusqu'aux poignets. Le sim'bon se porte comme un châle.
Les cheveux des femmes sont nattés en grand nombre de petites tresses, vingt-cinq à trente environ, et les tresses, roulées en paquets qui, de loin, ressemblent à des nattes. Elles les enduisent de graisse ou d'huile de coco , qui leur fait
exhaler une odeur nauséabonde.
Beaucoup portent le satouk., coiffure commune aux deux sexes et ressemblant à un bonnet d'avocat.
Ce sont des toques en jonc plus larges que la
tête, et dont on ne se coiffe guère que pour se préserver du soleil.
Les femmes dans l'aisance et les élég'antes portent aux oreilles de grands anneaux d'or et des colliers en cheveux qui viennent de Bourbon et de Maurice, et des lohlis ou broches en or de la dimension d'un écu, qu'on place sur le devant du canezou et sur une ligne verticale.
Le costume national tend à disparaître de jour en jour. La plupart des femmes d'un certain rang ne sortent plus qu'habillées ou plutôt déguisées à l'européenne.
C'est un spectacle grotesque que de les voir, avec une coquetterie ridicule, porter des crinolines, encore en faveur aujourd'hui, ou des cages. Peu. leur importe que leur peau passe entre la jupe et le corsage.
Les hommes, de leur côté, veulent endosser le costume européen; mais ils ont l'air de mannequins, tandis qu'ils auraient assez bon air sous le lamla.
Les uns ont un pantalon et pas d'habit, d'autres une veste, un habit, sans pantalon. Ceux qui ont les deux ne savent pas les porter, et les officiers mêmes, avec leurs costumes bariolés et chamarrés de broderies d'or et d'argent, ressemblent à des saltimbanques.
Le peuple et les esclaves seuls conservent le costume national. Mais beaucoup même portent aujourd'hui des chapeaux de paille, des coiffures de fantaisie ou des casquettes, voire des képis.
Les soldats sont généralement vêtus d'un habit et d'un pantalon en cotonnade blanche et d'un chapeau de paille. Plusieurs, en assez grand nombre, figurent dans les grandes cérémonies avec de vieux habits rouges et des shakos anglais aujourd'hui informes, restes des anciennes libéralités des Anglais envers Radama P"". Ils sont armés chacun d'un fusil à pierre ou à piston et d'une zagaie, et sont d'intrépides marcheurs.
Quand les femmes sont en deuil, elles laissent
flotter leurs cheveux et s'interdisent les costumes européens.
La malpropreté est, en outre, une des conditions du deuil. Les hommes vont nu-tête et laissent pousser leur barbe.
Quand le souverain meurt, tout le monde prend le deuil : tous les amusements sont interdits ; il est défendu de coucher dans des lits, de se regarder dans des glaces. Ce deuil dure un an. Tout le monde doit se faire raser la tête, excepté le roi et sept personnes désignées par lui.
Le riz est, à Madagascar, la base de la nourriture, ainsi que le bœuf, doat on consomme d'énormes quantités.
Les Malgaches mangent avec de petites cuillers en corne de bœuf, ou des coupes et cuillers faites en feuille de ravinai. Ils boivent énormément de liqueurs fortes.
Qn a écrit que les Malgaches étaient idolâtres ; mais leur religion semblerait plutôt un fétichisme qu'un polythéisme proprement dit. Les fanfaody.
MAliAGASCAIl.
les aoly, les skidy\ qui correspondent aux grisgris des nègres de l'Afrique centrale, appellent leur dieu unique Zanaharj, celui qui a créé. Ils le nomment aussi Andriana-Nahary, le seigneur qui a eu la puissance de créer, ou Andriamanitra, le souverain maître des parfums.
Ils admettent qu'il est tout-puissant, au-dessus de toutes choses, souverainement indépendant. A-t-il une origine? Ils ne le croient pas, mais ils ne savent que répondre. C'est pour eux un problème.
' Ils prient Zanaliary et lui offrent, tantôt un bœuf blanc, présenté sans être immolé, tantôt une victime, bœuf ou poule, tantôt une mesure de riz; mais ils ne prient que lorsqu'ils ont quelque chose à demander.
Un missionnaire disait un jour à un Malgache :
— Viens prier.
— Prier quoi? répondit celui-ci. C'est-à-dire : « Je n'ai rien à demander maintenant, je n'ai besoin de rien. »
Il n'y a ni prêtres, ni sacrificateurs chez les Malgaches, ce sont les chefs de la tribu ou de la famille qui remplissent ces fonctions.
Quand on offre un sacrifice à Zanahary, le chef de la tribu ou ampanjanM immole un bœuf sur une natte en présence de toute la population groupée autour de lui ; les femmes seules sont exclues de la réunion. Deux cassolettes remplies d'encens fument devant la victime, tandis qu'un orateur module un récitatif à voix basse, et les spectateurs se couvrent le visage pour exprimer le recueillement. Puis on dépèce le bœuf et chacun en emporte sa part. C'est là le sacrifice des grandes circonstances.
L'offrande des poules et du riz cuit est beaucoup plus fréquente, et on en fait pour obtenir la guérison d'un malade, le succès d'une expédition, une faveur quelconque.
On trouve à Madagascar chez les peuplades de la côte la croyance au démon. Les loloratze (mânes pervers), les angodratzi (méchants esprits) , sont
MADACtASCAR.
pour eux des espèces de vampires, des revenants cherchant à nuire aux vivants. Tl existe une classe d'hommes qu'on croit doués d'un pouvoir surna-
rapport avec le démon ; les Hovas appellent ce dernier Ramahavaly ou Rambololo.
Les mososŒ ont des amulettes et des talismans qui préservent des accidents ou rendent invulnérable à la guerre; ils font le commerce de fanafody et à^aoly^ remèdes et amulettes que l'on porte au cou dans un petit sachet de cuir.
C'est tantôt une balle enchantée, tantôt une tête de petit caïman soutenue par un chapelet de perles, ou bien une figure grossièrement taillée. Tous les Malgaches idolâtres en portent une collection .
Les quatre idoles principales d'Emirne sont : Manjaka-Tsi-roa, Rakely-Malaza, Eamahavaly et Rafantaka. Elles sont soigneusement enfermées 4ans des cases.
Les Malgaches sont d'ailleurs bien plutôt dis-
ttfrel : ce sont les mososa ou sorciers, qui sont en
posés à rendre liommage aux êtres qu'ils supposent pouvoir leur nuire qu'à ceux dont ils n'attendent que des bienfaits. Ils croient à certains jours heureux ou néfastes. Ils portent des amulettes et des préservatifs contre les accidents et tous les maux en général. Les augures sont cliez eux en grande faveur ; les devins qui exploitent cette industrie sont désignés sous le nom à'omUasses et d'ampisiliida. La manière de consulter l'oracle est. extrêmement simple : on mêle une certaine quantité de fèves et de cailloux ensemble, et, d'après les figures qui se forment, on prédit la bonne ou la mauvaise fortune.
Il existe aussi à Madagascar un usage qui rappelle le tabou océanien.
Le chef d'un village déclare fadi un objet, qui devient alors sacré ou interdit. Le travail est fadi pendant la durée des funérailles d'un chef. Un arbre est déclaré fadi, on ne peut en arracher une feuille sans commettre un crime, et les mission- ^ naires qui se sont vus déclarés /«^^w, eux ou leurs
églises, ont éprouvé le terrible pouvoir de cette loi superstitieuse , qui les forçait à l'isolement le plus absolu et réduisàit leurs plus grands efiForts à néant.
L'usage de l'écriture était peu répandu chez les Malgaches il y a une vingtaine d'années à peine; il existait pourtant, et la Bibliothèque nationale en possède.,quelques-uns, des manuscrits madécasses.
Avant l'introduction de nos caractères latins, l'écriture arabe était la seule usitée. L'usage d'une écriture étrangère a réagi sur la langue. En passant par l'alphabet arabe, le malgache a laissé perdre des prononciations que ce caractère ne pouvait représenter, tandis qu'il a été forcé d'en grouper plusieurs sous un même signe. De plus, l'écriture malgache se trouve altérée par les caractères graphiques dont on se sert, et la matière sur laquelle elle est tracée, l'écorce de l'avo.
La littérature nationale des Malgaches se compose de chansons, de proverbes, de fables assez puériles, de légendes dont certaines familles ont
de grandes collections qui pourraient être fort utiles pour l'histoire de l'île.
Ils ont enfin des traités sur l'astronomie et la médecine, science dont la connaissance a été apportée dans l'île, antérieurement à l'hégire, par des docteurs kabbalistes venus de Mascate.
La langue malgache , dit à son tour le père Henry de Régnon, est remarquable par son harmonie comme par la multiplicité des synonymes exprimant les nuances de la pensée. C'est la même abondance de voyelles sonores qu'on retrouve dans le malais des îles de la Sonde. La traduction de ce langage, à la fois concis et riche en termes spéciaux, exige mille périphrases, lorsque nous voulons chercher dans nos langues européennes des équivalents. Un grand nombre de mots composés expriment aisément les idées les plus com plexes. Les affixes, les particules explétives, les enclitiques y jouent un grand rôle ; et si la grammaire est fort simple, si nous ne retrouvons dan s le malgache ni les genres, ni les nombres, ni les
cas, ni la flexion des déclinaisons, ni la distinction des substantifs et des qualificatifs, la nombreuse nomenclature des mots est telle, qu'on n'a point lieu de regretter les formes absentes.
Voici, à titre de curiosité linguistique, un spécimen de langue malgache. C'est un fragment d'une lettre que le prince Rakoute (Radama II) écrivait au R. P. Jouen :
« Veloma sy fmaritra notahin Anâ}'''^ ^ anie « hianao sy ny mpianaJiamnao 7io tantevalia^ no « amhing H Anâ}''"' anie^ izao JiMasana oiaiaon- « deiMamo niîia aJiafaha ny olon-ory sy ny olo- « mahantm. »
Ce qui signifie en français :
« Vivez heureux ; que Dieu vous bénisse, vous « et tous vos pères. Puisse ce projet que nous « avons formé s'effectuer pour délivrer ce peuple « malheureux. Voilà ce que je dis. »
Aujourd'hui, et grâce à nos missionnaires bien plus qu'aux méthodistes et aux anglicans, l'instruction tend à se propager dans la grande île
MADAGAfCAR.
africaine, et nous verrons plus loin les progrès qu'y font journellement les sciences et les lettres.
Comment on guérit de la fièvre chez les Vèses.
I.ES RICHESSES DU SOL DE MADAGASCAR — SA FLORE, SA FAUNE — l'agriculture et SE^ plantes INDUSTRIELLES — TEMPÉRATURE — MÉTÉOROLOGIE — INDUSTRIE — COMMERCE
On ne connaît que très imparfaitement les richesses de toutes sortes que pourra produire la fécondation de ce beau pays par un travail intelligent.
Le fér y est tellement abondant qu'on peut dire, sans exagération, qu'il est répandu dans toute l'île. On a reconnu l'existence de plusieurs mines de plomb et de cuivre dans le pays des Hovas. On y soupçonne la présence de l'argent et même de l'or qui, selon quelques voyageurs, pourraient être facilement exploités.
a J'ai recueilli moi-même au bord de la mer de la houille de très bonne qualité; mais, faute de moyens suffisants, il m'a été impossible de constater l'importance de ce gisement, dont l'existence positive permet néanmoins d'espérer que des recherches bien dirigées aboutiront à d'utiles résultats (1). y
Quoique les forêts aient été détruites sur de vastes surfaces, elles sont encore étendues et renferment les essences les plus variées. On y compte quatre-vingt-seize espèces de bois différents, propres à la construction, à l'ébénisterie ou au chauffage.
Dupré, Trois mois à Madagascar,
MADAGASG \R.
On y remaivjue surtout : le bois de fer, le takamaka, le bois de teck, le natte, le bois de rose, le baobab, ce géant indien, l'aréquier, le gommier, le tan, etc. Ces forêts, bien exploitées, fourniraient du caoutchouc, de la gomme copald, de la résine, de la cire, et peut-être d'autres produits inconnus. '
Parmi les matières textiles existant à Madagascar, citons : le chanvre, le coton et la soie; le coton y donne deux récoltes par an à l'état sauvage, et on obtiendrait des résultats satisfaisants si on en propageait la culture.
Le pays fournit diverses espèces de vers à soie ; le plus rustique est celui qui se nourrit de feuilles d'ambrevades ou ambrovattes, sorte d'arbuste de la famille des légumineuses, dont les pois se mangent et servent de fourrage. C'est avec ses cocons que se fabriquent les étoffes de soie grise si répandues dans le pays et réputées inaltérables.
Les moutons à laine sont très rares ; mais tout porte à croire que leur acclimatation y serait
A'ADAGASCAR.
facile, et que les vastes pâturages qui sont à l'ouest de la province d'Emirne produiraient des quantités considérables de laine.
L'industrie de la teinture est assez avancée, et les matières tinctoriales sont abondantes, surtout l'indigo et l'orseille , qui croissent à l'état sauvage.
On n'a pas encore entrepris la culture des graines oléagineuses.
Les cocotiers sont même un peu rares, mais il y en a beaucoup à Mayotte et à Nossi-Bé, et ils réussiraient également sur toutes les côtes septentrionales de l'île.
L'arachide et la sésame y viendraient fort bien aussi, tout porte à le croire.
La canne à sucre et le café y poussent à merveille.
Le tabac croît aussi à l'état sauvage ; on ën voit des pieds vigoureux comme de véritables arbustes sortir des murs des maisons. Les Hovas fument peu, ils l'emploient plutôt pour mâcher avec
MADAGASCAK.
du sel et les cendres d'une plante du pa^^s semblable à l'areck.
Les cultures les plus communes sont : le riz, le manioc, les patates, les voëmes, les embériques (deux espèces de pois d'un goût assez fin), les potirons, les pommes de terre, différentes espèces de haricots.
Tous lès légumes et fruits d'Europe poussent facilement. Ils ont été importés par M. Laborde. Les pêchers sont très communs. La vig-ne réussissait bien aussi , mais l'oïdium a sévi avec une telle force, qu'il en reste peu maintenant. Toutes les céréales de France sont acclimatées dans les régions hautes de l'île. La plupart des fruits des pays tropicaux, l'ananas, la mangue, la banane, la gouyave, mûrissent à point et sont excellents.
Les chevaux sont encore très rares, mais leur élève v serait très facile.
11 y a beaucoup de bétail, mais les vaches sont mauvaises laitières; les moutons, les porcs s'y
vendent à vil prix, ainsi que la volaille, qui est très abondante. Un bœuf se paie cinq^ piastres, un mouton deux schellings (2fr. 50), un porc quatre scliellings. On a six dindes ou oies pour lafpiastre ; dix canards, douze à quinze volailles pour le même prix.
Le poisson est de médiocre qualité et en petite quantité.
Il y a peu de gibier, et on a essayé vainement d'y acclimater le lièvre et le lapin, qui ont disparu à peine mis en liberté. On attribue leur destruction aux chats - tigres et aux chats sauvages qui pullulent dans l'île.
Les ressources ne manquent donc pas et sont même variées. Aussi est-il étonnant de voir manger par les indigènes des chenilles, des chrysalides et des larves de plusieurs espèces ; on doit regarder cela comme une habitude des naturels.
La température moyenne des mois d'avril et de septembre est de quinze à dix-huit degrés. Elle
Berger malgache.
augmente insensiblement et atteint pendant l'hivernage trente-huit à quarante-cinq degrés. Alors la chaleur est intense et tropicale.
Le temps est sec et beau jusqu'au mois de novembre ; mais le vent, qui est très fort, soulève des tourbillons d'une poussière fine qui s'introduit partout et qui est, avec les mouches et les moustiques, un des fléaux du pays.
Les orages commencent en octobre ; ils sont plus fréquents en novembre, et deviennent quotidiens en décembre, janvier et février. Malgré les pluies torrentielles qui les accompagnent, la température est très élevée ; c'est alors que la végétation se développe avec une merveilleuse rapidité, que les pâturages reverdissent, et que mûrissent les fruits de la zone torride.
Il résulte de ces conditions atmosphériques que le climat est favorable aux Européens dans l'intérieur; les fièvres paludéennes, si communes sur les côtes de Madagascar, sont inconnues dans le pays des Hovas, qui y sont aussi sujets que les
blancs lorsqu'ils descendent des pays ,de l'intérieur.
Les indigènes ont l'esprit de commerce fort développé, et les vendeurs ont une persévérance à proposer leurs articles qui, parfois, devient plaisante ou même fatigante, et on leur achète pour se débarrasser d'eux. Le principal article du commerce consiste dans l'élève des bœufs, des porcs et de la volaille qu'on exporte en quantités prodigieuses. Madagascar fournit de la viande de boucherie à la Réunion et à Maurice, et on y ravitaille tous les navires qui viennent sur la côte. Les bœufs vivent à l'état sauvage et en troupeaux immenses.
L'embarquement de ces animaux à bord des navires est une opération assez bizarre, et qui, par le gros temps, ne se fait pas sans péril.
Quand la mer le permet, les bâtiments approchent le plus près possible de la côte, c'est-à-dire à une encablure environ. Sur le rivage, deux larges canots' sont amarrés, bord à bord par de
fortes barres de bois, dont les extrémités dépassent les embarcations à droite et à gauche. A ces barres on attache par les cornes une douzaine de bœufs, et, au moyen d'un câble,, les hommes du navire tirent à eux la vivante cargaison, qui est ensuite hissée à bord au moyen d'une forte toile passée sous le ventre de chaque animal.
Pendant ce temps, on voit des familles entières de requins rôder autour du bâtim,ent.
Le déchargement n'est pas moins original: on se contente de descendre les pauvres bêtes à la mer, et celles-ci regagnent le rivage à la nage entre deux lignes d'esparres, et s'échappent tout effarées.
C'est un spectacle curieux, et qu'on ne peut comprendre sans l'avoir vu.
Les navires pour le transport des bœufs sont aménagés exprès pour cela, au moyen d'un faux pont élevé en dessus du pont, et, par exemple, un bâtiment de huit cents' tonneaux peut transporter deux cent cinquante à trois cents de ces animaux.
Le bœuf est, avec le, riz, l'élément du commerce des Malgaches. Le nord, le centre et la partie occidentale de l'île en possèdent des quantités prodigieuses.
C'était autrefois une source de richesses pour les habitants, et on estimait à trente mille têtes l'exportation qui en était faite annuellement. Mais, depuis que les Hovas ont établi des postes de traite sur le littoral, ils se sont attribué le monopole de tout le commerce avec les étrangers; leur intervention exclïisive et les entraves fiscales qui l'ont suivie^ ont réagi sur le prix du bétail, qui s'est élevé dans une proportion notable; ils ont, par suite, presque anéanti cette branche importante d'échange sur tous les points soumis à leur autorité.
Outre le bœuf domestique, on trouve aussi à Madagascar le bœuf sauvage ou bison ; on y voit également le bœuf à cornes pendantes et le iouri ou bœuf sans cornes, ainsi que le mouton à grosse queue du Cap.
M \dai;a?oar.
On exporte également beaucoup de riz de Madagascar. Ce riz, connu à Bourbon et à Maurice sous le nom de riz blanc ou riz malgache, est très bon et fort estimé, quoique moins nutritif que celui de rinde.
Les autres articles de commerce consistent en rabannes, nattes, haricots, voëmes, embériques, et en tortues ; ces animaux, ces amphibies plutôt, car il y en a des deux sortes, sont très communs dans le pays. Depuis quelques années on expédie également à Bourbon, et delà en Europe, d'énormes quantités de caoutchouc brut et de gamme, et ce sera d'ici à quelques années une des principales branches du commerce.
« Les Français, dit M. Barbié du Bocage, n'ont peut-être pas au même degré que les Anglais le caractère qui les pousse à entreprendre la formation de colonies commerciales, mais on rencontre chez eux des hommes de mérite, qui n'hésitent pas à tout sacrifier pour arriver à un avantage satisfaisant. Ils s'initient aux mœurs et aux coutumes
du pays, et leur caractère affable et enjoué attire les habitants. »
En 1862, d'après M. le commandant Dupré, il y avait environ soixante résidents ou traitants à Tamatave ou dans l'île. Ils vivaient en assez mauvaise intelligence entre eux et avec les autorités du pays. A quelques rares exceptions, il y a parmi eux plus d'aventuriers que de négociants dignes de considération. La population à Tamatave est en relation directe avec eux, et voici à peu près comment s'opère le commerce.
Dès qu'un navire chargé de marchandises arrive en rade, les douaniers malgaches se rendent abord, et à peine a-t-iljeté l'ancre que ces derniers opèrent leur visite, qui, du reste, est loin, à beaucoup près, d'être stricte comme celle des nations policées.
Le capitaine du navire et le subrécargue, pour se rendre favorable le chef de la douane, commencent d'abord par lui faire des présents consistant généralement en vêtements ou bagatelles d'Europe, arack, etc. ,
Celui-ci déclare alors que les opérations de com-
Le palais du roi à Madagascar.
merce peuvent commencer, après avoir cependant
préalablement fait acquitter les droits dévolus à Sa Majesté la reine, et il se retire.
Dès qu'il est parti, une foule d'embarcations montées par des Malgaches, hommes et femmes, se rendent à bord, et là commence l'opération.
Des échanges se font entre le subrécargue et les naturels ; les matelots, qui ont toujours quelque velléité commerciale, vendent des articles de verroterie ou de quincaillerie , et reçoivent en paiement des volailles, des tortues, des bœufs, des cochons.
Rien n'est bizarre à voir comme le chargement d'un navire à destination de Madagascar. Des vieilles serrures, des épéesoudes sabres rouillés, de vieux pistolets d'arçon, des fleurets démodés, des fusils à pierre ou à piston ancien modèle, des étoffes à grands ramages qui n'ont plus de vente en France ni aux colonies, des chapeaux, des casquettes, des souhers dépareillés, de la toile, des ciseaux, des instruments de musique, de l'horlogerie, tous objets disparates et sans valeur,
voilà les articles contre lesquels les créoles ou les Européens reçoivent des ballotins de riz, des bestiaux, des volailles, etc.
Dans les endroits tels que Tamatave, Mahéla et autres lieux où il y a des traitants, ce sont eux qui approvisionnent les navires et font directement tous- les achats, toutes les ventes, d'où leur vient le nom de traitants. Quelques-uns même d'entre eux sont consig-nataires et associés de plusieurs fortes maisons de la Réunion et de Maurice.
A cette occasion, voici le traité ou charte qui fût passé entre M. Lambert et le roi Radama, et ratifié depuis, tel que l'a donné le journal officiel {Moni' teiif du 11 avrill 863), dans ses principales clauses :
« Art. 1". Il y aura paix constante et amitié perpétuelle entre S. M. l'empereur des Français, ses héritiers et successeurs, d'une part, et S. M. le roi de Madagascar, ses héritiers et successeurs, d'autre part, et entre les sujets des deux Etats, sans exception de personnes ni de lieux.
« Art. 2. Les sujets des deux pays pourront librement entrer, résider, circuler, commercer dans l'autre pays, en se conformant à ses lois ; ils jouiront respectivement de tous les privilèg'es, immunités, avantages accordés dans ce pays aux sujets de la nation la plus favorisée.
« Art. 3. Les sujets français jouiront de la faculté de pratiquer leur religion. Les missionnaires pourront librement prêcher, enseigner, construire des églises, séminaires, écoles, hôpitaux et autres édifices pieux où ils le jugeront convenable, en se conformant aux lois du pays.
« Nul Malgache ne pourra être inquiété au sujet de sa religion.
« Art. 4. Les Français auront la faculté d'acheter, de vendre, de prendre à bail, de mettre en exploitation et en culture des terres, maisons et magasins, dans les Etats de S. M. le roi ; ils pourront choisir librement et prendre à leur service, à quelque titre que ce soit, tout Malgache non esclave et libre d'engagement, ou traiter avec
les propriétaires pour s'assurer du service de leurs esclaves. Lès baux, contrats de vente et d'achat, d'engagements de travailleurs, seront passés par acte authentique devant les magistrats du pays et le consul de France, et leur stricte exécution garantie par le gouvernement . Nul ne pourra pénétrf^r dans les établissements, maisons ou propriétés possédés par les Français, ni les visiter, sans le consentement de l'occupant, à moins de l'intervention du consul.
« Art. 6. Les Français ne pourront être retenus dans les Etats du roi contre leur volonté, à moins qu'ils ne soient convaincus de crime.
c( Art. 7. Les Français voyageant dans l'intérêt de la science, géographes, naturalistes et autres, recevront des autorités locales aide et protection. Le gouvernement de l'Empereur s'engage à fournir au roi les instructeurs militaires , ingénieurs civils, conducteurs de travaux qui lui seront demandés.
« Art. 8. Les hautes parties contractantes se
reconnaissent le droit réciproque d'avoir un consul résidant qui pourra arborer le pavillon de sa nation.
« Art. 10. L'autorité locale n'aura aucune action à exercer sur les navires de commerce français, mais si elle estrequise parleconsul, elle devra lui prêter main-forte pour maintenir la concorde et la discipline entre les matelots. Les déserteurs français seront rendus.
« Akt. 11. Si un Français fait faillite à Madagascar, le consul prendra possession de ses biens pour désintéresser les créanciers, dans le pays et ailleurs.
« Art. 12. Si un Malgache refuse ou élude le paiement d'une dette, les autorités locales devront aider le créancier à opérer le recouvrement de sa créance. Le consul français agira de même avec les Français.
a Art. 13. Les biens d'un Français décédé à Madagascar ou d'un Malgache décédé sur le territoire français seront remis à leurs héritiers respec-
tifs, ou, à leur défaut, au consul ou agent consulaire de sa nation.
« Art. 14. Les navires français jouiront à Madagascar de tous les privilèges accordés.
« Art. 15. Aucun article de commerce ne sera prohibé à Madagascar, soit pour l'exportation , soit pour l'importation.
« Art. 16. Les marchandises provenant de navires malgaches jouiront des mêmes privilèges en France.
« Art. 17. Les autorités locales devront aider tout navire français en détresse, le ravitailler et lui faciliter son voyage. En cas de naufrage, les naufragés devront être bien accueillis, et le sauvetage sera fait par les soins de l'autorité, les objets sauvés remis à leur propriétaire ou au consul.
« Art. 18. Si un navire de commerce se trouve attaqué ou pillé dans des parages voisins de Madagascar, l'autorité locale poursuivra activement les auteurs du fait, et ne négligera rien pour
MA.l)AGASCAR.
qu'ils soient punis. îl en sera de même pour les actes de pillage et de vol commis à terre.
« Art. 21. Le présent traité sera ratifié et les ratifications échangées à Madagascar, dans l'intervalle d'un an, à partir du jour de la signature, plus tôt même, si faire se peut, et le traité sera mis en vigueur dès que la ratification et l'écliange auront eu lieu.
« Article additionnel . Les droits de douane seront supprimés à l'entrée et à la sortie, à partir de ce jour, et ne seront pas rétablis. »
Ces clauses du traité d'amitié et de cbmmerce entre la France et Madagascar, ratifiées le 11 avril par l'Empereur, sont empruntées en grande partie à nos conventions antérieures avec le roi de Siam et l'iman de Mascate. Ce traité offre de grands avantages, et depuis son exécution il a ouvert unlibre champ au commerce et à l'industrie des Français et des autres Européens. Il est en pleine vigueur aujourd'hui, et l'on peut espérer que par la suite il amènera des avantages sérieux et réels.
Une chasse îi l'oiseau.
L'industrie n'est pas encore très répandue- à Madag-ascar. Les Malg-aches tissent la soie sur des métiers primitifs composés de quatre piquets plantés en terre et soutenant des baguettes transversales, simple et fragile appareil avec lequel pourtant ils font des lamhas élég-ants et de riches couleurs.
Il y a quelques forges aujourd'hui, et l'on y fabrique des outils pour l'agriculture, deszagaies, des pelles, etc. Les forgerons et autres ouvriers sont -généralement d'anciens élèves des RR. PP. Jésuites. Point d'usines. Cependant deux ou trois sucreries et guildives, sur le modèle de celles de. la Réunion, avec toutes les machines et les ustensiles nécessaires, fonctionnent à Mahéla et Ambanourou. C'est à l'initiative de MM. Laborde, Lambert, Delangle et Ch. Richard qu'elles sont dues.
On peut espérer que d'ici à peu de temps, grâce au progrès de la civilisation, aux efforts et au zèle de nos missionnaires, à leur dévouement, ainsi qu'au concours de plusieurs commerçants -et
négociants, l'industrie sucrière se développera à Madagascar dans de grandes proportions.
Prisonniers raadécasses.
Tananarive.
LES MISSIONNAIRES A TANANARIVE — UNE OPERATION CHIRURGICALE — INAUGURATION DE LA PREMIÈRE ÉGLISE CATHOLIQUE — LUTTES DES RR. PP. CONTRE LES ANGLICANS
Les missionnaires établis à la Réunion, ayant compris le bien qu'ils pouvaient faire dans un pays aussi vaste et aiîssi peuplé que Madagascar, auraient depuis longtemps voulu s'j établir et y prê-
clier le cliristianisme . Leurs essais furent longtemps infructueux, ils ne pouvaient aborder que sur les côtes, et il leur était défendu de pénétrer dans l'intérieur de l'île et à'j annoncer leur doctrine. Lorsque M. Lambert obtint de la reine la permission de se rendre à Tananarive, les missionnaires le prièrent de permettre qu'un d'entre eux l'accompagnât en qualité de secrétaire, et sous ce titre un U. P. Jésuite put entrer dans la capitale.
Aidé par M. Laborde, il se fit l'ami du prince Eakoto, qui ne pouvait plus le quitter, le consul-, tait et l'interrogeait jour et nuit sur la France, et , lui soumettait ses projets de civilisation. . C'était certainement quelque chose d'être arrivé au centre de l'empire hova, mais l'essentiel était de s'y maintenir, et de sérieux obstacles semblaient s'opposer à la réalisation de ce projet.
Fidèle à son système de politique défiante, la reine ne faisait de concessions que dans des limites fort restreintes. Pour tout Européen, les heures
de résidence dans l'intérieur étaient comptées ; le temps accordé une fois expiré, il fallait reprendre le chemin du littoral.
MM, Laborde et Lambert, secondés par Eakoto, obtinrent une prolong-ation de séjour pour le missionnaire, qui, grâce à son titre de savant, put rester au delà du terme fixé d'abord, et eut bientôt la consolation de voir arriver deux de ses collègues.
Une occasion plus favorable encore se présenta.
Rainimanouja, frère du premier ministre, était affecté depuis plusieurs années d'un chancre qui lui rongeait le visage. Cette maladie l'empêchant de paraître à la cour , il se voyait sur le point d'être obligé d'abandonner ses importantes fonctions. Depuis très. longtemps on cherchait un opérateur qui consentît à venir à Tananarive, mais personne n'osait ni ne voulait tenter cette cure délicate : l'humeur peu débonnaire de Eanavalo motivait assez cette répugnance.
LeR. P. Jouen, saisissant la portée d'un service
rendu dans ces conjonctures, se mit à la recherche d'un médecin habile et ne tarda pas à en trouver un. Le docteur Milhet-Fontarabie était adroit, prudent, formé à une g*rande école, et ne se montrait nullement effrayé par une excursion aventureuse. A toutes ces qualités, il en ajoutait une autre plus précieuse, un dévouement réel à la cause de la France.
Tout fut bientôt disposé. Deux missionnaires devaient lui être adjoints, l'un comme médecin consultant, l'autre comme aide chirurgien.
Le jour du départ fut fixé au 17 septembre 1856.
La nouvelle de la prochaine arrivée des docteurs fut transmise immédiatement à la reine, qui expédia sans retard des ordres au gouverneur de Tamatave pour qu'il eût à laisser les Européens se mettre en route et à les traiter avec tous les égards dus à la science.
En même temps, deux généraux hovas furent envoyés au-devant d'eux pour les escorter ; ils avaient mission de veiller à ce que rien ne man-
quât le long du chemin à ceux qu'on attendait à la cour. Tout devait leur être procuré : des palanquins, des porteurs, des vivres.
Le trajet du port à Emirne dura onze jours, et fut une vraie marche triomphale. Les chefs de village venaient complimenter ces hommes honorés de la confiance royale. La reine était censée défrayer ces étrangers, mais en réalité les populations étaient chargées de ce soin.
A l'arrivée des médecins à Tamatave, plus de cent mille indigènes se pressaient de chaque côté du cortège. Les officiers avaient revêtu leurs plus riches costumes. Les bals, les concerts, les banquets se succédèrent sans interruption ; tout le monde avait ordre de se réjouir.
L'opération chirurgicale réussit à merveille et
au delà de toutes les espérances. M. Milhet mit
le comble à sa réputation par plusieurs guérisons
importantes ; le reflet de sa gloire rejaillit, en