‹ Madagascar; sa description, ses habitantsChapitre 12 sur 94 · ROUTES · texte numérisé non relu

ROUTES

Je veux surtout parler ici des routes terrestres. J'emploie ce mot, parce qu'il n'y en a pas d'autres ; mais il va sans dire que les routes sont inconnues à Madagascar. Les sentiers qu'on y voit, traversant en droite ligne montagnes et vallées, forêts et ruisseaux, au caprice des accidents de terrain, sans nivellement, sans réparation, sans

travail aucun, même pour écarter un arbre tombé ou un rocher roulé en travers, ne méritent évidemment pas ce nom. Peut-on même les appeler un chemin? Ils sont dus au passage des voyageurs, à la pluie qui les a creusés, à mille autres causes naturelles, mais nous n'avons en France aucun sentier de montagne, aucun « chemin de chèvre » en aussi mauvais état.

Et cependant, ces chemins ne sont pas nombreux. Il y a, en effet, des contrées entières, par exemple dans la forêt ou d'autres endroits entièrement déserts, où il n'y a absolument pas trace du plus misérable sentier. Sur les plateaux et dans les vallées, relativement assez peuplés , les villages sont ordinairement reliés l'un à l'autre par un de ces chemins. Pas tous cependant. Parfois, en effet, il faut faire d'énormes détours pour aller d'un village à un autre qui se trouve tout près, car il est impossible d'y arriver par un chemin direct. Ce sont les dispositions des lieux, c'est aussi quelquefois le manque de communication, et très souvent la présence de marais profonds, qui explique cette pénurie de chemins. Mais, outre ces sentiers reliant ainsi, plus ou moins, les diverses localités les unes aux autres, il y a quelques routes d'intérêt général, et qui jusqu'ici sont les seuls moyens de pénétration dans l'Ile. Ce sont :

1° La double route de Tananarive, c'est-à-dire la route de Tamatave et celle de Majunga. La première est de beaucoup la plus fréquentée de tous les chemins de File. C'est par elle que passe la plus

grande partie , presque la totalité des marchandises qui sont introduites dans l'intérieur du pays. En montant à la capitale, comme aussi en en descendant, je m'amusais à compter le nombre de porteurs allant en sens inverse de moi. J'en trouvais à peu près 300 par jour pendant sept jours, c'est-à-dire 2100. Mettons 2000 en chaque sens, ou, en tout, 4000 porteurs, marchant ordinairement en longues bandes ou files à l'Indienne, de 40,50, 100 individus.

La route de Tamatave est aussi de beaucoup la plus courte. Elle doit avoir 350 kilomètres tandis que celle de Majunga en a 580.

» Et cependant, l'avenir parait réservé à cette dernière. Elle est en effet beaucoup plus facile, beaucoup moins accidentée, traversant un pays relativement plat , et montant par gradins ou plateaux successifs, sans ces effroyables dénivellements qui marquent le chemin de l'Est.

Puis il y a le fleuve, que l'on peut, si l'on veut, remonter en chaloupe pendantplus de 180 kilomètres ou bien longer à pied dans un chemin qui le côtoie. Enfin, une route y sera bientôt construite, que des voitures pourront parcourir; et petit être un chemin de fer, au moins un Deçà u ville.

Les grandes difficultés qui empêchaient de prendre la route de Majunga étaient : 1° l'accès plus facile, ou tout au moins la plus grande fréqueniation par les vaisseaux, du port de Tamatave ; 2° le manque de villages sur son parcours ; 3° le manque de sécurité ; 4°les bois, les taillis, des

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rivières non guéables et une chaleur souvent insupportable. Mais les trois premières causes vont disparaître, et la quatrième se rencontre un peu partout ! C'est donc la route de l'avenir, et c'est vraisemblablement par là que se fera la plus grande partie du transit de la côte à Tananarive.

Une troisième route qui a beaucoup d'avenir, c'est celle de Tananarive à Fianarantsoa, et surtout de Fianarantsoa à la côte Est, par Mananjary. La seconde partie dessert tous le pays très peuplé des Betsileo ; puis elle traverse des régions également peuplées et très fertiles jusqu'à la mer. C'est le long de la première partie de cette route de Tananarive à Fianarantsoa, affirme M. Lacoste, que l'on verrait le premier chemin de fer malgache. Je crois que ce sera par le Boina; mais cela indique au moins quelle importance Monsieur Lacoste attachait à la route de Fianarantsoa.

Une quatrième route est celle de Tananarive à Mantrisara et, de là à Vohemar et Ambohimarina, ou bien à Anorotsangana, c'est-à-dire le long de la côte Nord-Est;

5° De Tananarive à Majunga par Amparafarovola, Antongondrahoja etMarovay;

6° La route de l'ouest de Tananarive à Ankavandra et Manandaza;

7° La route de Tananarive à Andakabe par Malainebandy ;

Et un certain nombre d'autres moins importantes et toutes en mauvais état.

Pour donner une idée de ce que sont ces chemins, je vais transcrire ici la description que je faisais, après l'avoir parcourue pour la première fois, de la plus fréquentée, sinon de la meilleure, — ce n'est pas la pire non plus — de ces routes, celle de Tamatave à Tananarive par Andevoranto.

Elle peut se diviser en" quatre parties à peu près d'égales longueurs.

1° De Tamatave à Andevoranto dans la plaine ;

2° Les premières pentes de la région montagneuse ;

3° La grande forêt avec ses hauts sommets et ses chemins impraticables ;

i Enfin le plateau de l'Imerina au centre duquel se trouve Tananarive.

La première partie est très facile et le pays que l'on traverse est fort agréable.

Il n'y a pas beaucoup à dire non plus de la seconde et de la quatrième. Le chemin n'est pas mieux tracé qu'ailleurs , les cours d'eau se franchissent de la même manière, mais les pentes sont assez douces, et généralement les sentiers ne sont ni trop obstrués, ni trop ravinés.

Mais il faut s'arrêter plus longtemps sur la troisième.

J'ai taché d'indiquer auparavant combien tourmentée et accidentée est la double chaîne de montagne qu'il faut franchir pour aller d' Andevoranto à Tananarive. Mais le chemin à parcourir est encore plus extraordinaire que la contrée qu'il traverse. Évidemment , il ne ressemble ni de

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près, ni de loin, à aucune route connue , si mauvaise ou si abandonnée qu'on la suppose? Il suit tous les accidents de terrain, gravit le flanc abrupt des montagnes pour redescendre presque à pic de l'autre côté. Jamais une courbe, jamais un détour pour éviter une montée et une descente inutiles. On va toujours droit devant soi par la ligne de plus grande pente, fallût-il gravir en pure perte un sommet abrupt de 100 ou 200 mètres, et l'on se prend à avoir pitié de ces pauvres porteurs, quand du sommet d'une montagne que l'on va descendre, on aperçoit, par delà un ravin dont on ne peut encore soupçonner toute la profondeur, une autre montagne d'une égale hauteur au milieu de laquelle, comme sur un toit de maison, grimpe le sentier qu'ils auront bientôt à remonter.

Il va sans dire que ces chemins sont parsemés d'obstacles de toutes sortes , encombrés de rochers, de troncs d'arbres , d'éboulemenis, de débris de toute nature , coupés de ravins qui ont jusqu'à un mètre de profondeur, détrempés par la pluie et devenus tellement glissants que vous ne pourriez y marcher avec vos chaussures, d'un niveau tellement inégal que votre filanjana penche parfois de 30° ou 40°. D'autrefois, ils s'encaissent entre des parois verticales d'une terre argileuse, rougeàtre, partout la même. Vous êtes alors dans une tranchée large de 1 mètre à peu près, profonde de 8, 10, 12 mètres, et relativement assez longue. Si à ce moment, un autre filanjana

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vient â votre rencontre, il faudra que l'un de vous revienne en arrière.

On pensera que j'exagère. Il n'en est rien. Je tâche d'être exact et je suis sûr de rester au-dessous de la vérité. Un jour, une des premières descentes me parut si raide que je crus prudent de descendre de mon fiianjana. Deux de mes porteurs me tenaient par la main : j'allais autant que possible en zig-zag, me servant de tous les accidents de terrain, et c'est cependant merveille si je pus arriver jusqu'au Las, sain et sauf. J'ai autrefois descendu à pic le Puy-de-Dôme, c'était moins difficile.

Il n'y a qu'une chose à faire dans ces cas, rester tranquillement en fiianjana, s'apuyant fortement sur les brancards pour ne pas glisser. Vos porteurs ont le pied sûr : ils ne tomberont pas , et arrivât-il par hasard que l'un d'eux vint à glisser, les trois autres vous soutiendront et, peut-être même, empêcheront-ils leur compagnon de toucher terre. Pour que vous tombiez, il faudrait que tous les quatre ou deux d'entre eux , glissassent en même temps. Cela arrive, je l'appris plus tard en Imerina à mes dépens, mais cela est très rare. Ce qui est plus commun , c'est que ces pauvres gens se fassent mal : ainsi deux des porteurs de mon compagnon se foulèrent l'un le pied, l'autre le poignet.

Il y a généralement au fond de ces innombrables ravins que l'on a à traverser, des ruisseaux, des torrents, parfois de larges et véritables rivières, et il faut les franchir.

Or, sur tout ce long parcours, je n'ai vu, en montant à Tananarive, que deux rudiments de ponts qui n'existaient déjà plus l'année suivante : le premier, un assemblage de pierres et de terre, supporté par des poutres, et percé de trous comme une écumoire ; le second étant plus prétentieux, avait de vrais piliers en maçonnerie avec un tablier formé de dalles de deux mètres de long, mais dont quelques-unes manquaient, et beaucoup étaient brisées. A part ces deux cas, nous passerons en pirogue les grosses rivières ; quant aux autres, ou bien nos hommes s'engageront hardiment sur une longue poutre de bois jetée d'une rive à l'autre et large parfois de vingt centimètres ; ou bien, plus ordinairement, ils marcheront dans l'eau, s'y enfonçant avec délices jusqu'aux genoux à l'époque de la sécheresse, — c'était notre cas, — jusqu'aux épaules à l'époque des pluies; s'y arrêtant le plus longtemps possible , marchant lentement, se relayant au milieu de l'eau, se lavant, se- massant, se désaltérant avec une satisfaction si visible qu'elle vous rend heureux vous-même.

En tous cas, il n'y a jamais de danger, même lorsque les cours d'eau sont le plus grossis, et, plutôt que de vous laisser mouiller, vos borojana vous porteront à bras tendus, en sorte que l'on peut tout à son aise contempler ces cours d'eau si frais et si limpides, et, si l'envie vous en prend, s'y désaltérer aussi.

Il n'en est pas de même pour les marchandises, et c'est surtout dans ces passages qu'elles se

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détériorent. Car sans compter la pluie qui, lorsqu'elle dure, finit par traverser môme les enveloppes imperméables, parfois on les jettera dans des pirogues pleines d'eau, ou bien encore, on les laissera baigner tout à leur aise dans des centaines de ruisseaux.

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